




En 1982, deux chercheurs, Morris Holbrook et Elizabeth Hirschman, publient dans le Journal of Consumer Research un article qui va changer la façon dont le marketing pense la consommation. Ils proposent de regarder l'acte d'achat sous l'angle des fantaisies, des émotions et du plaisir — et plus seulement sous celui de la décision rationnelle. L'idée fait son chemin. Vingt ans plus tard, elle a tellement bien réussi qu'elle s'est mise à tout couvrir.
Antonella Carù et Bernard Cova, deux chercheurs italo-français spécialistes du marketing, publient en 2003 dans Marketing Theory un article au titre désarmant de lucidité : Revisiting Consumption Experience: A More Humble but Complete View of the Concept. Une vision plus humble, mais plus complète. Tout est là. Le mot « expérience » est devenu si grand qu'il ne distingue plus rien.
Holbrook et Hirschman ne sortent pas leur idée d'un chapeau. Ils s'inspirent du philosophe américain John Dewey, qui dans Art as Experience (1934) défendait déjà l'idée que l'expérience est ce qui donne du sens à la vie ordinaire — l'expérience d'un repas, d'une conversation, d'une promenade. Pour Dewey, l'expérience n'a rien d'exceptionnel par nature. Elle est partout, dès qu'on y prête attention.
Il y a aussi la phénoménologie, qui prend au sérieux ce qui est vécu par le sujet. Quand un client entre dans un magasin, ce qu'il vit dépend autant du décor que de son humeur, de son contexte, de ses souvenirs. L'expérience n'appartient pas à la marque seule. Elle se construit à deux. Cette finesse-là, le marketing l'a souvent évacuée en passant Dewey à l'essoreuse, pour n'en garder que le mot « expérience », débarrassé de sa profondeur.
Carù et Cova pointent un travers du marketing expérientiel : la tendance à traiter chaque interaction comme un moment fondateur, une révélation, un souvenir à graver. Ils parlent d'un « culte des émotions fortes », d'une vision importée notamment des États-Unis, où l'expérience est toujours censée être marquante, théâtralisée, transformatrice.
Cette vision a deux parrains célèbres : Joseph Pine et James Gilmore, qui dans The Experience Economy (Harvard Business School Press, 1999) invitent les marques à se penser comme des metteurs en scène. Le café devient un théâtre, un décor, une mémoire. La grille a sa beauté. Elle a aussi son angle mort.
Carù et Cova rappellent une évidence souvent oubliée : la plupart des expériences de consommation sont ordinaires. Faire ses courses, prendre un café au coin de la rue, ouvrir une application bancaire — tout cela compte aussi. Ces moments-là cherchent autre chose que l'éblouissement. Du respect, surtout. Le client n'attend pas qu'on lui offre un voyage initiatique chaque fois qu'il achète du dentifrice.
Les auteurs proposent une typologie qui croise deux dimensions : l'intensité de l'expérience, qui va de l'ordinaire à l'extraordinaire, et le degré de participation du consommateur. Plusieurs catégories émergent, du quotidien le plus banal au moment spectaculaire. Toutes ont leur place. Et — ironie de l'histoire — celles qui fidélisent le plus durablement sont souvent les plus discrètes.
Une autre idée fragile du marketing-spectacle : celle de l'immersion totale, instantanée, transformatrice. Le client serait censé plonger dans l'univers de la marque comme on plonge dans une piscine — d'un coup, sans réserve. Carù et Cova, dans un texte complémentaire publié la même année dans Recherche et Applications en Marketing, montrent que ça ne fonctionne pas ainsi.
Le client s'approprie une expérience progressivement. Il prend ses repères, teste, recule, recommence. Il apporte ses propres outils — un livre, un téléphone, un souvenir. Il négocie avec l'espace, avec le service, avec les autres clients. L'immersion, quand elle se produit, est un résultat plus qu'un dispositif qu'on déclencherait d'en haut. Cette nuance change la posture : on cesse de fabriquer du spectacle pour offrir, plutôt, des conditions favorables à l'appropriation.
En 2023, une équipe menée par Kristina Heinonen publie dans Psychology & Marketing un article intitulé Ordinary customer experience: Conceptualization, characterization, and implications. Vingt ans après Carù et Cova, le constat se précise. L'expérience ordinaire, celle qui rencontre simplement les attentes de base du client, est le socle réel de la satisfaction et de la loyauté. C'est dans les milliers de micro-interactions sans relief que la marque tient — ou s'effrite.
Au fond, le geste de Carù et Cova relève moins de la critique que du recalibrage. La théâtralisation reste un outil puissant pour les moments où elle a du sens : un lancement, une boutique phare, un événement marquant. Le travail consiste à savoir doser. Quand mettre en scène, quand simplement bien faire.
Pensons à un café de quartier. Pas un café-concept avec mise en scène, juste un café qu'on choisit parce que la machine est bien réglée, que le service est rapide, que le banc est confortable, que la lumière du matin est belle. Aucune de ces qualités n'est spectaculaire. Aucune ne raconte d'histoire. Et pourtant, ce café-là, on y retourne. Quatre fois par semaine. Pendant cinq ans.
Maintenant pensons à la grande chaîne qui a investi des sommes considérables dans l'éclairage signature, la musique signature, le gobelet signature — et qui a oublié de bien former ses baristas. On y va une fois, par curiosité. Et on n'y retourne pas. La théâtralisation peut convaincre une fois. La fidélité, elle, vient de la rigueur du quotidien.
Penser l'expérience-client en termes d'extraordinaire seulement, c'est se condamner à l'inflation. Les coups d'éclat s'épuisent. Les budgets aussi. Et le client finit par s'habituer, par exiger encore plus de spectacle pour ressentir la même chose.
L'approche que défendent Carù et Cova est plus humble, donc plus solide. Elle reconnaît la valeur des moments propres, simples, sans heurts. Une caisse qui fonctionne. Une application qui charge. Un appel où la personne au bout du fil sait de quoi elle parle. Ce sont des choses qu'on remarque à peine quand elles sont là, et qu'on remarque énormément quand elles manquent.
Pour une marque, le travail devient double : soigner les pics — les moments où l'on choisit d'éblouir — et soigner le sol — l'immense majorité des interactions qui passent inaperçues. Les deux exigent du soin. L'un demande du flair, l'autre demande de la rigueur. Et la rigueur, en réalité, est plus rare.
Il y a aussi une conséquence plus discrète : la mesure. Le marketing-spectacle aime les indicateurs flashs — score de recommandation sur un moment culminant, taux de satisfaction après l'événement, témoignages enthousiastes. La vision plus humble pousse à regarder ailleurs : la friction quotidienne, le temps d'attente moyen, le nombre d'allers-retours nécessaires pour résoudre un problème simple. Des chiffres moins glorieux à présenter en réunion. Plus utiles à long terme.
Carù et Cova n'avaient pas tort en 2003, et le temps leur a donné raison. Le grand récit de l'expérience extraordinaire a fait son œuvre — il a transformé le marketing, parfois pour le mieux. Il a aussi laissé dans l'ombre tout ce qui se vit en marge, en silence, en habitude. C'est là, pourtant, que la confiance se construit. Le quotidien d'un client, à vrai dire, tient moins de la scène que du terrain. Et un terrain, ça se cultive. Patiemment, sans tambour, jour après jour. Avec le sentiment, parfois, de ne rien faire de visible — alors qu'on fait l'essentiel.
Le concept d'expérience de consommation, lancé par Holbrook et Hirschman en 1982, a glissé vers une idéologie de l'extraordinaire où chaque interaction devrait être un événement. Carù et Cova, en 2003, ont rappelé l'évidence : la plupart des expériences sont ordinaires, routinières, à voix basse — et c'est dans ces micro-interactions sans relief que la fidélité se construit, plus que dans les coups d'éclat. Heinonen et al. (2023) l'ont confirmé empiriquement vingt ans plus tard. Pour une marque, l'enjeu devient double : savoir éblouir quand il le faut, et savoir bien faire tout le reste du temps. Le second est plus rare que le premier.
ARTICLE ACADÉMIQUE · Carù, A. & Cova, B. (2003). Revisiting Consumption Experience: A More Humble but Complete View of the Concept. Marketing Theory, 3(2), 267-286. La référence centrale qui invite le marketing à descendre de son cheval théâtral pour regarder le quotidien des clients.
ARTICLE ACADÉMIQUE · Carù, A. & Cova, B. (2003). Approche empirique de l'immersion dans l'expérience de consommation : les opérations d'appropriation. Recherche et Applications en Marketing, 18(2). Le texte jumeau de l'article principal, qui montre par l'observation que l'immersion est un travail d'appropriation progressif, pas une bascule.
ARTICLE ACADÉMIQUE · Holbrook, M. B. & Hirschman, E. C. (1982). The Experiential Aspects of Consumption: Consumer Fantasies, Feelings, and Fun. Journal of Consumer Research, 9(2), 132-140. L'article fondateur qui a ouvert la voie au marketing expérientiel — pour le meilleur et pour quelques dérives.
LIVRE · Dewey, J. (1934). Art as Experience. Minton, Balch & Company. La source philosophique en amont de tout le débat : pour Dewey, l'expérience est ce qui donne du sens au quotidien, pas un moment d'exception.
LIVRE · Pine, B. J. & Gilmore, J. H. (1999). The Experience Economy: Work Is Theatre & Every Business a Stage. Harvard Business School Press. La bible du marketing-spectacle, dont Carù et Cova proposent précisément de nuancer l'enthousiasme.
ARTICLE ACADÉMIQUE · Heinonen, K. et al. (2023). Ordinary customer experience: Conceptualization, characterization, and implications. Psychology & Marketing. Vingt ans après Carù et Cova, la confirmation empirique : l'ordinaire fait davantage pour la fidélité que l'extraordinaire.
ARTICLE ACADÉMIQUE · Arnould, E. J. & Price, L. L. (1993). River Magic: Extraordinary Experience and the Extended Service Encounter. Journal of Consumer Research, 20(1), 24-45. Une étude de référence sur les expériences extraordinaires (descente en rafting) — celles-là mêmes que Carù et Cova invitent à recontextualiser.
Tout a commencé avec une étude datée de 2011 de Harvard signée Michael I. Norton, Daniel Mochon et Dan Ariely, The IKEA Effect : When Labor Leads to Love.❶ Des chercheurs observent des groupes de participants, appelons-les « les constructeurs », à travers deux expériences impliquant l'assemblage de boîtes IKEA, la confection d'origami et la construction d'ensemble LEGO.
Lors de la première expérience, les constructeurs évaluent la valeur monétaire de leurs nouvelles créations. La même tâche est alors demandée à un groupe contrôle, c'est-à-dire à des participants ne s'étant pas prêté au jeu de l'assemblage. Résultat ? Les constructeurs ont systématiquement surévalué la valeur de leurs créations par rapport au groupe contrôle.
Les chercheurs décident d'aller plus loin. Est-ce que le groupe à l'étude surévaluerait aussi la valeur de leur création par rapport à celle d'un objet préassemblé par un expert? Les résultats confirment ce qu'ils pensaient. Plus l'implication personnelle dans la création d'un produit est grande, plus la valeur perçue par le consommateur augmente. C'est ce qu'on appelle « l'effet IKEA ». Et cela s'observe indépendamment de l'intérêt ou du talent de la personne envers les activités de type do-it-yourself.
Mais comment cela s'explique-t-il? D'abord, l'effet IKEA s'appuie sur la théorie de la dissonance cognitive de L. Festinger. Selon le psychosociologue, l'humain cherche constamment à harmoniser ses comportements avec son attitude parce qu'il ne peut supporter la contradiction de ces deux aspects. En investissant du temps et de l'énergie dans la construction d'un produit, il ressent le besoin de valoriser davantage sa création, même si celle-ci n'est pas à la hauteur de ses attentes.
Mais ce n'est pas tout. L'effet IKEA interpelle aussi le besoin d'accomplissement de Maslow : réussir à assembler un produit renforce le sentiment de compétence et d'autonomie. Un produit misant sur cet effet a donc le pouvoir d'augmenter le sentiment de bien-être et d'autoactualisation d'un individu.
L'effet IKEA est une théorie que les organisations de tous les horizons peuvent mettre en pratique pour augmenter l'engagement de leurs clients envers leur marque. Ces quatre exemples peuvent en témoigner.
Tout le monde connaît les prêts-à-cuisiner comme Cook It, Good Food ou HelloFresh, mais peu ont déjà entendu parler des prêts-à…jardiner. C'est l'idée derrière les boîtes Mai, une compagnie montréalaise qui offre des ensembles de jardinage, livrés en boîte. Celles-ci comprennent tout le nécessaire dont un pot en textile, des semences ancestrales, du fertilisant et un accès à des tutoriels en ligne. Ainsi, les apprentis jardiniers développent leur autonomie alimentaire tout en savourant la satisfaction d'assister à la germination de leur première tomate.

Et si au lieu d'acheter une table d'appoint vous la construisiez-vous même? C'est exactement ce que proposent Les Affutés lors d'un atelier de 3h d'une valeur de 139$. L'entreprise, née du principe de « donner à chacun la fierté de savoir-faire par soi-même », offre toute sorte d'ateliers collectifs, allant de la fabrication de savons artisanaux à l'isolation d'une maison. Ainsi, non seulement les participants repartent avec leur nouvelle confection, mais aussi des connaissances et un sentiment de dépassement.

L'effet Ikea ne se limite pas qu'aux produits physiques. Il peut également s'appliquer à d'autres domaines, tels que la finance. La plateforme Disnat, offerte par Desjardins, permet aux investisseurs novices ou expérimentés d'effectuer des transactions boursières, sans passer par un courtier. En souscrivant à cette plateforme, les investisseurs bénéficient d'outils d'analyse et d'un programme comprenant plus de 250 formations. Ainsi, les investisseurs ont la pleine autonomie de leur portefeuille.

Les services et la consultation n'échappent pas à l'effet IKEA. Au fil des centaines de missions stratégiques que nous avons menées chez Perrier Jablonski, nous avons remarqué que plus nos clients sont impliqués dans le processus de réflexion stratégique, plus ils sont engagés dans la mise en place des recommandations et plan d'action que nous leur proposons. C'est entre autres pour cette raison que nous démultiplions les occasions de collaboration avec eux.
Que ce soit pour une planification stratégique, une stratégie de marque ou un plan de communication, nos mandats incluent presque systématiquement une phase d'entrevue individuelle. Tous les niveaux hiérarchiques y passent : l'équipe de direction, le conseil d'administration, les cadres intermédiaires et les employés. Ainsi, nous nous engageons un max d'intervenants pertinents envers le projet à mener.
Une fois ces points de vus récoltés, nous organisons un atelier collaboratif, ou encore une fois, les participants sont sélectionnés en fonction de leur implication dans le mandat. Lors de ces séances, nous les nourrissons de réflexions éditoriales, les encadrons d'exercices clairs et les remettons en question avec de nouvelles perspectives.

Les avantages de cette démarche sont doubles. D'une part, elle nous permet de mieux faire notre travail. Chez Perrier Jablonski, notre crédo est Never Delegate Understanding. On ne peut pas réfléchir à la place de nos clients. On doit le faire avec eux pour être pertinent. D'autre part, et bien l'effet IKEA le dit : Labor leads to love. En faisant travailler nos clients avec nous, on les mobilise, on les outille et on valorise le travail que nous avons accompli, ensemble.
Mais quels sont les facteurs de succès derrière ces quatre démonstrations de l'effet IKEA?
Toutefois, un peu de prudence s'impose. L'effet Ikea peut conduire à une surévaluation de la valeur de notre propre travail. Lorsque nous avons investi du temps et des efforts dans un projet, des facteurs tels que la justification de l'effort, la peur de se sentir incompétent et notre vision optimiste de nous-mêmes peuvent tous nous aveugler face aux possibles failles et enjeux de notre création.
Pourquoi est-ce que les marques devraient s'intéresser à l'effet IKEA ? S'il est vrai qu'il offre des avantages logistiques intéressants (il est beaucoup plus simple et économique de distribuer un meuble dans une boîte que lorsqu'il est déjà assemblé), l'effet IKEA permet de transformer ses consommateurs en de réels ambassadeurs. En effet, en impliquant un client dans la conception d'un produit, on agit directement sur l'engagement envers la marque. Et plus l'engagement d'un consommateur est élevé, plus il tend à l'aimer, à en parler, à la choisir de nouveau, et voire même, à payer plus cher. Bref, c'est un excellent moyen pour fidéliser ses clients, à condition que la tâche demandée soit réalisable et satisfaisante.
Si l'expertise répond aux besoins de nos clients, c'est le service qui les fait revenir. C'est aussi le service qui les pousse à nous recommander à leur entourage. Une évidence pour qui travaille en agence, en commerce ou en restauration. Reste une question opérationnelle : comment évalue-t-on un service, concrètement, dans une équipe?
Ron Kaufman, consultant américain installé à Singapour depuis le début des années 1990, dirige le programme Up! Your Service, désormais nommé Uplifting Service. Il a passé trois décennies à observer des organisations de service dans l'hôtellerie, l'aviation et la banque asiatiques. De ces années d'observation est née une échelle à six paliers, graduée de −2 à +3, qui donne à n'importe quelle équipe un vocabulaire partagé pour parler d'expérience client. Reprenons-la, palier par palier.
Vous prenez un taxi, il vous salue, vous amène du point A au point B sans embûches et vous dit même au revoir et merci. C'est le minimum pour satisfaire les attentes d'un client, qui obtient le service pour lequel il paie. C'est aussi le niveau le plus sous-estimé du modèle : une marque qui livre proprement son niveau 0 à 100 % des clients fait déjà mieux que la plupart de ses concurrents.
La différence entre le cheeseburger de la photo et celui de votre assiette. Pas de quoi en faire un plat. De quoi décrocher une petite moue, qui se transformera, peut-être, en commentaire Google.
Une erreur qui justifie un remboursement, des excuses du gérant, parfois une démarche juridique. Un poil dans le sandwich. Des heures coincé dans un avion. La chemise préférée perdue chez le blanchisseur.
L'attente du client un peu exigeant. Une petite attention qui dit merci de nous avoir choisis. Une bouteille d'eau dans le Uber. Une carte d'anniversaire signée par son chiropraticien. Le simple fait qu'on se souvienne de son prénom.
Un geste hors barème. Le digestif offert par le serveur à la fin du repas. Le magasin qui rembourse un achat alors que la garantie est expirée depuis trois mois. Le client est étonné, sourit, et en parle autour de lui.
Le sommet. Quelques fois par année, au mieux. Un surclassement sur un vol. Un appel personnel du PDG. Une fleur offerte le matin des fiançailles. Difficile à industrialiser, magnifique quand cela arrive.
Si l'échelle de Kaufman fonctionne aussi bien dans les ateliers, c'est qu'elle repose sur une théorie ancienne, validée depuis quarante-cinq ans. Le psychologue américain Richard L. Oliver propose en 1980, dans le Journal of Marketing Research, ce qu'on appelle aujourd'hui le modèle de la disconfirmation des attentes. Sa thèse tient dans une équation simple : la satisfaction d'un client correspond à l'écart entre ce qu'il attendait et ce qu'il a perçu. La qualité absolue du service compte moins que cet écart.
Si vous attendiez un café correct et qu'on vous sert un café excellent, vous êtes ravi. Si vous attendiez un café excellent et qu'on vous sert un café correct, vous êtes déçu. Le café reste identique d'un cas à l'autre. Ce qui bouge, c'est l'attente. Oliver appelle cela la disconfirmation positive et la disconfirmation négative. L'échelle de Kaufman, c'est cette théorie rendue lisible pour des équipes de terrain.
Un autre cadre, japonais cette fois, mérite d'être lu en parallèle. Noriaki Kano, professeur d'ingénierie de la qualité au Japon, publie en 1984 dans le Journal of the Japanese Society for Quality Control une grille qui classe les attributs d'un produit ou d'un service en trois familles : les attributs must-be, attendus tacitement et invisibles tant qu'ils sont là (la porte du frigo qui ferme); les attributs one-dimensional, dont la satisfaction croît avec la performance (l'autonomie d'une batterie); et les attributs attractive, inattendus, qui créent l'enchantement (un mot manuscrit dans la boîte).
Le rapprochement avec Kaufman est immédiat. Les must-be de Kano vivent autour du niveau 0. Les attractive vivent dans le +2 et le +3. Et la grande leçon de Kano rejoint celle de Kaufman : ce qui était attractive à une époque devient must-be avec le temps. Le wifi gratuit dans les chambres d'hôtel était une attention exceptionnelle en 2005. Son absence est aujourd'hui un motif d'avis négatif. L'enchantement se dégrade en banalité dès qu'il devient prévisible.
C'est le piège que Kaufman lui-même signale, et que les marques sous-estiment. À force d'habituer les clients à un certain standing, le niveau désiré (+1) de leur première visite devient le niveau attendu (0) de leur dixième. La conséquence est lourde pour les programmes de fidélité : ce qui faisait briller les yeux d'un client à la signature ne déclenche plus aucune émotion deux ans plus tard. Surprendre régulièrement implique de réinvestir, régulièrement.
Vos concurrents ne sont pas seulement vos concurrents directs. Un client qui sort de chez Apple, de chez Costco ou d'un restaurant trois étoiles arrive chez vous avec des attentes calibrées par ces expériences. Le service à la clientèle d'Amazon a redéfini les standards en assurance, en télécom et en service public — sans qu'aucun de ces secteurs n'ait jamais croisé Amazon sur un marché. Pour qui cherche l'inspiration, c'est une excellente nouvelle. Pour qui se replie sur le benchmark sectoriel, c'est une menace structurelle.
Le réflexe est compréhensible : on lit Kaufman, on rêve de surclasser tous les clients tous les jours. La mécanique, elle, ne suit pas. Un +3 industriel cesse d'être un +3 dès qu'il est attendu (voir le piège n°1). Pire : si la base (niveau 0) n'est pas fiable, les efforts vers le haut deviennent suspects. Personne ne croit au digestif offert dans un restaurant où l'on attend quarante minutes avant d'être servi. Travailler le 0 avant le +3, c'est rarement le plus glamour. C'est le plus rentable.
Quelques pistes opérationnelles, glanées au fil des mandats que nous menons en stratégie d'expérience client.
L'échelle de Kaufman n'est pas un baromètre absolu de la qualité. C'est une grammaire partagée pour parler d'un sujet flou avec des gens pressés. Sa puissance vient de là : six paliers, trois lettres, et tout le monde dans la pièce sait de quoi on parle. Sa limite vient du même endroit : un cadre simple invite à des conclusions simples, alors que l'expérience client se joue dans des plis fins — l'attente, la mémoire, la comparaison silencieuse avec ce qu'on a vécu trente minutes plus tôt. Utiliser le modèle sans en oublier les angles morts, c'est probablement la meilleure façon de lui rendre justice.
L'histoire de l'expérience client ne commence pas dans une agence. Elle commence dans une revue universitaire que peu de directeurs marketing lisaient.
En 1982, deux chercheurs en marketing — Morris Holbrook et Elizabeth Hirschman — publient dans le Journal of Consumer Research un article au titre étrange pour l'époque : The Experiential Aspects of Consumption: Consumer Fantasies, Feelings, and Fun. Des fantasmes, des émotions, du plaisir. Dans une revue scientifique. Au début des années 80. Mais leur thèse fait vaciller un consensus.
Jusque-là, le consommateur était modélisé comme un calculateur — un agent rationnel qui pesait des coûts et des bénéfices. Holbrook et Hirschman disent autre chose : on ne consomme pas que pour résoudre un problème, on consomme aussi pour ressentir. Le shampoing n'est pas qu'un produit qui lave, c'est aussi un instant de plaisir sous la douche. La voiture n'est pas qu'un moyen de transport, c'est aussi une émotion au volant. Le café n'est pas qu'une boisson chaude, c'est un rituel.
L'idée semble évidente aujourd'hui. Elle ne l'était pas alors. Pendant les décennies précédentes, le marketing s'était appuyé sur des modèles d'utilité : le consommateur identifie un besoin, compare des options, choisit la meilleure. Holbrook et Hirschman démontrent qu'à côté de ce circuit utilitaire, il en existe un autre — émotionnel, sensoriel, presque ludique. Et cet autre circuit est aussi déterminant que le premier.
L'article est salué par tous… mais il demeure académique. Personne, dans les agences ou les directions marketing, n'en fait un cadre opérationnel. Les deux chercheurs avaient planté la graine, il faudra seize ans pour qu'elle germe.
C'est ici que Joseph Pine et James H. Gilmore entrent en scène. En juillet 1998, ils publient dans la Harvard Business Review un article au titre programmatique : Welcome to the Experience Economy. L'année suivante, ils en font un livre, The Experience Economy: Work Is Theatre & Every Business a Stage, chez Harvard Business School Press. Le succès est immédiat.
Leur génie? Ils ne sont pas chercheurs, ils sont consultants. Ils ne cherchent pas à publier dans des revues à comité de lecture, ils cherchent à donner aux directeurs marketing un cadre que ces derniers pourront utiliser un lundi matin. Et c'est exactement ce qu'ils livrent : pas une théorie, mais une boîte à outils.
L'économie progresse par paliers, disent-ils. Et chacun obéit à une logique de prix différente. La commodité, le produit, le service, l'expérience.
Suivez-les avec une tasse de café. Un grain vert, à la bourse de New York, vaut quelques cents : c'est de la commodité. Le même grain torréfié et empaqueté dans un sac de 250 grammes vaut quelques dollars : c'est devenu un produit. Le même café infusé et servi dans un diner de quartier vaut deux ou trois dollars : c'est un service. Et le même café, exactement le même, bu à une terrasse de la place Saint-Marc à Venise pendant qu'un quatuor à cordes joue Vivaldi, peut valoir vingt dollars sans que personne ne s'en plaigne. C'est une expérience.

Quatre paliers, quatre prix, un seul produit. Ce n'est pas la qualité du café qui change — c'est la nature même de l'offre. Vous êtes dans la commodité quand vous extrayez. Dans le produit quand vous fabriquez. Dans le service quand vous délivrez. Dans l'expérience quand vous mettez en scène.
Comment savoir si on est vraiment dans l'expérience, et pas juste dans un service amélioré? Pine et Gilmore proposent un test d'une simplicité chirurgicale : le ticket d'entrée — l'Admission Fee. Si vous pouvez facturer l'entrée, vous y êtes. Sinon, vous y prétendez.
Disney l'a compris depuis longtemps. Hard Rock Café aussi. Starbucks à Milan également : ouvrir un café américain au pays de l'espresso aurait été suicidaire — sauf à transformer l'achat en pèlerinage architectural et sensoriel, ce qui justifie l'attente, le prix et le passage obligé. Vous ne payez pas un café : vous payez d'entrer.

Le test fonctionne aussi à l'envers. Si demain votre principal concurrent baissait son prix de 20 %, vos clients resteraient-ils? Si oui, vous êtes au moins dans le service. S'ils acceptent en plus de payer pour entrer, vous êtes dans l'expérience.
Ici, la théorie devient un outil de design. Pine et Gilmore proposent une grille à deux axes pour cartographier toute expérience.
Premier axe — la participation : passive (vous regardez) ou active (vous agissez)?
Deuxième axe — la connexion : absorption (l'expérience entre en vous, vous restez à distance) ou immersion (vous entrez physiquement dans l'expérience)?
Croisez les deux, et vous obtenez quatre quadrants. Le divertissement (entertainment, passif et absorption) — le concert, la série, le match vu depuis les gradins. L'éducation (educational, actif et absorption) — l'atelier de cuisine, la classe de maître, la visite guidée où l'on vous fait essayer. L'esthétique (esthetic, passif et immersion) — le Grand Canyon, le musée d'Orsay, la cathédrale de Reims. L'évasion (escapist, actif et immersion) — la réalité virtuelle, le parc à thème, le casino, le festival.
Et voici la nuance que les présentations PowerPoint coupent presque toujours : pour Pine et Gilmore, le sweet spot est au centre. Une grande expérience touche les quatre domaines à la fois. Disney World fait rire (divertissement), apprend quelque chose à vos enfants sur les princesses ou sur les animaux (éducation), vous coupe du quotidien (évasion), et vous immerge dans un univers visuel cohérent (esthétique). C'est ce cumul qui justifie le prix d'entrée. Pas un domaine. Les quatre.
L'autre grande idée du livre, qui lui donne son sous-titre, c'est la métaphore théâtrale. Pine et Gilmore prennent le théâtre au sérieux : les employés deviennent des acteurs, les espaces des décors, les opérations des mises en scène. Le vocabulaire emprunté à la dramaturgie — casting, script, performance, répétition — devient un outil concret de design.
C'est puissant. Et c'est aussi le grand piège du modèle, comme on le verra plus loin. Mais avant de sortir de scène, retenons ce qui fonctionne : si vous designez une expérience, demandez-vous qui joue, qui dit quoi, à quel moment, et avec quelle intention. Si rien n'est écrit, tout est aléatoire. Et l'expérience aléatoire, à grande échelle, c'est rarement une bonne expérience.
Cinq ans après le livre de Pine et Gilmore, deux chercheurs italo-français — Antonella Carù et Bernard Cova — publient dans la revue Marketing Theory un article au titre malicieusement humble : Revisiting Consumption Experience: A More Humble but Complete View of the Concept. Une vision plus humble, mais plus complète. Le sous-texte est limpide : Pine et Gilmore, c'est joli, mais c'est partial.
Leur critique tient en une phrase : Pine et Gilmore ne s'intéressent qu'aux expériences spectaculaires, mises en scène, payantes. Or les expériences les plus marquantes de nos vies sont souvent ordinaires. Un repas en famille un mardi soir. Une promenade dans un parc. Une conversation sur un perron. Pas de billet d'entrée, pas de décor, pas de script. Juste de la vie qui se passe.
Carù et Cova rappellent une évidence que la doctrine de l'expérience avait fini par enterrer sous ses propres décors : ce qui marque les gens, ce n'est pas toujours ce qui éblouit. C'est souvent ce qui touche, qui apaise, qui crée du lien — et qui se passe sans qu'on l'annonce.
Pour les marques, l'enjeu est considérable. Si vous croyez que faire vivre une expérience, c'est forcément organiser un événement, vous passez à côté de tout ce que l'ordinaire peut produire en termes d'attachement. Une employée qui prend le temps de discuter, un emballage qu'on ouvre lentement, une lumière douce dans une boutique, le retour d'un appel non sollicité, le geste d'un livreur qui pose sa main sur le carton : ce sont des expériences aussi. Elles ne demandent pas de scénographie. Et elles peuvent être plus puissantes que n'importe quel parc à thème — parce qu'elles sont crues, pas jouées.
Carù et Cova ne disent pas que Pine et Gilmore ont tort. Ils disent que leur modèle ne couvre qu'une moitié du territoire — la moitié spectaculaire. L'autre moitié, plus discrète, ne demande qu'à être designée. Et c'est dans cette moitié-là que se joue souvent la fidélité à long terme.
Vingt-cinq ans après Holbrook et Hirschman, neuf ans après leur propre article, Pine et Gilmore reviennent. Mais cette fois, ils ne célèbrent plus l'expérience. Ils en pointent les limites.
En 2007, ils publient Authenticity: What Consumers Really Want, chez Harvard Business School Press. Le livre est en partie une autocritique. Leur thèse : à force de mettre en scène, les marques ont fini par produire du carton-pâte. Les expériences scénarisées sentent le scénario. Les sourires forcés se voient. Les histoires de marque trop polies sonnent fausses. Et le consommateur, qui n'est pas dupe, le sent.
Pine et Gilmore décrivent un balancier. Plus une économie est saturée d'expériences mises en scène, plus le consommateur se met à valoriser ce qui paraît authentique — le brut, le local, l'imparfait, le réel. Ce n'est pas un hasard si les années 2000 ont vu exploser le café de microtorréfaction, le restaurant de quartier, la marque artisanale, le retour au vinyle. Plus le décor était partout, plus le hors-décor avait de la valeur.
Mais l'autocritique va plus loin. Pine et Gilmore avaient déjà laissé entendre, dès leur livre de 1999, qu'au-delà de l'expérience il existait un cinquième palier économique — la transformation. En 2007 et dans les écrits qui suivent, cette idée prend tout son sens. Si l'expérience est consommée puis oubliée, la transformation, elle, persiste. Disney World finit dans des photos. Mais six mois passés à apprendre une langue, ou un an de coaching exécutif, vous ne pouvez plus les rendre. C'est devenu vous.
Le coaching, la formation, le bien-être, la chirurgie esthétique, les retraites de méditation, les programmes de mentorat : on ne vend plus un moment, on vend une nouvelle version du client. Le client n'est plus la cible de l'offre — il en est le produit final. C'est probablement le palier le plus rentable du modèle, parce qu'il crée du lien à long terme. Une marque qui transforme garde ses clients. Une marque qui divertit les loue.
C'est là que la boucle se ferme. Holbrook et Hirschman avaient ouvert la porte en disant : le client est plus qu'un calculateur, il ressent. Pine et Gilmore l'ont fait monter sur scène en disant : le client peut payer pour vivre quelque chose. Carù et Cova ont rappelé : l'ordinaire compte aussi. Et Pine et Gilmore, dans leur retour de 2007, finissent par dire : le moment passe, mais la transformation reste.
Maintenant que les cadres académiques sont posés, voici dix conseils concrets pour les marques qui veulent travailler l'expérience pour de vrai.
Demandez-vous, sans la novlang marketing : qu'est-ce que je vends, vraiment? De la commodité, du produit, du service, de l'expérience ou de la transformation? La plupart des marques se croient un palier au-dessus de ce qu'elles offrent réellement. Test rapide : si demain votre concurrent direct baisse son prix de 20 %, vos clients restent-ils? Si oui, vous êtes au moins dans le service. S'ils acceptent en plus de payer pour entrer, vous êtes dans l'expérience. Sinon, soyons humbles.
Si quelqu'un devait payer 10 $ juste pour franchir votre porte (sans rien acheter), le ferait-il? Si la réponse est non, ce que vous appelez « expérience » est probablement du marketing déguisé. Apple Store : oui. Café de chaîne moyen : non. Aucune honte à être un service — il y a beaucoup de très grands services dans le monde.
Prenez votre lieu, votre produit, votre service. Mettez les quatre quadrants côte à côte : divertissement, éducation, esthétique, évasion. Que faites-vous concrètement dans chacun? Le quadrant vide, c'est votre prochaine itération. Pas le prochain rebranding.
Listez les dix moments les plus banals du parcours client : l'accueil, l'attente, la facturation, la sortie, l'emballage, le suivi. Ce sont vos points chauds invisibles. Carù et Cova ont raison : c'est souvent là que se joue l'attachement, pas dans le grand spectacle. Un de ces dix moments mal designé peut couler tout le reste.
Pas de questionnaire, pas d'entrevue. Vous le suivez, vous notez. Les moments où il sourit. Les moments où il fronce les sourcils. Les moments où il sort son téléphone par ennui. Vous saurez où réinvestir avant n'importe quel rapport NPS. C'est de l'ethnographie pure, et c'est gratuit.
Quelle est la première phrase qu'un client entend en entrant chez vous? Quelle est la dernière, en sortant? Si elles ne sont pas écrites, elles sont aléatoires. Or les premières et dernières secondes sont précisément ce que le cerveau retient le mieux. Écrivez-les. Faites-les répéter. Améliorez-les. Le reste suit.
La plupart des marques investissent dans des moments d'éclat alors que leur parcours est encore plein d'irritants invisibles. Une attente trop longue, une signalétique confuse, un courriel de confirmation laid, un emballage difficile à ouvrir, une caisse mal placée. Avant d'ajouter une cerise, vérifiez que le gâteau ne s'effondre pas. Listez les frictions, classez-les, retirez-les. Ensuite, et ensuite seulement, ajoutez le décor. Un irritant non traité tue dix wow bien designés.
La satisfaction se demande à la sortie. Le souvenir se demande trois semaines plus tard. Appelez vingt clients trois semaines après leur visite. Demandez-leur ce qu'ils racontent à leurs proches. S'ils ne racontent rien, vous avez livré un service, pas une expérience. Et c'est peut-être suffisant — mais au moins vous le saurez.
Demandez-vous : qu'est-ce que le client peut être devenu après être passé chez nous? Pas seulement plus satisfait. Plus compétent? Plus reconnu? Plus serein? Plus capable? C'est le cinquième palier de Pine et Gilmore. Et c'est probablement le plus rentable, parce qu'il crée du lien à long terme. Une marque qui transforme garde ses clients. Une marque qui divertit les loue.
Avant de scénariser ce que les employés disent, choisissez qui vous embauchez. Pine et Gilmore parlaient de casting au sens propre. Le bon employé, formé sommairement, livre une meilleure expérience que le mauvais employé hyper-formé. Le casting compte plus que le manuel. Si vous formez les mauvaises personnes, vous renforcez le problème.
L'expérience client n'est pas une mode passagère. Mais ce n'est pas non plus une recette miracle. C'est une grille de lecture qui demande de l'honnêteté avec soi-même. Combien de marques disent vendre de l'expérience alors qu'elles vendent encore du produit? Combien organisent des événements alors qu'elles auraient mieux fait de retravailler leur accueil? Combien parlent de transformation alors qu'elles peinent à livrer un service correct?
Le bon usage de Pine et Gilmore, c'est un usage critique, et pas doctrinaire. La théorie a presque trente ans. L'idée centrale, elle, en a presque quarante-cinq. Et les questions qu'elle pose restent les bonnes : Que vendez-vous, vraiment? Qui paierait pour entrer chez vous? Et que reste-t-il, trois semaines après, dans la tête de celui qui en est sorti?
Une marque qui veut s’installer durablement dans l’esprit du consommateur doit d’abord comprendre les mécanismes de celui-ci. Ce qui vaut pour une marque de shampoing, d'automobile ou de soda vaut aussi pour les marques d'expérience (tourisme, hôtellerie, restauration, etc.) mais aussi pour les marques employeur — ou intérieures (recrutement, culture, etc.). Dans ce parcours jusqu'à vous, le consommateur va jouer un rôle décisif : il va prendre une décision.
Le choix est un processus complexe, que l’illustre Jacques Nantel, professeur émérite à HEC Montréal a étudié et décrypté, dans une étude fascinante, "Le processus décisionnel", publiée en 1998. C’est un outil puissant si on l’utilise pour segmenter différemment nos clients, et leur offrir un service différent, selon qu’ils soient impliqués, connaisseurs, habitués, ou même capables de choisir par eux-mêmes. Il se présente comme un script que nous allons décoder ensemble.

C’est la variable la plus importante de notre programme. Votre consommateur est-il motivé? Votre produit a-t-il de l’importance pour lui? L’achat comporte-t-il un risque? Exemple : je dois acheter de l’eau à l’épicerie. Ce n’est pas un achat très excitant pour moi. Aucune importance, aucun risque. Implication minimale. Je dois acheter un vin à la SAQ pour un souper entre amis. Ma motivation, l’importance et le risque sont beaucoup plus élevés.
Est-ce une première fois pour votre client? Ou au contraire, est-ce un achat basé sur une certaine confiance construite au fur et à mesure des expériences passées — positives ou négatives? Dans certains restaurants, le maître d’hôtel vous demande « est-ce la première fois chez nous? » cela va lui permettre d’orienter son personnel vers un service différent. Observez les gens commander leur café à la brûlerie. Certains deviennent des experts et développent un vocabulaire incroyable : espresso, americano, macchiato, latte macchiato, etc.
Derrière ce terme se cache une notion simple : dois-je savoir quelque chose pour choisir? Est-ce qu’il faut comprendre les diverses caractéristiques du produit pour le choisir? Je désire acheter un iPad, il y a plusieurs modèles avec des caractéristiques à décoder : 32 Go? 128 Go? Retina? Wifi ou cellulaire? Dans ce cas, la réponse et « oui », une évaluation cognitive est nécessaire pour choisir. Si l’on revient à mon exemple d’eau plus haut… De l’eau… c’est de l’eau. Je n’ai pas besoin de compétences particulières pour choisir. « Non », l’évaluation cognitive n’est pas nécessaire.
Enfin, la capacité de gérer l’information. Alors que je sais si une compétence est nécessaire — comme dans le cas de l’iPad —, la question est « ai-je cette compétence? ». Est-ce que je peux décider seul ou est-ce que je dois me faire aider?
Maintenant que nous avons toutes nos variables, testons notre processus avec des exemples concrets.
Mon implication est faible, et mon expérience est faible. Je ne connais rien à votre produit, je n’en ai jamais acheté. Je fais mon épicerie et je me dis « ah ben, j’achèterai bien cette farine bio, elle a l’air bonne ». C’est ce qu’on appelle un achat fortuit.
Mon implication est faible, mon expérience est grande. J’adore cuisiner. Comme chaque mois, je dois racheter de la farine pour faire de la pâtisserie. Je connais bien ça, mais c’est un achat qui n’est pas très impliquant. Je pourrais choisir cette marque ou bien celle-là, peu importe. C’est un choix rapide. C’est ce qu’on appelle un achat d’habitude.
Mon implication est forte, et j’ai de l’expérience. Je suis passionné par la pâtisserie, je pâtisse toutes les semaines. Je suis devenu un expert d’année en année, je connais les marques, les différentes options, j’ai fait des classes de maîtres de pâtisserie. Je fais mes choix rapidement. C’est moi le boss. Ne me racontez pas n’importe quoi, sinon vous perdrez à jamais ma confiance. C’est ce qu’on appelle l’attitude.
Mon implication est forte, mais je n’ai pas d’expérience. Des compétences ne sont pas nécessaires. Tiens, cette année, je vais m’acheter un vélo. C’est la première fois de ma vie. J’en ai besoin, et je suis très motivé. C’est comme un petit accomplissement pour moi. Ce n’est pas un achat très compliqué… Je vais donc écouter mon cœur. C’est ce qu’on appelle un processus affectif.
Mon implication est forte, mais je n’ai pas d’expérience. Cette fois, des compétences sont nécessaires… mais je ne les possède pas. Je veux créer un petit jardin de patio. Je suis très motivé, mais c’est ma première fois. Je sais bien que je n’y connais rien, mais je ne veux pas me tromper. Je vais demander de l’aide. À un ami, un voisin… ou un vendeur. Je vais déléguer mon choix à quelqu’un dont je reconnais la compétence. C’est ce qu’on appelle un processus sous-contracté.
Mon implication est forte, mais je n’ai pas d’expérience. Des compétences sont nécessaires, et je suis capable de gérer moi-même ces informations. Je suis passionné de plantes et de technologie ; et j’ai vu qu’il existait des objets connectés pour suivre le taux d’humidité des plants. Comme c’est un produit nouveau, je n’ai pas d’expérience, mais je suis capable de magasiner ce produit. C’est ce qu’on appelle un processus cognitif.
Voilà! Vous êtes entrés dans la tête du consommateur, et vous savez désormais comment il choisit. Vous pouvez donc orienter vos actions en fonction de tous ces scénarios qui sont autant d’opportunités de combler ses attentes.
Loin de nous l’idée de comparer l’incroyable détresse vécue par de nombreuses personnes aujourd’hui à la gestion de la peur par un gestionnaire. En revanche, la responsabilité qui incombe à un responsable inclut également le rôle de rassurer et d’accompagner ses équipes vers un certain confort psychologique. Les spécialistes nous ont parlé de six principes fondamentaux : rester dans l’œil du cyclone, ne rien cacher, créer un lien familier, assumer l’importance des enjeux, miser sur le sauveteur et pas sur le fautif et enfin… garder le contact. Découvrons ensemble ce qu’ils nous ont dit dans le détail, et comment transposer leurs conseils dans notre quotidien à nous.
« Oui, ton papa est à terre dans la cuisine. Son cœur ne bat plus, mais on fait tout pour le réanimer. » C’est ce qu’un infirmier a dû annoncer à une petite fille de 10 ans, terrorisée. L’idée est de ne pas minimiser l’importance de l’événement ou de ne pas positiver inutilement. L’idée est d’être clair, direct, sans ajout d’émotions inutiles. Dans notre réalité, cela correspond à assumer la situation. À dire « oui, il y a un problème, c’est évident, on est en train de regarder ça ».
« Je vais m’approcher et m’asseoir à côté de toi ». Ce sont les premiers mots des sauveteurs qui font face à une personne qui menace de se jeter dans le vide. « Il faut s’asseoir à côté de lui », nous a expliqué un intervenant. Ainsi la personne ne reste pas seule, mais peut « partager sa souffrance » avec un humain compréhensif. C’est un cas terrible, extrême. Pour nous, cela peut se traduire tout simplement par « ne pas fuir » un client en colère ou insatisfait. « On va regarder ça ensemble ».
Un médecin qui vous dit « ne t’inquiète pas, ça arrive souvent », c’est toujours plus rassurant que « Oh mon dieu! Je n’ai jamais vu ça! » L’idée est de rassurer en faisant passer le message que nous allons pouvoir régler ce problème-là, car nous avons l’habitude. Pour nous, cela peut se traduire par « oui, cela arrive, on va pouvoir vous aider », tout simplement.
Une infirmière assurait des interruptions volontaires de grossesse (IVG) dans un pays où la religion interdisait totalement les rapports sexuels avant le mariage. Alors elle recevait en secret de jeunes femmes terrorisées. Les stress s’accumulaient : d’abord le traumatisme de l’avortement, ensuite la menace de représailles de la famille, enfin l’acte médical en soi. L’infirmière pratiquait une dizaine d’IVG par jour, depuis de nombreuses années. C’était un acte médical courant. C’était sa routine. « Mais les femmes qui viennent me voir, elles viennent ici pour la première et la dernière fois de leur vie… c’est un moment dont elles se souviendront leur vie entière… le matin où j’oublierai ça, j’arrêterai le métier », assumait l’infirmière, avec toute sa sagesse. Comment transposer une telle histoire dans notre quotidien? Un problème qui peut vous sembler bénin, ridicule, peut être vu comme une montagne par votre interlocuteur. Alors, mettez-vous dans ses souliers. Dites-vous que « oui, c’est grave », parce que c’est grave pour lui. Et réglez son problème en le rassurant.
Un pompier nous expliquait « quand une cuisine est en train de brûler, on ne cherche pas le responsable de l’incendie… on éteint le feu. ». Cela semble une évidence, mais combien de fois, face à un problème, on se retrouve à chercher un coupable, alors que ce temps pourrait être investi à régler le problème? Réglez le problème, l’enquête viendra dans un deuxième temps.
Une travailleuse sociale qui répondait au téléphone pour une association d’aide aux jeunes en difficulté nous répétait : « On. Ne. Raccroche. Jamais ». Un silence peut être aussi important que des mots : c’est la présence qui compte. Il faut rester là. Comment traduire ça dans notre quotidien? C’est simple : restez avec votre client. Écoutez votre collègue qui exprime ses frustrations ou ses craintes. Restez. Écoutez. Personne n’attend un miracle de votre part. L’idée est d’être là, ici et maintenant… d’être présent.