DOSSIER SPÉCIAL

I.A. La peur comme méthode

I.A. La peur comme méthode

Gaëtan Namouric
Demandez à n’importe qui d’imaginer l’avenir de l’IA : vous obtiendrez un film catastrophe. Surveillance, remplacement, extinction. PhiloSophia, jeune philosophe de l’École nationale supérieure, explique d’où vient ce réflexe en convoquant deux penseurs du siècle dernier. Et surtout à quel moment précis cette peur cesse de nous être utile. Bonne nouvelle pour les gestionnaires : une peur bien employée devient un plan.
September 19, 2026
September 19, 2026
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Deux philosophes et une normalienne

Anders et Jonas, relus depuis la rue d’Ulm

Sous le nom de PhiloSophia, une élève de l’École normale supérieure, inscrite en master 2 de philosophie contemporaine, partage sa pensée avec plus de 140 000 abonnés. Sa devise tient en cinq mots : « Je pense et je partage. » Sa réflexion sur la peur de l’IA part d’une question : « Et si un jour, une machine devenait capable de faire des choses que nous ne sommes même plus capables d’imaginer? »

Disons-le d’entrée : cet article lui doit son architecture. Le rapprochement entre Günther Anders et Hans Jonas, son application à l’IA et, surtout, le point de bascule qu’elle identifie, tout cela vient d’elle. Je me contente de dérouler son fil et de le tirer jusqu’au bureau des gestionnaires.

1956. La honte d’être né

Günther Anders et le complexe du fabricant

En 1956, le philosophe Günther Anders publie L’Obsolescence de l’homme (traduit en français en 2002 aux Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances et Ivrea). Il y décrit un sentiment étrange, qu’il nomme la honte prométhéenne. Nous fabriquons des objets plus précis, plus rapides et plus puissants que nous. Devant eux, l’humain se découvre approximatif, lent, périssable. Prométhée avait volé le feu aux dieux; ses héritiers, rappelle la jeune philosophe, ont appris à produire des choses qui finissent par les dépasser.

Anders pousse l’idée plus loin avec le décalage prométhéen. Notre capacité de fabriquer progresse beaucoup plus vite que notre capacité de nous représenter ce que nous fabriquons. Lui pensait à la bombe atomique : on sait la construire, on peine à concevoir ce qu’elle fait. La normalienne transpose le raisonnement à l’IA, et la transposition éclaire tout. Si nous sautons directement au scénario catastrophe (l’IA qui surveille, qui remplace, qui échappe, qui détruit), c’est la suite logique de ce décalage. Devant une chose que l’on a fabriquée et que l’on n’arrive plus à se figurer, l’esprit remplit le vide avec le pire.

1979. Imaginer le pire, par devoir

Hans Jonas et l’heuristique de la peur

Bonne nouvelle : ce réflexe a ses lettres de noblesse. Dans Le Principe responsabilité (1979; Éditions du Cerf, 1990 pour la traduction française), Hans Jonas en fait même une méthode, l’heuristique de la peur. Lorsqu’une technologie peut entraîner des conséquences immenses et irréversibles, il faut commencer par imaginer le pire. Nul besoin que ce pire soit certain. Sa simple possibilité suffit à créer une obligation.

La jeune philosophe résume le mécanisme avec élégance : la peur nous projette dans un futur qui n’existe pas encore pour nous obliger à agir dans le présent. Chez Jonas, avoir peur revient donc à travailler. La peur devient un outil d’anticipation, une sorte de simulateur de vol pour civilisations imprudentes.

Le moment où la peur change de camp

De « cela pourrait arriver » à « cela arrivera »

C’est ici que sa réflexion devient précieuse. Elle repère l’instant où le mécanisme se retourne : celui où l’on cesse de dire « cela pourrait arriver » pour penser « cela arrivera ». La bascule se repère à la conjugaison. Le conditionnel cède la place au futur simple, le risque devient un destin. Une peur persuadée que tout est joué ne pousse plus personne à agir. Le mot qu’elle choisit est cruel et juste : elle déresponsabilise.

Tendez l’oreille dans vos réunions. « L’IA pourrait transformer nos métiers » appelle un plan. « De toute façon, on va tous être remplacés » appelle un café et un soupir. La première phrase ouvre un chantier, la seconde ferme le dossier. Le fatalisme a d’ailleurs un avantage inavouable : il dispense de décider.

L’élève de la rue d’Ulm pose alors la condition qui change tout : la peur n’a de sens que si elle ouvre un chemin vers l’action. Prévoir ce qui peut mal tourner représente la moitié du travail. L’autre moitié consiste à imaginer les institutions, les règles et les usages qui empêcheront que cela arrive. Pour un gestionnaire, cette seconde moitié porte un nom familier : un plan.

Avoir peur, mode d’emploi

Quatre gestes pour gestionnaires inquiets (et c’est bon signe)

Votre inquiétude est un actif. Jonas vous dirait qu’elle prouve que vous avez saisi l’ampleur du sujet. Reste à la faire travailler. Voici quatre gestes, tirés tout droit du raisonnement de la jeune philosophe.

Premier geste : mettre la peur à l’ordre du jour. Donnez-lui vingt minutes en comité de direction et dressez la liste des craintes, toutes, y compris les moins avouables. Une peur nommée devient un risque, et un risque se gère. Surveillez la conjugaison : tant que l’équipe parle au conditionnel, elle réfléchit. Quand elle glisse vers le futur simple, ramenez-la au conditionnel.

Deuxième geste : mesurer votre décalage prométhéen. Pour chaque outil d’IA déployé ou sur le point de l’être, posez la question d’Anders : savons-nous nous représenter ce que cet outil rend possible? Qui, dans l’organisation, a pris une heure pour imaginer ses effets sur les clients, les métiers, les données? Si personne ne lève la main, vous venez de trouver votre prochain chantier.

Troisième geste : attacher une décision à chaque scénario redouté. Une charte d’usage, une formation, une limite claire, un projet pilote. Quelque chose qui se décide ce trimestre et qui porte le nom d’un responsable. Un scénario qui n’inspire aucune décision relève du cinéma.

Quatrième geste : écrire trois demains. Un scénario sombre, un scénario probable, un scénario désirable. Repérez ensuite, dans chacun, les bifurcations qui dépendent de vous. L’exercice prend un après-midi et change le ton des conversations : on cesse de commenter l’avenir, on commence à le choisir.

Ces quatre gestes ont un point commun : ils transforment une émotion en agenda. Nous l’écrivions récemment, le Canada a peur de l’IA. Tant mieux, à condition de s’en servir.

Un demain, c’est bien. Des demains, c’est mieux.

En 2019, j’ai donné une conférence publique intitulée « Demains ». Au pluriel, et ce « s » portait toute la thèse. J’y rappelais que l’espèce humaine a une sale habitude : prévoir sa propre fin. La manie a même un nom savant, l’eschatologie, du grec eskhatos, « dernier » : le discours sur les fins dernières. L’historien Luc Mary a fait le compte dans Le Mythe de la fin du monde (Trajectoire, 2009) : le 21 décembre 2012, date fétiche du calendrier maya, était la 183e fin du monde annoncée depuis la chute de l’Empire romain. Vous lisez ces lignes : notre funeste destin se fait attendre.

Depuis, nous avons encore survécu. À la pandémie de COVID-19, qui a mis la planète à l’arrêt et fait des millions de morts sans emporter le monde avec elle. À l’escalade verbale entre Washington et Pyongyang en 2017, à la fausse alerte au missile qui a terrorisé Hawaï en janvier 2018, aux forces de dissuasion russes placées en alerte en février 2022. L’horloge de l’Apocalypse du Bulletin of the Atomic Scientists indique 85 secondes avant minuit depuis janvier 2026, son record, et range désormais l’IA parmi les menaces. Hans Jonas approuverait : cette horloge sert à nous faire agir, et minuit n’a toujours pas sonné. Luc Mary, lui, voit dans notre manie une façon d’exorciser l’avenir. On préfère le détruire plutôt que l’imaginer.

Imaginer, justement. C’est le mot sur lequel la jeune philosophe termine. Personne ne contrôle tout, elle le reconnaît volontiers, et personne ne sait ce que les IA deviendront. Elle en tire pourtant la conclusion inverse de celle du fataliste : c’est précisément parce que l’avenir est incertain qu’il faut penser, anticiper, poser des limites et choisir ce que l’on veut laisser advenir. Notre responsabilité, dit-elle, est de faire grandir notre imagination à la hauteur de ce que nous savons fabriquer.

Sept ans après « Demains », une normalienne arrive au même pluriel en passant par Anders et Jonas, un chemin plus savant que le mien. La relève a les idées claires.

Sa dernière phrase mérite d’être affichée dans toutes les salles de conseil : tant qu’il existe plusieurs futurs possibles, il nous reste quelque chose à faire. Imaginer le pire est un bon début. Le métier de dirigeant commence à la phrase suivante. Écrivez-la cette semaine, avec votre équipe : au conditionnel d’abord, à l’impératif ensuite.

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Ce qu'il faut retenir

La peur de l’IA a une généalogie respectable. Anders explique pourquoi nous imaginons spontanément la catastrophe : nous fabriquons plus vite que nous ne nous représentons. Jonas explique pourquoi c’est utile : imaginer le pire oblige à agir. PhiloSophia, jeune philosophe de l’École nationale supérieure, ajoute la pièce manquante, le point de bascule où la peur transforme un risque en destin et se met à déresponsabiliser. Pour un gestionnaire, la méthode tient en quatre gestes : mettre la peur à l’ordre du jour, mesurer l’écart entre ce que l’on déploie et ce que l’on se représente, attacher une décision à chaque scénario redouté, écrire trois demains. Une peur utile se reconnaît aux décisions qu’elle déclenche. Tant que le futur se conjugue au pluriel, il reste du travail.

Gaëtan est le fondateur de Perrier Jablonski. Créatif et stratège, il est aussi enseignant à HEC, à l’École des Dirigeants et à l'École des Dirigeants des Premières Nations. Il est membre du C.A. de l’École Nationale de l’Humour. Il est certifié par le MIT (Design Thinking, I.A.), il étudie l'histoire des sciences, la philosophie, et les processus créatifs. Il est l’auteur de deux essais et plus de 200 articles sur tous ces sujets.
Bibliographie et références de l'article

VIDÉO · PhiloSophia (s. d.). Réflexion vidéo sur la peur de l’IA, Günther Anders et Hans Jonas. La source première de cet article. Le rapprochement entre Anders et Jonas, son application à l’IA et l’idée du point de bascule où la peur déresponsabilise appartiennent à cette élève de l’École normale supérieure (Ulm), en master 2 de philosophie contemporaine.

LIVRE · Anders, G. (1956; trad. fr. 2002). L’Obsolescence de l’homme. Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle (titre original : Die Antiquiertheit des Menschen, C. H. Beck). Traduction de Christophe David, Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances / Ivrea. Introduit deux concepts repris ici : la honte prométhéenne et le décalage prométhéen.

LIVRE · Jonas, H. (1979; trad. fr. 1990). Le Principe responsabilité. Une éthique pour la civilisation technologique (titre original : Das Prinzip Verantwortung, Insel Verlag). Traduction de Jean Greisch, Éditions du Cerf. Fonde l’heuristique de la peur : imaginer le pire pour déclencher l’action responsable.

MYTHE · Hésiode, Théogonie et Les Travaux et les Jours (VIIIe–VIIe siècle av. J.-C.); Prométhée enchaîné, attribué à Eschyle (Ve siècle av. J.-C.). Les sources antiques du mythe de Prométhée, voleur du feu, dont Anders tire le nom de ses deux concepts.

LIVRE · Mary, L. (2009). Le Mythe de la fin du monde. De l’Antiquité à 2012. Éditions Trajectoire. Recense 183 annonces de fin du monde depuis la chute de l’Empire romain, toutes démenties.

RAPPORT · Bulletin of the Atomic Scientists (2026). It is now 85 seconds to midnight. 2026 Doomsday Clock Statement. Règle l’horloge de l’Apocalypse au plus près de minuit de son histoire et cite l’IA parmi les risques.

CONFÉRENCE · Namouric, G. (2019). Demains. Soirée-conférence Perrier Jablonski, juin 2019. Première formulation de l’idée des futurs au pluriel et du décompte des fins du monde annoncées.

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Pourquoi avons-nous peur de l’intelligence artificielle, et que peuvent en faire les gestionnaires? PhiloSophia, élève de l’École normale supérieure (Ulm) en master 2 de philosophie contemporaine, répond avec deux philosophes. Günther Anders, dans L’Obsolescence de l’homme (1956), décrit la honte prométhéenne et le décalage prométhéen : notre capacité de fabriquer dépasse notre capacité d’imaginer les conséquences, ce qui explique le réflexe du scénario catastrophe. Hans Jonas, dans Le Principe responsabilité (1979), propose l’heuristique de la peur : devant des risques immenses et irréversibles, imaginer le pire pour s’obliger à agir. La jeune philosophe identifie le moment où ce mécanisme se retourne : lorsque « cela pourrait arriver » devient « cela arrivera », la peur transforme un risque en destin et déresponsabilise. L’article en tire quatre gestes pour les organisations : mettre la peur à l’ordre du jour, mesurer l’écart entre les outils déployés et la représentation de leurs effets, attacher une décision à chaque scénario redouté, écrire trois scénarios d’avenir. Il rappelle que l’historien Luc Mary a recensé 183 fins du monde annoncées depuis la chute de l’Empire romain. Un article de Gaëtan Namouric, publié par Perrier Jablonski, firme-conseil en stratégie basée à Montréal spécialisée en ethnographie appliquée.
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