DOSSIER SPÉCIAL

Petit lexique des niveaux de service.

Petit lexique des niveaux de service.

Olivia Bernardon
Gaëtan Namouric
Le poil dans le sandwich. Le prénom retenu. Le surclassement inattendu. Ron Kaufman a passé sa carrière à classer ces moments sur une échelle qui va de −2 à +3. L'outil est précieux pour parler service en équipe. Il devient piégeux quand on oublie que l'échelle, elle, bouge sans prévenir.
June 30, 2020
May 27, 2026
—  0  min. de lecture

Si l'expertise répond aux besoins de nos clients, c'est le service qui les fait revenir. C'est aussi le service qui les pousse à nous recommander à leur entourage. Une évidence pour qui travaille en agence, en commerce ou en restauration. Reste une question opérationnelle : comment évalue-t-on un service, concrètement, dans une équipe?

Ron Kaufman, consultant américain installé à Singapour depuis le début des années 1990, dirige le programme Up! Your Service, désormais nommé Uplifting Service. Il a passé trois décennies à observer des organisations de service dans l'hôtellerie, l'aviation et la banque asiatiques. De ces années d'observation est née une échelle à six paliers, graduée de −2 à +3, qui donne à n'importe quelle équipe un vocabulaire partagé pour parler d'expérience client. Reprenons-la, palier par palier.

L'échelle, en six paliers

Niveau 0, attendu.

Vous prenez un taxi, il vous salue, vous amène du point A au point B sans embûches et vous dit même au revoir et merci. C'est le minimum pour satisfaire les attentes d'un client, qui obtient le service pour lequel il paie. C'est aussi le niveau le plus sous-estimé du modèle : une marque qui livre proprement son niveau 0 à 100 % des clients fait déjà mieux que la plupart de ses concurrents.

Niveau −1, décevant.

La différence entre le cheeseburger de la photo et celui de votre assiette. Pas de quoi en faire un plat. De quoi décrocher une petite moue, qui se transformera, peut-être, en commentaire Google.

Niveau −2, criminel.

Une erreur qui justifie un remboursement, des excuses du gérant, parfois une démarche juridique. Un poil dans le sandwich. Des heures coincé dans un avion. La chemise préférée perdue chez le blanchisseur.

Niveau +1, désiré.

L'attente du client un peu exigeant. Une petite attention qui dit merci de nous avoir choisis. Une bouteille d'eau dans le Uber. Une carte d'anniversaire signée par son chiropraticien. Le simple fait qu'on se souvienne de son prénom.

Niveau +2, surprenant.

Un geste hors barème. Le digestif offert par le serveur à la fin du repas. Le magasin qui rembourse un achat alors que la garantie est expirée depuis trois mois. Le client est étonné, sourit, et en parle autour de lui.

Niveau +3, incroyable.

Le sommet. Quelques fois par année, au mieux. Un surclassement sur un vol. Un appel personnel du PDG. Une fleur offerte le matin des fiançailles. Difficile à industrialiser, magnifique quand cela arrive.

Pourquoi cette échelle fonctionne : la théorie de la disconfirmation

Si l'échelle de Kaufman fonctionne aussi bien dans les ateliers, c'est qu'elle repose sur une théorie ancienne, validée depuis quarante-cinq ans. Le psychologue américain Richard L. Oliver propose en 1980, dans le Journal of Marketing Research, ce qu'on appelle aujourd'hui le modèle de la disconfirmation des attentes. Sa thèse tient dans une équation simple : la satisfaction d'un client correspond à l'écart entre ce qu'il attendait et ce qu'il a perçu. La qualité absolue du service compte moins que cet écart.

Si vous attendiez un café correct et qu'on vous sert un café excellent, vous êtes ravi. Si vous attendiez un café excellent et qu'on vous sert un café correct, vous êtes déçu. Le café reste identique d'un cas à l'autre. Ce qui bouge, c'est l'attente. Oliver appelle cela la disconfirmation positive et la disconfirmation négative. L'échelle de Kaufman, c'est cette théorie rendue lisible pour des équipes de terrain.

Le complément utile : le modèle de Kano

Un autre cadre, japonais cette fois, mérite d'être lu en parallèle. Noriaki Kano, professeur d'ingénierie de la qualité au Japon, publie en 1984 dans le Journal of the Japanese Society for Quality Control une grille qui classe les attributs d'un produit ou d'un service en trois familles : les attributs must-be, attendus tacitement et invisibles tant qu'ils sont là (la porte du frigo qui ferme); les attributs one-dimensional, dont la satisfaction croît avec la performance (l'autonomie d'une batterie); et les attributs attractive, inattendus, qui créent l'enchantement (un mot manuscrit dans la boîte).

Le rapprochement avec Kaufman est immédiat. Les must-be de Kano vivent autour du niveau 0. Les attractive vivent dans le +2 et le +3. Et la grande leçon de Kano rejoint celle de Kaufman : ce qui était attractive à une époque devient must-be avec le temps. Le wifi gratuit dans les chambres d'hôtel était une attention exceptionnelle en 2005. Son absence est aujourd'hui un motif d'avis négatif. L'enchantement se dégrade en banalité dès qu'il devient prévisible.

Trois angles morts du modèle

L'inflation silencieuse des attentes.

C'est le piège que Kaufman lui-même signale, et que les marques sous-estiment. À force d'habituer les clients à un certain standing, le niveau désiré (+1) de leur première visite devient le niveau attendu (0) de leur dixième. La conséquence est lourde pour les programmes de fidélité : ce qui faisait briller les yeux d'un client à la signature ne déclenche plus aucune émotion deux ans plus tard. Surprendre régulièrement implique de réinvestir, régulièrement.

La comparaison cross-catégorielle.

Vos concurrents ne sont pas seulement vos concurrents directs. Un client qui sort de chez Apple, de chez Costco ou d'un restaurant trois étoiles arrive chez vous avec des attentes calibrées par ces expériences. Le service à la clientèle d'Amazon a redéfini les standards en assurance, en télécom et en service public — sans qu'aucun de ces secteurs n'ait jamais croisé Amazon sur un marché. Pour qui cherche l'inspiration, c'est une excellente nouvelle. Pour qui se replie sur le benchmark sectoriel, c'est une menace structurelle.

Le faux culte du +3.

Le réflexe est compréhensible : on lit Kaufman, on rêve de surclasser tous les clients tous les jours. La mécanique, elle, ne suit pas. Un +3 industriel cesse d'être un +3 dès qu'il est attendu (voir le piège n°1). Pire : si la base (niveau 0) n'est pas fiable, les efforts vers le haut deviennent suspects. Personne ne croit au digestif offert dans un restaurant où l'on attend quarante minutes avant d'être servi. Travailler le 0 avant le +3, c'est rarement le plus glamour. C'est le plus rentable.

Que faire, concrètement

Quelques pistes opérationnelles, glanées au fil des mandats que nous menons en stratégie d'expérience client.

  • Cartographier le parcours avant de scénariser le wow. Listez les irritants invisibles : la signalétique, l'attente, le courriel de confirmation, l'emballage difficile à ouvrir. Un irritant non traité tue dix gestes wow bien intentionnés. La compensation soigne le moment; livrer comme promis crée la confiance qui ramène.
  • Calibrer l'effort sur le niveau visé. Un client en livraison rapide attend du 0 fiable, livré dans la fenêtre annoncée. Un client en hôtellerie de luxe attend du +1 partout. Un client en sortie d'anniversaire espère un +2 ponctuel. Connaître son palier réel évite de surinvestir là où le client préférerait simplement qu'on le laisse tranquille.
  • Écrire la première phrase et la dernière phrase. Quelle est la première phrase qu'un client entend en entrant chez vous? La dernière en sortant? Si elles ne sont pas écrites, elles sont aléatoires. Or les premières et dernières secondes sont précisément ce que le cerveau retient le mieux. Écrivez-les. Faites-les répéter. Améliorez-les.
  • Mesurer le souvenir plus que la satisfaction. Le sondage de sortie capte une émotion immédiate. Le souvenir, lui, se mesure trois semaines plus tard. Appelez vingt clients à J+21. Demandez-leur ce qu'ils en ont raconté à leurs proches. Si la réponse est rien, vous avez livré un service correct. C'est peut-être suffisant. Au moins vous le saurez.
  • Donner du pouvoir aux gens de première ligne. Le +2 et le +3 sont rarement le résultat d'un script. Ils naissent d'une marge de manœuvre laissée à l'employé, qui peut décider, sur le moment, d'offrir un café, de prolonger une réservation ou de refaire un plat. Sans cette autonomie, le manuel devient une cage.

Pour finir

L'échelle de Kaufman n'est pas un baromètre absolu de la qualité. C'est une grammaire partagée pour parler d'un sujet flou avec des gens pressés. Sa puissance vient de là : six paliers, trois lettres, et tout le monde dans la pièce sait de quoi on parle. Sa limite vient du même endroit : un cadre simple invite à des conclusions simples, alors que l'expérience client se joue dans des plis fins — l'attente, la mémoire, la comparaison silencieuse avec ce qu'on a vécu trente minutes plus tôt. Utiliser le modèle sans en oublier les angles morts, c'est probablement la meilleure façon de lui rendre justice.

Ce qu'il faut retenir

L'échelle de Ron Kaufman donne un vocabulaire utile pour parler d'expérience client en équipe : six paliers, de −2 (criminel) à +3 (incroyable). Elle s'appuie sur la théorie de la disconfirmation des attentes formalisée par Richard L. Oliver en 1980, et se complète avantageusement avec la grille de Noriaki Kano (1984) sur les attributs must-be, one-dimensional et attractive. Trois pièges méritent une vigilance constante : l'inflation silencieuse des attentes (le +1 répété devient un 0), la comparaison cross-catégorielle (Apple, Amazon et Costco calibrent les attentes de tous les secteurs), et le culte mal placé du +3 quand le niveau 0 n'est pas encore fiable. Travailler le service, c'est moins viser l'éclat que sécuriser la base — et donner à ses équipes les moyens d'aller plus loin quand le moment le justifie.

Olivia a été directrice des opérations et responsable des contenus chez Perrier Jablonski. Elle s’assurait du bon déroulement des projets, de la progression des membres de l'équipe, de la satisfaction de nos clients et de la planification de notre croissance.
Gaëtan est le fondateur de Perrier Jablonski. Créatif et stratège, il est aussi enseignant à HEC, à l’École des Dirigeants et à l'École des Dirigeants des Premières Nations. Il est membre du C.A. de l’École Nationale de l’Humour. Il est certifié par le MIT (Design Thinking, I.A.), il étudie l'histoire des sciences, la philosophie, et les processus créatifs. Il est l’auteur de deux essais et plus de 200 articles sur tous ces sujets.
Bibliographie et références de l'article

`Livre` · Ron Kaufman (2012). Uplifting Service: The Proven Path to Delighting Your Customers, Colleagues, and Everyone Else You Meet. Evolve Publishing. Le manuel de référence du modèle des six niveaux, écrit par celui qui l'a conceptualisé à partir de ses observations dans l'hôtellerie et l'aviation asiatiques.

 

`Article académique` · Richard L. Oliver (1980). A Cognitive Model of the Antecedents and Consequences of Satisfaction Decisions. Journal of Marketing Research, 17(4), 460-469. Le fondement théorique de toute lecture moderne de la satisfaction client : la satisfaction comme écart entre attente et perception.

 

`Article académique` · Noriaki Kano, Nobuhiko Seraku, Fumio Takahashi, Shinichi Tsuji (1984). Attractive Quality and Must-Be Quality. Journal of the Japanese Society for Quality Control, 14(2), 39-48. Le complément japonais à Kaufman : une typologie des attributs qui distingue le tacite, le linéaire et l'inattendu, et qui explique l'inflation des attentes dans le temps.

 

`Livre` · Jan Carlzon (1987). Moments of Truth: New Strategies for Today's Customer-Driven Economy. Ballinger Publishing. Le PDG de Scandinavian Airlines raconte comment il a refondé son entreprise autour de chaque interaction client. Un précurseur direct de Kaufman, et l'origine de la notion de « moment de vérité ».

 

`Article académique` · A. Parasuraman, Valarie A. Zeithaml, Leonard L. Berry (1988). SERVQUAL: A Multiple-Item Scale for Measuring Consumer Perceptions of Service Quality. Journal of Retailing, 64(1), 12-40. Le cadre académique de référence pour mesurer la qualité de service en cinq dimensions : tangibilité, fiabilité, réactivité, assurance, empathie.

 

`Livre` · James L. Heskett, W. Earl Sasser, Leonard A. Schlesinger (1997). The Service Profit Chain: How Leading Companies Link Profit and Growth to Loyalty, Satisfaction, and Value. Free Press. Le lien démontré entre satisfaction des employés, qualité de service rendu et profitabilité de l'entreprise.

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Six niveaux de service, et leurs angles morts.
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Cet article révise l'échelle de service client de Ron Kaufman, consultant américain installé à Singapour et auteur d'Uplifting Service (2012). L'échelle classe l'expérience sur six paliers : −2 criminel (un poil dans le sandwich), −1 décevant (le décalage entre la photo et l'assiette), 0 attendu (le service livré comme promis), +1 désiré (la bouteille d'eau dans le Uber), +2 surprenant (un digestif offert), +3 incroyable (un surclassement aérien). Le modèle s'enracine dans la théorie de la disconfirmation des attentes formalisée par Richard L. Oliver en 1980, et se complète avec la grille de Noriaki Kano (1984) sur les attributs must-be, one-dimensional et attractive. Trois angles morts méritent attention : l'inflation silencieuse des attentes (un +1 répété devient un 0), la comparaison cross-catégorielle (les clients comparent avec Apple, Amazon, Costco), et le culte mal placé du +3 quand le niveau 0 n'est pas fiable. Les recommandations pratiques portent sur deux leviers : mesurer le souvenir trois semaines après une expérience plutôt que la satisfaction immédiate, et donner aux équipes de première ligne la marge d'autonomie nécessaire pour improviser un geste. Écrit par Olivia Bernardon et Gaëtan Namouric, publié par Perrier Jablonski, firme-conseil en stratégie basée à Montréal spécialisée en ethnographie appliquée.
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