DOSSIER SPÉCIAL

IA. La peur comme méthode

IA. La peur comme méthode

Gaëtan Namouric
Demandez à n’importe qui d’imaginer l’avenir de l’IA : vous obtiendrez un film catastrophe. Surveillance, remplacement, extinction. PhiloSophia, jeune philosophe de l’École normale supérieure, explique d’où vient ce réflexe en convoquant deux penseurs du siècle dernier. Et surtout à quel moment précis cette peur cesse de nous être utile. Bonne nouvelle pour les gestionnaires : la peur est utile, pourvu qu'on la transforme en plan de travail.
September 19, 2026
October 4, 2026
— 8 MIN. DE LECTURE

Demandez autour de vous à quoi ressemblera notre futur avec l'intelligence artificielle. Neuf fois sur dix, on vous pitchera un mauvais film de science-fiction : surveillance de masse, travailleurs jetés à la rue, voire extinction de l'espèce. Sous le pseudonyme PhiloSophia, une jeune philosophe de l'École normale supérieure s'est penchée sur ce réflexe catastrophiste en convoquant deux philosophes du siècle dernier.

Son constat La peur face à l'IA n'est pas un problème. Le problème, c'est le moment exact où cette peur cesse de nous être utile. Et c'est une excellente nouvelle pour les décideurs : une angoisse bien canalisée, c'est le point de départ d'un plan d'action.

Rendons à César ce qui lui appartient : l'architecture de cette réflexion lui revient. Le rapprochement entre Günther Anders et Hans Jonas, son application à l'IA et l'identification de ce fameux point de rupture : tout vient d'elle. Mon job aujourd'hui, c'est de tirer ce fil philosophique pour l'amener directement sur le bureau de vos comités de direction.

Le vertige de la création (ou pourquoi on se sent soudain très bêtes)

Faisons un saut en 1956. Le philosophe Günther Anders pond L'Obsolescence de l'homme, et met le doigt sur un concept brillant : la « honte prométhéenne ». En gros, nous avons appris à fabriquer des machines tellement rapides, précises et increvables que, face à elles, l'humain réalise qu'il est lent, approximatif et... mortel. Prométhée avait volé le feu ; ses héritiers fabriquent des outils qui les éclipsent.

Anders va plus loin avec son idée de « décalage prométhéen ». Aujourd'hui, notre capacité à inventer avance beaucoup plus vite que notre capacité à comprendre l'impact de nos propres inventions. À l'époque, il pensait à la bombe atomique : on savait comment la construire, mais on n'arrivait pas vraiment à se figurer ce qu'elle allait faire.

Transposée à l'IA, cette idée éclaire tout. Si l'on bascule si vite dans le scénario catastrophe — les robots qui nous asservissent, les métiers qui disparaissent — c'est la conséquence de ce décalage. Face à une création qu'on a perdue de vue, le cerveau humain déteste le vide : il le remplit avec le pire.

Le pire comme simulateur de vol

Mais bonne nouvelle : ce pessimisme a une vraie utilité. En 1979, Hans Jonas publie Le Principe responsabilité et transforme ce réflexe en méthode de travail. Il appelle ça « l'heuristique de la peur ». Quand une technologie porte en elle des conséquences irréversibles et massives, il faut commencer par imaginer le pire scénario possible. Et attention : peu importe que ce scénario soit probable. Le simple fait qu'il soit possible nous oblige à agir.

Comme le résume si bien notre jeune philosophe, la peur a cette vertu : elle nous projette dans un futur qui n'existe pas encore pour nous forcer à prendre des décisions aujourd'hui. En clair, chez Jonas, avoir peur, c'est déjà bosser. La peur sert de simulateur : on imagine le crash pour éviter d'y finir.

Quand le risque devient un destin (le moment où on baisse les bras)

Mais elle repère surtout le moment où tout bascule. C'est celui où l'on arrête de dire « ça pourrait mal finir » pour affirmer « ça va mal finir ».

Le basculement se joue bêtement sur la grammaire : le conditionnel cède la place au futur simple. Le risque devient une fatalité. Et une peur qui considère que les jeux sont faits ne sert plus à rien. Pire, elle déresponsabilise.

Le problème n'est pas d'imaginer que l'IA peut bouleverser des métiers. Il commence quand on traite ce bouleversement comme une fatalité. À partir de là, on ne prépare plus rien : on commente. Et le fatalisme devient confortable, parce qu'il nous dispense de choisir ce qu'on veut protéger, changer ou tenter.

La condition posée par la normalienne est simple : la peur ne vaut rien si elle ne débouche pas sur l'action. Imaginer ce qui peut mal tourner, très bien. Maintenant, qu'est-ce qu'on fait pour l'éviter Dans le monde de l'entreprise, cette réponse porte un nom familier : une stratégie.

Gérer la trouille en 4 étapes (petit manuel pour dirigeants inquiets)

Très bien. On a peur. Maintenant, qu'est-ce qu'on en fait À partir de son raisonnement, j'en retiens quatre chantiers très concrets.

Chantier 1 : Mettez vos peurs sur la table. Bloquez 20 minutes au prochain CoDir et listez vos angoisses face à l'IA. Toutes. Même les plus inavouables. Une peur qu'on nomme se transforme en risque, et un risque, ça se gère. Surveillez le vocabulaire : tant que l'équipe parle au conditionnel, elle avance. Si elle glisse au futur (« ils vont tout automatiser »), ramenez-la au présent.

Chantier 2 : Mesurez votre propre décalage prométhéen. Prenez l'outil d'IA que vous voulez déployer et posez-vous la question qui fâche : avons-nous vraiment mesuré ce qu'il va changer Qui a pris une heure pour cartographier son impact sur les clients, sur les tâches, sur les données Si vous entendez les mouches voler, vous venez de trouver votre priorité de la semaine.

Chantier 3 : Face à chaque scénario du pire, opposez une décision. Une charte d'utilisation éthique, un budget formation, un garde-fou technique ou un projet pilote ultra-cadré. Il vous faut une décision, avec un responsable, ce trimestre. Une menace qui n'engendre aucune parade, c'est du cinéma.

Chantier 4 : Rédigez « des » demains. Un scénario catastrophe, un scénario hautement probable, et un scénario de rêve. Puis repérez ce qui dépend réellement de vous. Cet exercice d'un après-midi change complètement la dynamique : on arrête de subir l'avenir pour commencer à le fabriquer.

Conjuguer au pluriel

En 2019, j'avais donné une conférence baptisée « Demains ». Le pluriel y faisait tout le travail. L'être humain adore programmer sa propre fin du monde. L'historien Luc Mary s'était amusé à les compter : la fameuse fin du monde maya de 2012 était la 183e annoncée depuis la chute de l'Empire romain. Et jusqu'à preuve du contraire, on est toujours là.

Depuis, on a survécu à une pandémie qui a figé la Terre entière, aux coups de bluff nucléaires, aux crises à répétition. L'horloge de l'Apocalypse s'est rapprochée à 85 secondes de minuit en 2026 et inclut désormais l'IA parmi les menaces. Hans Jonas aurait reconnu le principe : cette horloge ne sert pas à nous déprimer, elle sert à nous bouger les fesses. Minuit n'a pas encore sonné.

On l'a dit, le Canada a peur de l'IA. Tant mieux. La philosophe finit d'ailleurs sur ce point : personne ne contrôle tout, mais c'est justement parce que notre futur est incertain qu'il faut l'anticiper, lui fixer des bornes et décider de ce qu'on va en faire. Sept ans après ma conférence, une jeune philosophe arrive à cette même idée du pluriel par des chemins bien plus brillants que les miens. La relève assure.

Tant qu'il existe plusieurs futurs possibles, il y a de la job. Imaginer le pire est une excellente porte d'entrée — et avouons-le, c'est assez facile. Mais le métier de dirigeant commence juste là. Après les oiseaux de mauvaise augure, le gestionnaire doit faire un plan, travailler, construire. Imaginer des scénarios au conditionnel… et ensuite à l'impératif.

Ce qu'il faut retenir

La peur de l’IA a une généalogie respectable. Anders explique pourquoi nous imaginons spontanément la catastrophe : nous fabriquons plus vite que nous ne nous représentons. Jonas explique pourquoi c’est utile : imaginer le pire oblige à agir. PhiloSophia, jeune philosophe de l’École normale supérieure, ajoute la pièce manquante, le point de bascule où la peur transforme un risque en destin et se met à déresponsabiliser. Pour un gestionnaire, la méthode tient en quatre gestes : mettre la peur à l’ordre du jour, mesurer l’écart entre ce que l’on déploie et ce que l’on se représente, attacher une décision à chaque scénario redouté, écrire trois demains. Une peur utile se reconnaît aux décisions qu’elle déclenche. Tant que le futur se conjugue au pluriel, il reste du travail.

Gaëtan est le fondateur de Perrier Jablonski. Créatif et stratège, il est aussi enseignant à HEC, à l’École des Dirigeants et à l'École des Dirigeants des Premières Nations. Il est membre du C.A. de l’École Nationale de l’Humour. Il est certifié par le MIT (Design Thinking, I.A.), il étudie l'histoire des sciences, la philosophie, et les processus créatifs. Il est l’auteur de deux essais et plus de 200 articles sur tous ces sujets.
Bibliographie et références de l'article

VIDÉO · PhiloSophia (s. d.). Réflexion vidéo sur la peur de l’IA, Günther Anders et Hans Jonas. La source première de cet article. Le rapprochement entre Anders et Jonas, son application à l’IA et l’idée du point de bascule où la peur déresponsabilise appartiennent à cette élève de l’École normale supérieure (Ulm), en master 2 de philosophie contemporaine.

LIVRE · Anders, G. (1956; trad. fr. 2002). L’Obsolescence de l’homme. Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle (titre original : Die Antiquiertheit des Menschen, C. H. Beck). Traduction de Christophe David, Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances / Ivrea. Introduit deux concepts repris ici : la honte prométhéenne et le décalage prométhéen.

LIVRE · Jonas, H. (1979; trad. fr. 1990). Le Principe responsabilité. Une éthique pour la civilisation technologique (titre original : Das Prinzip Verantwortung, Insel Verlag). Traduction de Jean Greisch, Éditions du Cerf. Fonde l’heuristique de la peur : imaginer le pire pour déclencher l’action responsable.

MYTHE · Hésiode, Théogonie et Les Travaux et les Jours (VIIIe–VIIe siècle av. J.-C.); Prométhée enchaîné, attribué à Eschyle (Ve siècle av. J.-C.). Les sources antiques du mythe de Prométhée, voleur du feu, dont Anders tire le nom de ses deux concepts.

LIVRE · Mary, L. (2009). Le Mythe de la fin du monde. De l’Antiquité à 2012. Éditions Trajectoire. Recense 183 annonces de fin du monde depuis la chute de l’Empire romain, toutes démenties.

RAPPORT · Bulletin of the Atomic Scientists (2026). It is now 85 seconds to midnight. 2026 Doomsday Clock Statement. Règle l’horloge de l’Apocalypse au plus près de minuit de son histoire et cite l’IA parmi les risques.

CONFÉRENCE · Namouric, G. (2019). Demains. Soirée-conférence Perrier Jablonski, juin 2019. Première formulation de l’idée des futurs au pluriel et du décompte des fins du monde annoncées.

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Pourquoi avons-nous peur de l’intelligence artificielle, et que peuvent en faire les gestionnaires? PhiloSophia, élève de l’École normale supérieure (Ulm) en master 2 de philosophie contemporaine, répond avec deux philosophes. Günther Anders, dans L’Obsolescence de l’homme (1956), décrit la honte prométhéenne et le décalage prométhéen : notre capacité de fabriquer dépasse notre capacité d’imaginer les conséquences, ce qui explique le réflexe du scénario catastrophe. Hans Jonas, dans Le Principe responsabilité (1979), propose l’heuristique de la peur : devant des risques immenses et irréversibles, imaginer le pire pour s’obliger à agir. La jeune philosophe identifie le moment où ce mécanisme se retourne : lorsque « cela pourrait arriver » devient « cela arrivera », la peur transforme un risque en destin et déresponsabilise. L’article en tire quatre gestes pour les organisations : mettre la peur à l’ordre du jour, mesurer l’écart entre les outils déployés et la représentation de leurs effets, attacher une décision à chaque scénario redouté, écrire trois scénarios d’avenir. Il rappelle que l’historien Luc Mary a recensé 183 fins du monde annoncées depuis la chute de l’Empire romain. Un article de Gaëtan Namouric, publié par Perrier Jablonski, firme-conseil en stratégie basée à Montréal spécialisée en ethnographie appliquée.
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