DOSSIER SPÉCIAL

IA. La peur comme méthode

IA. La peur comme méthode

Gaëtan Namouric
Nous avons peur de l'intelligence artificielle. De ses erreurs, de ses conséquences sur l'emploi, de ses dérives possibles. Et nous avons de bonnes raisons de nous inquiéter. Mais que faisons-nous de cette peur? Nous pouvons la laisser décider à notre place, ou nous en servir pour prendre de meilleures décisions. Deux philosophes ont réfléchi à cette question bien avant l'arrivée de ChatGPT. Et leurs réponses pourraient changer notre façon d'aborder l'avenir.
September 19, 2026
October 10, 2026
— 8 MIN. DE LECTURE

Apprendre à s'écraser.

Imaginez un pilote de ligne. Il est aux commandes d'un avion rempli de passagers. Soudain, un moteur tombe en panne. Puis le deuxième. Les alarmes se déclenchent, l'appareil perd de l'altitude et le sol se rapproche dangereusement. Le pilote doit réagir. Vite.

Bonne nouvelle, personne ne va mourir. Nous sommes dans un simulateur de vol.

Les pilotes s'entraînent régulièrement à affronter des situations catastrophiques. Des pannes, des incendies, des conditions météorologiques extrêmes. On leur apprend à gérer des événements qu'ils espèrent ne jamais rencontrer dans leur carrière. Et personne ne trouve ça particulièrement inquiétant. Au contraire, c'est rassurant de savoir que le pilote qui nous emmène en vacances a déjà appris à gérer le pire.

Alors pourquoi, lorsqu'il s'agit d'intelligence artificielle, imaginer une catastrophe devrait-il nécessairement nous empêcher d'avancer?

On va tous mourir. Encore.

En janvier 2026, une grande enquête Ipsos réalisée pour Google confirmait quelque chose d'assez spectaculaire. Au Canada, nous avons peur de l'intelligence artificielle. Nous sommes particulièrement pessimistes, anxieux, méfiants et réfractaires à son adoption. Et tout ça alors que notre pays traîne depuis vingt-cinq ans un sérieux problème de productivité.

Il y a quelque chose de fascinant dans ce paradoxe. Une technologie pourrait nous aider à rattraper une partie de notre retard économique, mais nous sommes parmi les plus inquiets à son sujet.

Cette peur a quelque chose de familier. L'historien Luc Mary, dans Le Mythe de la fin du monde, a recensé 183 annonces de fin du monde depuis la chute de l'Empire romain. Et nous sommes toujours là.

Le Mythe de la fin du monde, Luc Mary — édition Trajectoire, 2009.
Luc Mary, Le Mythe de la fin du monde (2009).

J'ai consacré un autre article à cette fascination pour les catastrophes. Mais aujourd'hui, j'aimerais tirer sur un autre fil. Et si notre capacité à imaginer le pire était justement l'une de nos meilleures façons de préparer l'avenir?

Il y a quelques jours, je suis tombé sur une vidéo d'une jeune philosophe qui publie sous le pseudonyme PhiloSophia. Elle étudie la philosophie contemporaine à l'École normale supérieure, à Paris. Et franchement, j'ai trouvé son raisonnement brillant.

Elle rapproche deux philosophes allemands du siècle dernier, Günther Anders et Hans Jonas, pour expliquer quelque chose qui me travaille depuis un moment : pourquoi avons-nous aussi peur de l'avenir, et surtout, à quel moment cette peur cesse-t-elle de nous être utile?

Je lui dois l'architecture de cette réflexion. Le rapprochement entre ces deux penseurs, son application à l'intelligence artificielle et cette idée d'un point de bascule entre prudence et fatalisme viennent de son travail.

J'aimerais reprendre son raisonnement, y ajouter quelques histoires et voir ce qu'il peut nous apprendre sur notre façon de prendre des décisions.

Le jour où nous avons découvert notre propre puissance.

En 1956, le philosophe Günther Anders publie L'Obsolescence de l'homme. Onze ans auparavant, deux bombes atomiques avaient détruit Hiroshima et Nagasaki. Pour la première fois, l'humanité avait démontré qu'elle possédait les moyens techniques de provoquer sa propre destruction.

L’Obsolescence de l’homme, Günther Anders — édition française, 2002.
Günther Anders, L’Obsolescence de l’homme (édition française, 2002).

Anders développe deux idées particulièrement troublantes. La première est la honte prométhéenne. Nous fabriquons des machines dont les performances dépassent certaines de nos capacités. Elles calculent plus vite, travaillent sans fatigue, exécutent des opérations avec une précision qui nous échappe. Face à nos créations, nous découvrons nos limites. Nous sommes lents, imparfaits et, détail assez contrariant, mortels.

La seconde est le décalage prométhéen. Notre capacité à fabriquer des choses extraordinaires progresse plus rapidement que notre capacité à en imaginer les conséquences.

Pensez à la bombe atomique. Des scientifiques sont parvenus à maîtriser les réactions nucléaires, à calculer leur puissance et à fabriquer une arme. Mais comment se représenter véritablement la destruction d'une ville entière en quelques secondes? Comment imaginer les conséquences politiques, morales et humaines d'une technologie pareille?

Nous étions capables de fabriquer quelque chose que nous avions beaucoup de difficulté à nous représenter.

Soixante-dix ans plus tard, l'IA nous place devant une difficulté comparable, même si les technologies et leurs risques sont très différents. Nous développons des outils capables de produire des textes, des images, des analyses et d'accomplir des tâches de plus en plus complexes. Et nous avons parfois bien du mal à imaginer ce que tout cela changera dans cinq ou dix ans.

Alors notre imagination fait ce qu'elle sait faire. Elle remplit les blancs. Et elle ne les remplit pas toujours avec des scénarios optimistes.

Avoir peur, c'est déjà commencer à travailler.

En 1979, un autre philosophe, Hans Jonas, publie Le Principe responsabilité. Il propose une idée que je trouve absolument brillante : l'heuristique de la peur.

Le Principe responsabilité, Hans Jonas — édition Champs essais, 2024.
Hans Jonas, Le Principe responsabilité (édition illustrée, Champs essais, 2024).

Le mot est compliqué, mais le principe est assez simple. Lorsque nous développons une technologie susceptible d'avoir des conséquences graves ou irréversibles, nous avons la responsabilité d'imaginer ce qui pourrait mal tourner. Pourquoi? Pour éviter que cela arrive.

C'est exactement ce que font les pilotes dans leurs simulateurs de vol. On imagine une catastrophe, on la reproduit dans un environnement contrôlé, puis on apprend à la prévenir ou à y réagir. La peur devient un outil de préparation.

Pensez à l'énergie nucléaire. Après Hiroshima et Nagasaki, puis avec la multiplication des puissances nucléaires, les États ont progressivement élaboré des mécanismes de contrôle, des accords internationaux et des règles de non-prolifération. Le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires, ouvert à la signature en 1968, est entré en vigueur en 1970.

Ces mécanismes ne font pas disparaître le danger. Ils témoignent néanmoins d'une capacité remarquable : transformer la conscience d'un risque en règles collectives. Et si nous faisions la même chose avec l'intelligence artificielle?

Un tout petit changement de conjugaison.

PhiloSophia met surtout le doigt sur le moment où cette peur change de nature. Tout se joue dans une différence grammaticale.

« Ça va mal aller. »

« Ça pourrait mal aller. »

Vous voyez la nuance? Dans la première phrase, le futur est déjà écrit. La catastrophe est certaine. Nous pouvons nous indigner, protester, dénoncer, mais au fond, à quoi bon faire des efforts? Si tout est perdu, autant attendre la fin.

Dans la deuxième, le futur est encore ouvert. Il existe un risque, peut-être même important. Mais il existe aussi des moyens de l'éviter, de le réduire ou d'en limiter les conséquences.

Le conditionnel nous oblige à réfléchir. Le futur catégorique risque de nous dispenser d'agir. C'est là que la peur devient intéressante pour les dirigeants et les gestionnaires : une inquiétude peut être parfaitement légitime sans constituer une raison suffisante pour immobiliser toute une organisation.

Et si on faisait nos propres simulateurs?

Imaginez une réunion de direction. Quelqu'un affirme que l'IA pourrait provoquer des fuites de données confidentielles. C'est vrai. Elle pourrait. Quelqu'un d'autre s'inquiète des erreurs produites par les outils. C'est également vrai. Un troisième craint que les compétences de ses équipes s'affaiblissent à force de déléguer certaines tâches à des machines. Encore une inquiétude parfaitement recevable.

Et maintenant?

La peurCe qui pourrait arriverNotre décision
ConfidentialitéFuite de données sensibles.Outils approuvés et accès contrôlés.
FiabilitéErreur dans une décision importante.Validation humaine selon le risque.
CompétencesDélégation sans jugement critique.Formation et vérification des résultats.

Vous remarquerez quelque chose. Aucune de ces décisions ne garantit que le risque disparaîtra complètement. Mais chacune transforme une inquiétude en travail concret. C'est là que commence la responsabilité.

Dans une organisation, on peut facilement confondre prudence et immobilisme. Un projet soulève des questions, alors on demande davantage d'analyses. Puis un comité supplémentaire. Puis une politique plus complète. Puis une nouvelle évaluation. Et pendant ce temps, la technologie évolue, les employés expérimentent parfois de leur côté et les occasions d'apprendre nous passent sous le nez.

Il faut évidemment des mécanismes de contrôle. Mais ceux-ci devraient nous permettre d'avancer de façon responsable, pas devenir une méthode sophistiquée pour ne jamais décider.

Il va falloir faire décoller les avions.

Je reviens à notre pilote. Imaginez qu'après avoir passé des heures dans un simulateur à affronter des pannes, des incendies et des turbulences, il annonce qu'il refuse désormais de décoller. Trop dangereux. Il connaît tous les scénarios possibles, et certains sont franchement terrifiants.

Ce serait quand même un drôle de résultat pour une formation censée améliorer la sécurité aérienne.

Nous faisons parfois exactement la même chose avec l'IA. Nous imaginons les risques avec une précision remarquable. Nous multiplions les scénarios catastrophes. Nous documentons les erreurs. Puis nous en concluons qu'il serait plus prudent d'attendre.

Attendre quoi, exactement? Que la technologie ne présente plus aucun risque? Que nous connaissions toutes ses conséquences? Que quelqu'un d'autre ait pris toutes les décisions difficiles à notre place?

Nous n'aurons probablement jamais ce luxe. Et ce serait dommage, parce que nos inquiétudes ont une véritable valeur. Elles nous obligent à poser de meilleures questions, à concevoir des protections, à anticiper des problèmes et à prendre nos responsabilités.

Alors continuons d'imaginer le pire. C'est utile. Mais une fois le scénario catastrophe terminé, il faut sortir du simulateur. Et faire décoller l'avion.

Ce qu'il faut retenir

Nous avons peur de l'intelligence artificielle, et certaines de nos inquiétudes sont parfaitement légitimes. Mais que faisons-nous de cette peur? Günther Anders explique pourquoi nos inventions dépassent parfois notre capacité à en imaginer les conséquences. Hans Jonas propose d'utiliser l'anticipation du pire pour agir de manière responsable. Inspiré par la lecture qu'en fait PhiloSophia, cet article distingue « ça va mal aller » de « ça pourrait mal aller ». Comme dans un simulateur de vol, il s'agit de nommer les risques, de préparer des réponses et de continuer à avancer.

Gaëtan est le fondateur de Perrier Jablonski. Créatif et stratège, il est aussi enseignant à HEC, à l’École des Dirigeants et à l'École des Dirigeants des Premières Nations. Il est membre du C.A. de l’École Nationale de l’Humour. Il est certifié par le MIT (Design Thinking, I.A.), il étudie l'histoire des sciences, la philosophie, et les processus créatifs. Il est l’auteur de deux essais et plus de 200 articles sur tous ces sujets.
Bibliographie et références de l'article

VIDÉO · PhiloSophia (s. d.). Réflexion vidéo sur la peur de l’IA, Günther Anders et Hans Jonas. La source première de cet article. Le rapprochement entre Anders et Jonas, son application à l’IA et l’idée du point de bascule où la peur déresponsabilise appartiennent à cette élève de l’École normale supérieure (Ulm), en master 2 de philosophie contemporaine.

LIVRE · Anders, G. (1956; trad. fr. 2002). L’Obsolescence de l’homme. Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle (titre original : Die Antiquiertheit des Menschen, C. H. Beck). Traduction de Christophe David, Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances / Ivrea. Introduit deux concepts repris ici : la honte prométhéenne et le décalage prométhéen.

LIVRE · Jonas, H. (1979; trad. fr. 1990). Le Principe responsabilité. Une éthique pour la civilisation technologique (titre original : Das Prinzip Verantwortung, Insel Verlag). Traduction de Jean Greisch, Éditions du Cerf. Fonde l’heuristique de la peur : imaginer le pire pour déclencher l’action responsable.

MYTHE · Hésiode, Théogonie et Les Travaux et les Jours (VIIIe–VIIe siècle av. J.-C.); Prométhée enchaîné, attribué à Eschyle (Ve siècle av. J.-C.). Les sources antiques du mythe de Prométhée, voleur du feu, dont Anders tire le nom de ses deux concepts.

LIVRE · Mary, L. (2009). Le Mythe de la fin du monde. De l’Antiquité à 2012. Éditions Trajectoire. Recense 183 annonces de fin du monde depuis la chute de l’Empire romain, toutes démenties.

RAPPORT · Bulletin of the Atomic Scientists (2026). It is now 85 seconds to midnight. 2026 Doomsday Clock Statement. Règle l’horloge de l’Apocalypse au plus près de minuit de son histoire et cite l’IA parmi les risques.

CONFÉRENCE · Namouric, G. (2019). Demains. Soirée-conférence Perrier Jablonski, juin 2019. Première formulation de l’idée des futurs au pluriel et du décompte des fins du monde annoncées.

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Nous avons peur de l'intelligence artificielle, et certaines de nos inquiétudes sont parfaitement légitimes. Mais que faisons-nous de cette peur? Günther Anders explique pourquoi nos inventions dépassent parfois notre capacité à en imaginer les conséquences. Hans Jonas propose d'utiliser l'anticipation du pire pour agir de manière responsable. Inspiré par la lecture qu'en fait PhiloSophia, cet article distingue « ça va mal aller » de « ça pourrait mal aller ». Comme dans un simulateur de vol, il s'agit de nommer les risques, de préparer des réponses et de continuer à avancer.
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