Une belle histoire attire investisseurs, employés et partenaires. Theranos avait tout du récit parfait : une fondatrice visionnaire, une ambition immense et des appuis prestigieux. Le pitch fonctionnait mieux que les appareils. Les millions et les couvertures de magazines renforçaient la croyance, sans rendre les tests plus fiables. Les cas FTX, Frank, Vyera, Away et WeWork montrent différentes manières de creuser l’écart entre les intentions affichées et les pratiques. Le storytelling peut mobiliser autour d’un projet formidable. Mais lorsque le récit devient trop précieux pour être contredit, les résultats gênants et les voix critiques menacent tout l’édifice. On finit alors par consacrer son énergie à entretenir la croyance plutôt qu’à tenir la promesse. Et les belles valeurs deviennent une excellente machine à laver la réputation.
L’IA peut amplifier l’infobésité en multipliant les contenus et en transférant leur vérification aux collègues. L’info-responsabilité, un corpus entretenu et des règles de décision claires permettent d’agir. Une IA utile se juge au travail qu’elle épargne, et aux décisions qu’elle rend possibles.
Nous fabriquons une partie de l’infobésité dont nous nous plaignons. L’accumulation de rapports, de procédures et de tableaux de bord peut nous rassurer sans améliorer nos décisions. L’IA risque d’amplifier ce mécanisme si nous automatisons la production d’informations inutiles. La vraie question : quelle information pourrait encore changer notre décision?
Exiger de connaître le résultat avant d’autoriser un essai d’IA, c’est une bonne façon de ne jamais le commencer. Une organisation a besoin d’optimiser ce qu’elle maîtrise, mais aussi d’explorer ce qu’elle ne connaît pas encore. Donnez donc à l’essai un mandat clair : une question à résoudre, un budget qui inclut le temps des équipes, des risques encadrés et une date pour trancher. Précisez les hypothèses à vérifier et le gain minimum qui justifierait de continuer. Une belle démo ne remplace pas l’épreuve du travail réel. Le gain se mesure sur le travail terminé, relecture comprise. À la fin, il faut décider : poursuivre, ajuster ou arrêter. Un essai qui élimine à temps une mauvaise piste a rempli sa mission.
Chaque génération a eu sa fin du monde en préparation. Certaines peurs annonçaient de vrais désastres. D’autres ont poussé nos sociétés à enquêter, à légiférer et à protéger ceux qui subissaient les risques du progrès. Être encore là ne prouve donc pas qu’on avait peur pour rien. Quand la prévention fonctionne, elle devient presque invisible. Mais la peur peut aussi servir à faire accepter des restrictions de liberté.
Avec l’IA, la question dépasse notre survie et nos emplois. Que voulons-nous garder sous notre contrôle? Nos maisons, nos cerveaux, nos choix, ce qui fait de nous des êtres singuliers. Les scénarios de 2035, 2045 et 2055 sont inventés. La responsabilité de préserver notre sécurité physique, notre liberté cognitive et notre singularité humaine, elle, est bien réelle.
Est-ce que sonder, ça fait voter? Parfois. Demander à quelqu’un s’il compte voter peut l’aider à passer à l’action, sans que cela fonctionne à tous les coups. Lire un sondage peut aussi changer la manière de voir l’élection : une course qui semble ouverte peut encourager à participer, tandis qu’un résultat qu’on croit réglé peut enlever une raison de se déplacer. Les sondages ne choisissent pas à notre place. Mais ils peuvent changer le sentiment que notre vote a encore quelque chose à changer.
Entre le projet pilote et la culture, il y a des humains, et ils ne réagissent pas tous de la même façon. L’ethnographie permet de les comprendre sans présumer de leur âge, de leur titre ou de leur service. Deux variables, la tolérance aux risques et la tolérance à la délégation IA, dessinent quatre profils : l’explorateur assumé, le gardien vigilant, le délégateur anxieux et le sceptique ancré. Chacun demande son parcours : un mandat de compagnon pour l’explorateur assumé, des protocoles et une délégation par paliers pour le gardien vigilant, une permission visible pour le délégateur anxieux, un siège au comité de veille pour le sceptique ancré. Le tout tenu par une direction qui parle d’une seule voix, des messages répétés, des compagnons dans chaque service, une formation à deux étages et une mesure aux six mois.
« Pourquoi pas un sondage » et « Combien d'entrevues » sont les deux questions qui reviennent le plus souvent dans nos rencontres, dès qu'un mandat de recherche est sur la table. Pour un problème encore mal défini, l'ethnographie découvre les bonnes dimensions, les mots justes et les hypothèses utiles; le sondage, écrit à partir du terrain, en mesure ensuite la portée et rend la décision défendable devant un comité. Le nombre d'entrevues suit ce qu'il reste à apprendre : la recherche situe souvent la saturation entre neuf et dix-sept entrevues pour des publics homogènes, davantage quand on veut comprendre le sens des thèmes. Aucun chiffre ne garantit à lui seul la qualité. Notre principe : laisser le terrain écrire le questionnaire avant de lui demander des pourcentages.
Devant une alerte sur l’IA, examinons qui parle, le danger précis et la décision qu’on nous demande. Les chercheurs méritent une écoute attentive ; les constructeurs, une contre-expertise indépendante. Les gestionnaires doivent transformer leurs réserves en conditions d’action, et les acheteurs pouvoir comprendre les promesses sans subir la peur ni la honte. Un risque sérieux peut conduire à écarter un usage, limiter l’autonomie d’un système ou changer de méthode. Il ne justifie pas à lui seul de suspendre tout apprentissage dans l’organisation. Le travail commence au « donc ».
Nous avons peur de l'intelligence artificielle, et certaines de nos inquiétudes sont parfaitement légitimes. Mais que faisons-nous de cette peur? Günther Anders explique pourquoi nos inventions dépassent parfois notre capacité à en imaginer les conséquences. Hans Jonas propose d'anticiper le pire pour mieux agir. Comme le souligne PhiloSophia en rapprochant leurs travaux, tout se joue dans une nuance : « Ça va mal aller » ou « Ça pourrait mal aller ». La peur peut nous paralyser ou devenir une méthode. Comme dans un simulateur de vol, imaginer les catastrophes doit nous aider à prévenir les risques, à préparer nos réponses et à continuer d'avancer.
Vos clients peuvent avoir tort sur les faits et parfaitement raison dans le ressenti de leur expérience. Un chiffre, une couleur, une forme ou un prix peuvent changer leur perception d’un produit pourtant identique. Alors, avant de corriger un client qui se trompe, observez son erreur. Elle vous apprend peut-être quelque chose que vous n’aviez pas vu.
Depuis vingt-cinq ans, le Canada accumule un retard de productivité qui coûte cher. L’IA pourrait nous aider à en rattraper une partie. Mais les résultats d’Ipsos-Google montrent que nous cumulons pessimisme, anxiété, méfiance et réticence à utiliser davantage l’IA face à cette technologie. Ces inquiétudes ne sont pas absurdes : elles devraient nous aider à encadrer les risques et à mieux expérimenter. Car si on attend d’être parfaitement rassurés pour essayer, d’autres auront déjà appris à avancer. La piste : commencer avec une tâche concrète, mesurer les gains, corriger les erreurs et partager ce qui fonctionne.
Une destination accompagne trois expériences : le voyage imaginé, le voyage vécu et le voyage raconté. Nourrir l’attente, faciliter le séjour, créer des moments d’émerveillement et soigner le départ contribuent à l’empreinte laissée au visiteur. Mesurer la satisfaction sur place et interroger le souvenir plus tard éclairent des dimensions différentes.
Les objets liés à une expérience peuvent entretenir l’attachement et réactiver les souvenirs longtemps après le retour. Les organismes touristiques peuvent soigner les gestes de personnalisation, d’écriture et de collection, ainsi que la place que ces objets prendront dans le quotidien des visiteurs.
Les campagnes touristiques les plus mémorables racontent une destination par ce qu'elle fait à ses visiteurs. Elles activent des leviers précis : l'effet pratfall quand elles affichent leurs pires critiques, l'identité sociale quand elles promettent une appartenance, l'engagement quand elles font signer un serment, l'effet IKEA quand elles font travailler le voyageur, le nudge quand elles récompensent. Elles comportent aussi un risque : la réactance chez le visiteur ciblé, l'irritation chez l'hôte. Parler à travers le visiteur exige d'accepter sa voix.
Passer du « nous » au « je » ne consiste pas à rendre une municipalité sympathique à tout prix. Il s'agit de rendre son action compréhensible à travers ceux qui la réalisent. Le logo indique l'origine du message; la personne peut en expliquer le sens. Une ville n'a pas besoin de parler comme un ami. Elle gagnerait simplement à ne plus nous répondre comme un bâtiment.
L'IA maîtrise désormais la forme et rend la belle prose accessible à tous. Devant ce constat, le monde littéraire cherche encore des indices de style pour démasquer la machine. Les scientifiques ont tranché plus vite : peu importe qui a aligné les phrases, un humain doit signer le texte et en répondre devant ses pairs. Être auteur, pour eux, c'est accepter d'être le garant de ce qu'on publie.
L'anomie décrit le vide qui s'installe quand une société change plus vite que ses normes. Durkheim y voit une défaillance de la régulation des désirs ; Merton, un décalage entre les buts promis et les moyens réellement accessibles. Aujourd'hui, elle se lit dans l'isolement numérique, la précarisation du travail, la méfiance envers les institutions et l'éco-anxiété. Ses effets touchent autant l'individu que la vie publique. La réponse passe par la reconstruction de repères communs : lien de proximité, contrat social réaligné, espace numérique encadré, progrès redéfini.
Cessons d'écrire « résilience » à toutes les sauces. Ce que nous applaudissons sous ce nom relève le plus souvent de l'habituation, ou au mieux d'une adaptabilité réactive. Et même la vraie résilience, celle de Duralex, ramène à une forme qui avait déjà craqué. Pour affronter les tempêtes à venir, visez la plasticité, comme Slack, et rêvez d'un modèle antifragile à l'image du Chaos Monkey de Netflix. Nommer correctement ce qui vous arrive, c'est déjà décider de ce que vous allez en faire.
Rogers montre que l’adoption est d’abord un phénomène social, et non technique. Elle repose sur un parcours en cinq étapes, où le relais entre novateurs et premiers adoptants est déterminant. Surtout, la vitesse d’adoption dépend moins de la qualité objective d’une innovation que de cinq facteurs perçus par les adopteurs : l’avantage relatif, la compatibilité, la complexité, la testabilité et l’observabilité.




















