




Imaginez un pilote de ligne. Il est aux commandes d'un avion rempli de passagers. Soudain, un moteur tombe en panne. Puis le deuxième. Les alarmes se déclenchent, l'appareil perd de l'altitude et le sol se rapproche dangereusement. Le pilote doit réagir. Vite.
Bonne nouvelle, personne ne va mourir. Nous sommes dans un simulateur de vol.
Les pilotes s'entraînent régulièrement à affronter des situations catastrophiques. Des pannes, des incendies, des conditions météorologiques extrêmes. On leur apprend à gérer des événements qu'ils espèrent ne jamais rencontrer dans leur carrière. Et personne ne trouve ça particulièrement inquiétant. Au contraire, c'est rassurant de savoir que le pilote qui nous emmène en vacances a déjà appris à gérer le pire.
Alors pourquoi, lorsqu'il s'agit d'intelligence artificielle, imaginer une catastrophe devrait-il nécessairement nous empêcher d'avancer?
En janvier 2026, une grande enquête Ipsos réalisée pour Google confirmait quelque chose d'assez spectaculaire. Au Canada, nous avons peur de l'intelligence artificielle. Nous sommes particulièrement pessimistes, anxieux, méfiants et réfractaires à son adoption. Et tout ça alors que notre pays traîne depuis vingt-cinq ans un sérieux problème de productivité.
Il y a quelque chose de fascinant dans ce paradoxe. Une technologie pourrait nous aider à rattraper une partie de notre retard économique, mais nous sommes parmi les plus inquiets à son sujet.
Cette peur a quelque chose de familier. L'historien Luc Mary, dans Le Mythe de la fin du monde, a recensé 183 annonces de fin du monde depuis la chute de l'Empire romain. Et nous sommes toujours là.

J'ai consacré un autre article à cette fascination pour les catastrophes. Mais aujourd'hui, j'aimerais tirer sur un autre fil. Et si notre capacité à imaginer le pire était justement l'une de nos meilleures façons de préparer l'avenir?
Il y a quelques jours, je suis tombé sur une vidéo d'une jeune philosophe qui publie sous le pseudonyme PhiloSophia. Elle étudie la philosophie contemporaine à l'École normale supérieure, à Paris. Et franchement, j'ai trouvé son raisonnement brillant.
Elle rapproche deux philosophes allemands du siècle dernier, Günther Anders et Hans Jonas, pour expliquer quelque chose qui me travaille depuis un moment : pourquoi avons-nous aussi peur de l'avenir, et surtout, à quel moment cette peur cesse-t-elle de nous être utile?
Je lui dois l'architecture de cette réflexion. Le rapprochement entre ces deux penseurs, son application à l'intelligence artificielle et cette idée d'un point de bascule entre prudence et fatalisme viennent de son travail.
J'aimerais reprendre son raisonnement, y ajouter quelques histoires et voir ce qu'il peut nous apprendre sur notre façon de prendre des décisions.
En 1956, le philosophe Günther Anders publie L'Obsolescence de l'homme. Onze ans auparavant, deux bombes atomiques avaient détruit Hiroshima et Nagasaki. Pour la première fois, l'humanité avait démontré qu'elle possédait les moyens techniques de provoquer sa propre destruction.

Anders développe deux idées particulièrement troublantes. La première est la honte prométhéenne. Nous fabriquons des machines dont les performances dépassent certaines de nos capacités. Elles calculent plus vite, travaillent sans fatigue, exécutent des opérations avec une précision qui nous échappe. Face à nos créations, nous découvrons nos limites. Nous sommes lents, imparfaits et, détail assez contrariant, mortels.
La seconde est le décalage prométhéen. Notre capacité à fabriquer des choses extraordinaires progresse plus rapidement que notre capacité à en imaginer les conséquences.
Pensez à la bombe atomique. Des scientifiques sont parvenus à maîtriser les réactions nucléaires, à calculer leur puissance et à fabriquer une arme. Mais comment se représenter véritablement la destruction d'une ville entière en quelques secondes? Comment imaginer les conséquences politiques, morales et humaines d'une technologie pareille?
Nous étions capables de fabriquer quelque chose que nous avions beaucoup de difficulté à nous représenter.
Soixante-dix ans plus tard, l'IA nous place devant une difficulté comparable, même si les technologies et leurs risques sont très différents. Nous développons des outils capables de produire des textes, des images, des analyses et d'accomplir des tâches de plus en plus complexes. Et nous avons parfois bien du mal à imaginer ce que tout cela changera dans cinq ou dix ans.
Alors notre imagination fait ce qu'elle sait faire. Elle remplit les blancs. Et elle ne les remplit pas toujours avec des scénarios optimistes.
En 1979, un autre philosophe, Hans Jonas, publie Le Principe responsabilité. Il propose une idée que je trouve absolument brillante : l'heuristique de la peur.

Le mot est compliqué, mais le principe est assez simple. Lorsque nous développons une technologie susceptible d'avoir des conséquences graves ou irréversibles, nous avons la responsabilité d'imaginer ce qui pourrait mal tourner. Pourquoi? Pour éviter que cela arrive.
C'est exactement ce que font les pilotes dans leurs simulateurs de vol. On imagine une catastrophe, on la reproduit dans un environnement contrôlé, puis on apprend à la prévenir ou à y réagir. La peur devient un outil de préparation.
Pensez à l'énergie nucléaire. Après Hiroshima et Nagasaki, puis avec la multiplication des puissances nucléaires, les États ont progressivement élaboré des mécanismes de contrôle, des accords internationaux et des règles de non-prolifération. Le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires, ouvert à la signature en 1968, est entré en vigueur en 1970.
Ces mécanismes ne font pas disparaître le danger. Ils témoignent néanmoins d'une capacité remarquable : transformer la conscience d'un risque en règles collectives. Et si nous faisions la même chose avec l'intelligence artificielle?
PhiloSophia met surtout le doigt sur le moment où cette peur change de nature. Tout se joue dans une différence grammaticale.
« Ça va mal aller. »
« Ça pourrait mal aller. »
Vous voyez la nuance? Dans la première phrase, le futur est déjà écrit. La catastrophe est certaine. Nous pouvons nous indigner, protester, dénoncer, mais au fond, à quoi bon faire des efforts? Si tout est perdu, autant attendre la fin.
Dans la deuxième, le futur est encore ouvert. Il existe un risque, peut-être même important. Mais il existe aussi des moyens de l'éviter, de le réduire ou d'en limiter les conséquences.
Le conditionnel nous oblige à réfléchir. Le futur catégorique risque de nous dispenser d'agir. C'est là que la peur devient intéressante pour les dirigeants et les gestionnaires : une inquiétude peut être parfaitement légitime sans constituer une raison suffisante pour immobiliser toute une organisation.
Imaginez une réunion de direction. Quelqu'un affirme que l'IA pourrait provoquer des fuites de données confidentielles. C'est vrai. Elle pourrait. Quelqu'un d'autre s'inquiète des erreurs produites par les outils. C'est également vrai. Un troisième craint que les compétences de ses équipes s'affaiblissent à force de déléguer certaines tâches à des machines. Encore une inquiétude parfaitement recevable.
Et maintenant?
| La peur | Ce qui pourrait arriver | Notre décision |
|---|---|---|
| Confidentialité | Fuite de données sensibles. | Outils approuvés et accès contrôlés. |
| Fiabilité | Erreur dans une décision importante. | Validation humaine selon le risque. |
| Compétences | Délégation sans jugement critique. | Formation et vérification des résultats. |
Vous remarquerez quelque chose. Aucune de ces décisions ne garantit que le risque disparaîtra complètement. Mais chacune transforme une inquiétude en travail concret. C'est là que commence la responsabilité.
Dans une organisation, on peut facilement confondre prudence et immobilisme. Un projet soulève des questions, alors on demande davantage d'analyses. Puis un comité supplémentaire. Puis une politique plus complète. Puis une nouvelle évaluation. Et pendant ce temps, la technologie évolue, les employés expérimentent parfois de leur côté et les occasions d'apprendre nous passent sous le nez.
Il faut évidemment des mécanismes de contrôle. Mais ceux-ci devraient nous permettre d'avancer de façon responsable, pas devenir une méthode sophistiquée pour ne jamais décider.
Je reviens à notre pilote. Imaginez qu'après avoir passé des heures dans un simulateur à affronter des pannes, des incendies et des turbulences, il annonce qu'il refuse désormais de décoller. Trop dangereux. Il connaît tous les scénarios possibles, et certains sont franchement terrifiants.
Ce serait quand même un drôle de résultat pour une formation censée améliorer la sécurité aérienne.
Nous faisons parfois exactement la même chose avec l'IA. Nous imaginons les risques avec une précision remarquable. Nous multiplions les scénarios catastrophes. Nous documentons les erreurs. Puis nous en concluons qu'il serait plus prudent d'attendre.
Attendre quoi, exactement? Que la technologie ne présente plus aucun risque? Que nous connaissions toutes ses conséquences? Que quelqu'un d'autre ait pris toutes les décisions difficiles à notre place?
Nous n'aurons probablement jamais ce luxe. Et ce serait dommage, parce que nos inquiétudes ont une véritable valeur. Elles nous obligent à poser de meilleures questions, à concevoir des protections, à anticiper des problèmes et à prendre nos responsabilités.
Alors continuons d'imaginer le pire. C'est utile. Mais une fois le scénario catastrophe terminé, il faut sortir du simulateur. Et faire décoller l'avion.
Nous avons peur de l'intelligence artificielle, et certaines de nos inquiétudes sont parfaitement légitimes. Mais que faisons-nous de cette peur? Günther Anders explique pourquoi nos inventions dépassent parfois notre capacité à en imaginer les conséquences. Hans Jonas propose d'utiliser l'anticipation du pire pour agir de manière responsable. Inspiré par la lecture qu'en fait PhiloSophia, cet article distingue « ça va mal aller » de « ça pourrait mal aller ». Comme dans un simulateur de vol, il s'agit de nommer les risques, de préparer des réponses et de continuer à avancer.
VIDÉO · PhiloSophia (s. d.). Réflexion vidéo sur la peur de l’IA, Günther Anders et Hans Jonas. La source première de cet article. Le rapprochement entre Anders et Jonas, son application à l’IA et l’idée du point de bascule où la peur déresponsabilise appartiennent à cette élève de l’École normale supérieure (Ulm), en master 2 de philosophie contemporaine.
LIVRE · Anders, G. (1956; trad. fr. 2002). L’Obsolescence de l’homme. Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle (titre original : Die Antiquiertheit des Menschen, C. H. Beck). Traduction de Christophe David, Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances / Ivrea. Introduit deux concepts repris ici : la honte prométhéenne et le décalage prométhéen.
LIVRE · Jonas, H. (1979; trad. fr. 1990). Le Principe responsabilité. Une éthique pour la civilisation technologique (titre original : Das Prinzip Verantwortung, Insel Verlag). Traduction de Jean Greisch, Éditions du Cerf. Fonde l’heuristique de la peur : imaginer le pire pour déclencher l’action responsable.
MYTHE · Hésiode, Théogonie et Les Travaux et les Jours (VIIIe–VIIe siècle av. J.-C.); Prométhée enchaîné, attribué à Eschyle (Ve siècle av. J.-C.). Les sources antiques du mythe de Prométhée, voleur du feu, dont Anders tire le nom de ses deux concepts.
LIVRE · Mary, L. (2009). Le Mythe de la fin du monde. De l’Antiquité à 2012. Éditions Trajectoire. Recense 183 annonces de fin du monde depuis la chute de l’Empire romain, toutes démenties.
RAPPORT · Bulletin of the Atomic Scientists (2026). It is now 85 seconds to midnight. 2026 Doomsday Clock Statement. Règle l’horloge de l’Apocalypse au plus près de minuit de son histoire et cite l’IA parmi les risques.
CONFÉRENCE · Namouric, G. (2019). Demains. Soirée-conférence Perrier Jablonski, juin 2019. Première formulation de l’idée des futurs au pluriel et du décompte des fins du monde annoncées.
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Il y a un chiffre qui devrait nous faire réfléchir un peu plus souvent : 74,70 $ USD. C’est la richesse produite en moyenne pour chaque heure travaillée au Canada, en 2023. Vous voulez savoir combien c’est chez nos voisins américains? 97,00 $ USD. Et en France? 89,30 $ USD. On a beau se moquer des Américains ces temps-ci, il y a au moins une chose qu’ils font nettement mieux que nous : produire de la richesse.
PIB par heure travaillée, données 2023, USD à parité de pouvoir d’achat (PPA). Source : OCDE, Études économiques : Canada 2025.
Attention, on parle de productivité. Ça ne veut pas dire que nous travaillons moins fort que nos voisins américains. Ça veut dire qu’une heure de travail produit moins de valeur économique. On peut se lever plus tôt, rester plus tard au bureau, répondre à ses courriels pendant les vacances, ça ne change rien au problème. La productivité, c’est ce qu’on arrive à produire avec les ressources dont on dispose. Et là-dessus, on n’est vraiment pas les champions.
Le plus embêtant, c’est que ça dure depuis longtemps. Dans les années 1960 et 1970, notre productivité progressait d’environ 3 % par année. Entre 2000 et 2019, on tournait plutôt autour de 1 %. On ne parle donc pas d’une mauvaise année, d’une récession ou d’une crise passagère. Ça fait un quart de siècle qu’on avance au ralenti.
Et combien nous coûte ce retard? La Banque du Canada a fait le calcul. Si notre productivité avait progressé au même rythme que celle des autres pays du G7 depuis 2000, notre PIB serait aujourd’hui supérieur d’environ 9 %.
Sept mille dollars par personne. Pas par travailleur. Par habitant. Évidemment, personne n’aurait reçu un chèque de 7 000 $. C’est une façon de mesurer la richesse supplémentaire que notre économie aurait pu produire chaque année. Mais quand on multiplie ça par la population canadienne, on commence à comprendre l’ampleur du problème.
Pourquoi sommes-nous si peu productifs? Il y a plusieurs raisons, bien sûr. Le sous-investissement des entreprises, notamment. Mais l’OCDE nous apprend quelque chose d’assez fascinant : parmi les pays du G7, le Canada possède la plus grande proportion d’activités économiques à faible intensité numérique et la plus petite proportion à forte intensité numérique.
Dit plus simplement, nos entreprises sont moins technologiques que celles de nos partenaires. On a des ordinateurs, des téléphones, des sites Web et des comptes LinkedIn, évidemment. Mais intégrer véritablement la technologie dans notre manière de produire, de gérer, de décider ou de servir nos clients, ça, c’est une autre histoire.
Et voilà qu’arrive l’intelligence artificielle. Une technologie capable d’automatiser certaines tâches, d’accélérer la recherche d’information, d’aider à prendre des décisions, de soutenir les employés moins expérimentés. Bref, quelque chose qui pourrait justement nous aider à régler une partie de notre problème de productivité. Pas tout, évidemment. Mais quand même.
On pourrait donc imaginer qu’on va se précipiter dessus, non? Après vingt-cinq ans de retard, ce serait une excellente occasion de rattraper un peu le peloton. Eh bien, figurez-vous que non.
En janvier 2026, Ipsos a publié les résultats d’une grande étude réalisée pour Google auprès d’environ 21 000 personnes dans 21 pays. Je suis allé regarder les résultats pour notre pays. Et ce qui m’a frappé, ce n’est pas simplement qu’on a peur de l’intelligence artificielle. C’est qu’on cumule à peu près toutes les formes possibles de réticence.
Nous sommes pessimistes, anxieux, méfiants et réfractaires. Quatre attitudes qui semblent se ressembler, mais qui racontent des choses assez différentes.
| Notre rapport à l’IA | 🇨🇦 Canada | 🌍 21 pays | Rang |
|---|---|---|---|
| PessimismeEffets négatifs sur les travailleurs | 68 % | 50 % | 1er |
| AnxiétéInquiétude plutôt qu’enthousiasme | 65 % | 46 % | 2e |
| MéfiancePeu ou pas confiance dans l’exactitude des réponses | 62 % | 38 % | 2e |
| RéfractairesRefus d’utiliser davantage l’IA, même avec plus d’assurance | 34 % | 22 % | 2e |
Enquête menée auprès d’environ 21 000 adultes dans 21 pays (septembre–octobre 2025). Source : Ipsos-Google, Our Life With AI 2025, questions 6, 7, 10 et 26.
Nous sommes pessimistes. Au Canada, 68 % des répondants anticipent des conséquences négatives de l’IA sur les emplois et les travailleurs. Dans l’ensemble des pays étudiés, c’est 50 %. Ça fait 18 points d’écart. On imagine plus facilement les emplois qui vont disparaître que les possibilités qui pourraient apparaître.
Nous sommes anxieux. Chez nous, pour 65 % des répondants, l’inquiétude domine l’enthousiasme. Dans l’ensemble des pays étudiés, on est à 46 %. Vous voyez la différence? Avant même de se demander ce qu’on pourrait faire avec l’IA, on pense à ce qui pourrait mal aller.
Nous sommes méfiants. Chez nous, près de deux personnes sur trois, soit 62 %, accordent peu ou pas de confiance à l’exactitude des informations produites par l’IA. Dans l’ensemble des pays étudiés, c’est 38 %. Et là, on parle d’autre chose. On ne se demande plus seulement ce que l’IA va changer dans nos vies. On se demande si on peut croire ce qu’elle nous raconte. Ce qui, avouons-le, est parfois une excellente question.
Nous sommes réfractaires. Et celle-là, je la trouve particulièrement intéressante. Même si nous devenions plus confiants dans notre capacité à utiliser l’IA, 34 % d’entre nous ne voudraient pas en faire davantage usage. La proportion est de 22 % dans l’ensemble des pays. Autrement dit, même en nous sentant mieux équipés, plusieurs d’entre nous ne seraient toujours pas tentés d’aller plus loin.
Vous voyez la nuance? On ne parle plus seulement d’avoir peur ou de manquer de confiance. On parle de gens qui, même si on réglait une partie de leurs inquiétudes, ne voudraient pas nécessairement avancer.
Pourtant, chez nous, 60 % des personnes sondées ont utilisé l’IA au cours des douze derniers mois. Ce n’est donc pas une technologie complètement inconnue. On s’en sert, on la regarde faire, on en parle énormément. Mais de là à lui faire une vraie place dans notre façon de travailler, il reste manifestement du chemin.
Reprenons. Nous traînons un problème de productivité depuis vingt-cinq ans. Une nouvelle technologie arrive et pourrait nous aider à améliorer les choses. Mais nous sommes parmi les populations les plus inquiètes, les plus méfiantes et les plus réticentes à l’utiliser davantage. C’est quand même un drôle de paradoxe.
Je ne suis pas en train de dire que notre peur de l’IA explique vingt-cinq ans de retard économique. ChatGPT n’existait même pas il y a cinq ans. Et personne de sérieux ne prétend que l’intelligence artificielle va régler à elle seule tous nos problèmes de productivité. Mais imaginons un instant la suite.
Si on a peur d’une technologie, on hésite à l’essayer. Si on hésite à l’essayer, on apprend moins vite à s’en servir. Et si on apprend moins vite, on découvre moins vite ce qu’elle pourrait changer dans notre travail. Pendant ce temps-là, ailleurs, des entreprises expérimentent, des employés développent de nouvelles compétences et des organisations commencent à transformer leurs façons de faire.
Le retard pourrait alors continuer à se creuser. Cette fois, en partie parce qu’on aurait eu peur d’essayer de le rattraper.
Je comprends parfaitement qu’on puisse avoir peur de l’IA. Les risques existent. Il peut y avoir des erreurs, des fuites de données, des décisions absurdes, des conseils complètement inventés. On aurait tort de faire comme si tout ça n’existait pas.
Mais il y a une différence entre prendre un risque au sérieux et décider qu’on ne fera rien tant que le risque n’aura pas complètement disparu.
Dans les entreprises, on est particulièrement doués pour déguiser notre peur en prudence. On dit que la technologie n’est pas assez mature, que les employés ne sont pas prêts, qu’il faudrait attendre la prochaine version, qu’on manque de temps pour se former. Et puis, tant qu’à y être, attendons aussi que nos concurrents aient fait tous les essais à notre place.
Ces arguments peuvent être parfaitement légitimes. Le problème commence lorsqu’ils deviennent une méthode pour ne jamais rien essayer.
Parce qu’il faut voir l’autre côté de la médaille. Si on lance un projet d’IA et qu’il échoue, tout le monde va le savoir. On aura dépensé de l’argent, consacré du temps, peut-être dérangé quelques habitudes. Il faudra expliquer pourquoi ça n’a pas fonctionné.
Mais si on ne lance jamais le projet? Rien. Aucun dépassement de budget, aucun échéancier raté, aucune réunion pour expliquer l’échec. On continue comme avant, et on peut même se féliciter d’avoir été prudent.
Sauf qu’on paie quand même. On paie en temps perdu, en occasions manquées, en tâches répétitives, en employés qui passent leurs journées à faire des choses qu’une machine pourrait leur éviter. Ce coût-là est moins spectaculaire. Il ne figure pas nécessairement dans un tableau de bord. Mais il existe.
En 2025, trois chercheurs, Erik Brynjolfsson, Danielle Li et Lindsey Raymond, ont publié une étude menée auprès de 5 172 agents de service client. Certains avaient accès à un assistant d’intelligence artificielle pour les aider dans leur travail. Résultat : 15 % de problèmes résolus en plus par heure travaillée, en moyenne.
Je trouve ce chiffre absolument fascinant. On ne parle pas de 15 % d’heures supplémentaires ni de 15 % d’employés de plus. On parle des mêmes personnes, qui disposent simplement d’un meilleur outil pour accomplir leur travail.
Et le détail le plus intéressant est ailleurs : les gains étaient particulièrement importants chez les employés les moins expérimentés. L’IA leur permettait de profiter plus rapidement de connaissances et de bonnes pratiques qu’ils auraient autrement mis beaucoup plus de temps à acquérir.
Évidemment, une étude sur des agents de service client ne permet pas de prédire les gains de productivité de toutes les entreprises canadiennes. Mais elle montre au moins une chose : dans certaines conditions, l’IA peut déjà produire des résultats concrets et mesurables.
Et si on commençait par ça? Plutôt que de débattre sans fin de tout ce qui pourrait mal aller, on pourrait aussi se demander ce qu’on pourrait améliorer dès maintenant.
J’aime beaucoup ce qu’a fait Singapour. En 2024, le gouvernement a permis à plus de 150 PME de tester des outils d’intelligence artificielle générative pendant trois mois, notamment pour améliorer leur marketing et leurs relations avec leurs clients.
Trois mois. Pas un grand plan de transformation sur dix ans. Pas une révolution organisationnelle annoncée à grand renfort de présentations PowerPoint. Juste l’occasion d’essayer quelque chose, dans de vraies entreprises, avec de vrais problèmes à résoudre.
Et savez-vous ce qui s’est passé? Selon le gouvernement de Singapour, près de 80 % des entreprises participantes ont continué à utiliser les outils après la période d’essai.
J’adore cette idée. On n’a pas demandé à ces entreprises de croire aveuglément aux promesses de l’IA. On leur a donné les moyens de se faire leur propre idée. Certaines ont probablement découvert des usages très utiles, d’autres ont dû ajuster leurs attentes. Mais au moins, elles ont appris quelque chose.
C’est peut-être là qu’on devrait commencer, nous aussi.
Lundi matin, dans nos entreprises, nos municipalités ou nos services publics, on pourrait demander aux équipes quelle tâche leur fait perdre un temps fou. Pas dix tâches. Une seule. Celle que tout le monde trouve interminable, répétitive ou franchement absurde.
Et si on demandait à quelques employés d’essayer de la faire autrement avec l’IA? Pendant un mois, par exemple. Avec des règles claires pour protéger les données, évidemment. On mesurerait le temps gagné, la qualité du travail, les erreurs éventuelles et ce qu’on apprend en cours de route.
Si ça ne fonctionne pas, on ajuste. Si ça fonctionne, on partage les résultats avec les collègues. Et on recommence avec un autre problème.
Ce n’est pas très spectaculaire, je sais. Mais c’est comme ça qu’on développe de nouvelles compétences, qu’on transforme progressivement les habitudes et qu’on finit par améliorer la productivité. À force d’apprendre, de faire des essais et de comprendre ce qui fonctionne vraiment.
Je ne crois pas une seconde que nous manquions d’intelligence, de créativité ou d’ambition. Et je ne crois pas non plus qu’il faille avoir honte de nos inquiétudes. La peur peut même être très utile, à condition de s’en servir pour réfléchir à ce qu’on doit protéger et à la façon d’avancer.
Mais il va falloir accepter une chose : le monde ne va pas attendre que nous soyons parfaitement rassurés. Et quand on regarde notre retard de productivité, on réalise qu’on n’a pas vraiment le luxe de passer les prochaines années à regarder les autres avancer.
Et si on essayait, pour voir?
Lorsqu’un changement est introduit dans une organisation, il provoque inévitablement des réactions. Ces dernières, souvent interprétées comme des résistances, sont en réalité des préoccupations légitimes. Céline Bareil a développé un modèle structurant pour comprendre ces dynamiques : les sept phases de préoccupations.
Madame Bareil est une figure influente dans le domaine de la gestion et du changement organisationnel. Professeure à HEC Montréal, elle se spécialise dans les dynamiques de transformation en milieu de travail, explorant comment les entreprises et leurs employés s'adaptent aux innovations et aux transitions majeures. Avec une approche axée sur les personnes, ses recherches touchent des thématiques telles que l'accompagnement au changement, les apprentissages organisationnels et le leadership dans des contextes complexes.
Ce modèle explique que les individus progressent dans un cheminement logique face au changement, allant de l’indifférence initiale à une pleine adhésion — pour peu que leurs préoccupations soient traitées adéquatement.
Cette théorie s’applique incroyablement bien au contexte d’un pitch, car ce dernier prépare toujours le terrain à un changement imminent. Lorsqu’on propose une nouvelle idée, un projet ou un produit, on confronte son audience à un futur différent, qui suscite des réactions similaires à celles observées lors d’un changement organisationnel. Un pitch efficace — comme une bonne gestion du changement — doit répondre à ces préoccupations avec clarté, empathie et vision. En adressant chaque phase, on ne vend pas seulement une idée, mais on construit une adhésion progressive et durable au changement qu’elle incarne.
Pour accompagner vos équipes dans le changement, il est essentiel de répondre aux préoccupations exprimées à chaque phase. Voici comment le faire efficacement.
Un gestionnaire avisé se concentre non seulement sur les mots, mais aussi sur les actions. Chaque phase est une opportunité de bâtir la confiance et d’assurer un passage réussi vers l’étape suivante.
Pour illustrer, prenons un exemple "brûlant"... le cas du retour au bureau après une période prolongée de télétravail :
Nous sommes le 30 juin 2003, à Caro, une petite ville du Michigan. Un avion ultraléger décolle de l'aéroport de Tuscola. Aux commandes, Joseph P. Overton, 43 ans, vice-président du Mackinac Center for Public Policy. L'appareil s'écrase quelques secondes après le décollage. Overton décède sur place.
Trois mois après ses noces, le jeune libertarien venait de mourir sans savoir que son nom allait bientôt baptiser une des théories les plus sulfureuses de la gestion politique. C'est son collègue Joseph Lehman qui reconstituera ses idées après sa mort, à partir de notes et de conversations. La fenêtre d'Overton est une œuvre posthume.
L'idée centrale du libertarianisme, c'est la liberté individuelle absolue et le libre marché sans entraves. Le Mackinac Center est un puissant think tank libertarien. Le groupe milite contre les syndicats, pour la privatisation des services publics, contre la régulation économique. Du conservatisme économique américain pur jus et assumé. Si tout cela vous sonne une cloche, c'est normal.
Le conseiller de Trump, Steve Bannon, a largement décrit — publiquement et sans gêne — sa stratégie médiatique comme un usage délibéré de la "fenêtre d'Overton" : inonder l'espace public de positions extrêmes pour rendre le trumpisme raisonnable en comparaison. Des think tanks d'extrême droite européens ont publié des guides pratiques pour déplacer la fenêtre sur l'immigration, l'identité nationale, la remise en question des institutions démocratiques.
Comprendre la fenêtre d'Overton nous permet de mieux saisir la stratégie de communication des républicains depuis 2016. Mais elle nous permet aussi de comprendre une mécanique psychologique importante dans la gestion du changement et des perceptions. Comme on le sent déjà, la fenêtre d'Overton sent un peu la mort depuis sa naissance. Et ça va sentir mauvais tout au long du chemin. Mais il est parfois nécessaire de traverser des marécages boueux pour comprendre ce qui se cache de plus sombre dans l'esprit humain. Alors on se pince le nez, et on y va.
L'idée de base est simple. À tout moment, dans une société ou dans une organisation, il existe un ensemble d'idées, de propositions ou de comportements qui sont perçus comme acceptables. Pas nécessairement populaires, pas nécessairement bons — simplement dans le champ du possible. Tout ce qui se trouve hors de cette fenêtre est considéré comme trop radical, trop bizarre, trop risqué ou carrément impensable pour mériter une discussion sérieuse.
Cette fenêtre n'est pas fixe. Elle se déplace. Elle s'élargit ou se rétrécit. Et ce déplacement n'est pas le fruit du hasard : il est influencé par les discours, les événements, les crises, les précédents — et par la façon dont les idées sont introduites dans la conversation.
Overton a décrit six positions sur le spectre d'une idée. Impensable — L'idée est perçue comme choquante, immorale ou absurde. Même la mentionner sérieusement est risqué. Radicale — L'idée commence à circuler dans certains cercles, mais reste marginale et controversée. Acceptable — L'idée entre dans le débat sérieux. Des gens raisonnables commencent à la défendre. Sensée — L'idée est perçue comme une option viable parmi d'autres. Courante — L'idée est largement adoptée, voire attendue. Politique établie — L'idée est devenue la norme. Elle est institutionnalisée. On ne la remet plus en question.
Ce qui est crucial à comprendre : une idée ne saute pas directement de l'impensable au courant dominant. Elle traverse ces étapes l'une après l'autre, à des vitesses variables, sous l'influence de multiples facteurs. Et parfois — on y reviendra — une crise fracasse la vitre et brûle les étapes. Ce n'est pas la même chose.
J'ai délibérément choisi un exemple impensable, inconfortable, dégeulasse — et j'embrasse Carmen, mon petit amour de chat au passage. Mais je voulais un exemple extrême. C'est l'idée. C'est exactement ce dont la fenêtre d'Overton a besoin pour fonctionner. Donc… Et si on mangeait des chats
Impensable. En Occident, l'idée est impensable. Pas illégale dans la plupart des pays — juste socialement inadmissible. Exactement là où était la viande chevaline il y a deux générations. Aujourd'hui, le cheval est au menu des brasseries françaises sans que personne ne s'indigne. Quelqu'un a déplacé la fenêtre. Revenons au chat.
Radicale. On commence par créer les conditions d'un débat légitime. Des chercheurs publient des données sur les traditions culinaires félines en Asie du Sud-Est — elles existent. Des philosophes posent une question gênante : si on mange des cochons, qui sont cognitivement comparables aux chats, pourquoi pas des chats L'idée est encore choquante. Mais elle est maintenant dans la conversation. C'est suffisant pour l'instant.
Acceptable. Viennent ensuite les arguments sérieux. L'empreinte carbone d'un chat de compagnie est réelle et documentée. La surpopulation féline dans les villes nord-américaines est un problème coûteux. Des millions de chats sont euthanasiés chaque année dans des refuges. L'argument de la valorisation d'une ressource déjà disponible n'est pas absurde — il est simplement inaudible. Pour l'instant.
Sensée. Puis les précédents. La Suisse a légalement autorisé la consommation de viande de chat depuis 2022 (ceci n'est pas une blague et… ça change de la raclette 😆). Ce n'est pas anecdotique : ça suffit à faire passer l'idée de radicale à acceptable, étudiable, cartographiable.
Courante. Le basculement se produit quand le contexte change. Une pénurie alimentaire. Une taxe carbone sur la viande bovine. Un scandale sanitaire dans l'industrie porcine. Les arguments qui dormaient dans les marges deviennent soudainement audibles. Des chefs expérimentent. Les médias couvrent sans rigoler.
Politique établie. C'est exactement la mécanique qui a rendu les insectes comestibles acceptables en dix ans. En 2010, manger des grillons en Occident était une blague. En 2023, les farines d'insectes sont en supermarché européen. Personne n'a changé d'avis du jour au lendemain. La fenêtre s'est simplement déplacée — argument par argument, précédent par précédent.
Le chat, c'est peut-être dans vingt ans. Ou jamais. Mais le mécanisme, lui, est déjà à l'œuvre sur des idées que vous défendez en ce moment dans votre organisation — et que vos collègues trouvent tout aussi impensables.
Avant même de penser à utiliser la fenêtre d'Overton comme outil de gestion, il faut apprendre à la lire. Et c'est là que son utilité est la plus immédiate, la moins risquée, et la plus précieuse.
Regardez un enjeu d'actualité — la semaine de quatre jours, la transparence salariale, le droit à la déconnexion, l'intelligence artificielle dans les processus RH — et posez-vous la question : où est-on sur ce spectre, dans mon secteur, dans mon organisation, dans ma culture
Cette lecture vous donne une information stratégique fondamentale : à quelle étape de la fenêtre se situe l'idée que vous voulez faire avancer C'est cette étape qui détermine votre approche. Une idée ne se défend pas de la même façon selon qu'elle est encore impensable ou déjà largement sensée.
Attention aussi aux fenêtres fracassées. Une crise majeure ne déplace pas la fenêtre : elle la brise. Le confinement de 2020 en est l'exemple parfait. En février, interdire aux gens de sortir de chez eux, de voir leur famille, de tenir leur commerce ouvert était proprement impensable dans une démocratie occidentale. En mars, c'était la loi. La distanciation sociale — ne pas s'approcher à moins de deux mètres d'un inconnu, ne pas serrer la main, ne pas embrasser — était devenue une obligation morale et légale en l'espace de quelques jours. Pas parce que les esprits avaient évolué. Parce que les circonstances avaient fracassé la vitre. Et on a vu ce qui s'est passé ensuite : les théories du complot, la résistance aux masques, la défiance vaccinale, la nostalgie d'un avant que certains n'ont jamais vraiment quitté. La fenêtre avait été brisée, pas ouverte. Ce type de changement brutal laisse des traces profondes. Les gestionnaires qui confondent «fenêtre fracassée» et «fenêtre déplacée» se retrouvent souvent à gérer un changement que personne n'a vraiment compris — et encore moins accepté.
Un communicateur interne, un responsable RP ou un directeur des affaires publiques vit en permanence dans cette tension : comment introduire une idée qui n'est pas encore acceptable, sans provoquer un rejet immédiat
Pensez simplement au retour au bureau. Le problème n'était jamais le nombre de jours. C'était le fait d'avoir mal lu où en était la fenêtre — et d'avoir tenté de forcer une porte qui n'était pas prête à s'ouvrir. La réponse de la fenêtre d'Overton est contre-intuitive : il ne faut pas commencer par l'idée que vous voulez faire adopter. Il faut d'abord cartographier où en est la conversation.
Impensable. Votre travail n'est pas de défendre l'idée. C'est de créer les conditions pour qu'elle devienne un sujet de débat légitime. Des chercheurs qui publient, des cas étrangers qui circulent, des événements qui ouvrent des brèches. En 2018, proposer de supprimer les bureaux fixes et de ne plus jamais revenir au bureau était une hérésie managériale. Quelques articles sur le travail nomade dans les entreprises scandinaves ont commencé à faire circuler l'idée.
Radicale. Votre travail est de légitimer l'idée. Pas nécessairement de la défendre vous-même — montrer que des gens sérieux, dans des contextes comparables, la défendent avec des arguments solides. Le but : faire passer l'idée de «bizarre» à «discutable». En 2019, quelques grandes entreprises technologiques annoncent des politiques de télétravail permanent. L'idée devient cartographiable.
Acceptable. Vous pouvez entrer dans le débat directement. Arguments, données, expériences pilotes. La résistance est encore présente, mais elle n'est plus viscérale. C'est là où se trouve aujourd'hui le débat sur le retour au bureau dans la plupart des organisations — un terrain négocié, pas encore stabilisé.
Courante. Votre rôle change complètement. Il ne s'agit plus de persuader, mais d'accompagner la mise en œuvre. Les résistances qui subsistent sont individuelles, pas collectives. C'est le territoire de la gestion de changement classique.
Une des tactiques les plus souvent associées à la fenêtre d'Overton, c'est celle de l'ancrage extrême : pour rendre une idée acceptable, on commence par en proposer une beaucoup plus radicale, de sorte que l'idée visée semble soudainement raisonnable en comparaison.
En psychologie comportementale, cet effet est bien documenté. Daniel Kahneman a montré comment la première proposition dans une négociation influence profondément toutes les évaluations qui suivent. Le principe semble séduisant appliqué à la gestion de changement — et il fonctionne réellement sur la perception immédiate.
Mais attention : efficace à court terme, potentiellement destructeur à moyen terme. Si la tactique est perçue — et elle l'est souvent —, elle détruit la confiance et crédibilise les voix qui dénoncent la manipulation. Dans un contexte organisationnel, perdre la confiance de vos équipes coûte infiniment plus cher que ce que vous avez gagné tactiquement.
L'ancrage peut être utile pour ouvrir une conversation, pas pour conclure une négociation.
Ce que la fenêtre d'Overton enseigne aux gestionnaires les plus habiles, c'est que le changement durable ne s'impose pas — il se prépare. Et cette préparation est un travail de communication qui s'étale dans le temps.
Les précédents internes. Rien ne légitime une idée comme le fait qu'elle ait déjà été testée quelque part dans votre organisation. Une expérience pilote réussie dans un département devient un argument béton pour l'ensemble de l'organisation. Ce n'est plus une idée abstraite : c'est quelque chose qui s'est fait ici.
Les pairs influents. Dans toute organisation, certaines voix ont plus de poids que d'autres pour déplacer la fenêtre. Ce ne sont pas nécessairement les plus hauts dans la hiérarchie — souvent, ce sont les personnes les plus respectées par leurs collègues. Les identifier et les engager tôt dans la réflexion est une des stratégies les plus puissantes pour préparer le terrain.
Le langage. Les idées progressent souvent en changeant de nom. Ce qui s'appelait «contrôle» est devenu «imputabilité». Ce qui s'appelait «réduction de personnel» est devenu «optimisation de la structure». Le choix du vocabulaire n'est pas de la manipulation : c'est de la communication stratégique. Les mots signalent l'intention, et l'intention influence la réception.
Les événements extérieurs. Les gestionnaires intelligents regardent le monde non pas comme une distraction, mais comme un signal : quels événements sont en train de déplacer la fenêtre dans votre secteur Quelles idées que vous défendiez depuis des années viennent soudainement d'entrer dans le champ de l'acceptable
La question éthique est simple : cherchez-vous à déplacer la fenêtre parce que le changement est dans l'intérêt des personnes concernées Ou cherchez-vous à contourner leur jugement
Rappelons que cet outil est né dans un think tank libertarien, et qu'il a été perfectionné par l'extrême droite américaine et européenne pour normaliser des idées qui n'auraient jamais survécu à un débat honnête. La mécanique est puissante. Préparer le terrain pour qu'une idée soit reçue équitablement, c'est de la communication stratégique. L'utiliser pour faire adopter quelque chose que les gens n'auraient pas voulu avec toute l'information, c'est exactement ce que Bannon a fait. La ligne est parfois mince. Et dans une organisation, vos équipes la sentent avant même de pouvoir la nommer.
Loin de nous l’idée de comparer l’incroyable détresse vécue par de nombreuses personnes aujourd’hui à la gestion de la peur par un gestionnaire. En revanche, la responsabilité qui incombe à un responsable inclut également le rôle de rassurer et d’accompagner ses équipes vers un certain confort psychologique. Les spécialistes nous ont parlé de six principes fondamentaux : rester dans l’œil du cyclone, ne rien cacher, créer un lien familier, assumer l’importance des enjeux, miser sur le sauveteur et pas sur le fautif et enfin… garder le contact. Découvrons ensemble ce qu’ils nous ont dit dans le détail, et comment transposer leurs conseils dans notre quotidien à nous.
« Oui, ton papa est à terre dans la cuisine. Son cœur ne bat plus, mais on fait tout pour le réanimer. » C’est ce qu’un infirmier a dû annoncer à une petite fille de 10 ans, terrorisée. L’idée est de ne pas minimiser l’importance de l’événement ou de ne pas positiver inutilement. L’idée est d’être clair, direct, sans ajout d’émotions inutiles. Dans notre réalité, cela correspond à assumer la situation. À dire « oui, il y a un problème, c’est évident, on est en train de regarder ça ».
« Je vais m’approcher et m’asseoir à côté de toi ». Ce sont les premiers mots des sauveteurs qui font face à une personne qui menace de se jeter dans le vide. « Il faut s’asseoir à côté de lui », nous a expliqué un intervenant. Ainsi la personne ne reste pas seule, mais peut « partager sa souffrance » avec un humain compréhensif. C’est un cas terrible, extrême. Pour nous, cela peut se traduire tout simplement par « ne pas fuir » un client en colère ou insatisfait. « On va regarder ça ensemble ».
Un médecin qui vous dit « ne t’inquiète pas, ça arrive souvent », c’est toujours plus rassurant que « Oh mon dieu! Je n’ai jamais vu ça! » L’idée est de rassurer en faisant passer le message que nous allons pouvoir régler ce problème-là, car nous avons l’habitude. Pour nous, cela peut se traduire par « oui, cela arrive, on va pouvoir vous aider », tout simplement.
Une infirmière assurait des interruptions volontaires de grossesse (IVG) dans un pays où la religion interdisait totalement les rapports sexuels avant le mariage. Alors elle recevait en secret de jeunes femmes terrorisées. Les stress s’accumulaient : d’abord le traumatisme de l’avortement, ensuite la menace de représailles de la famille, enfin l’acte médical en soi. L’infirmière pratiquait une dizaine d’IVG par jour, depuis de nombreuses années. C’était un acte médical courant. C’était sa routine. « Mais les femmes qui viennent me voir, elles viennent ici pour la première et la dernière fois de leur vie… c’est un moment dont elles se souviendront leur vie entière… le matin où j’oublierai ça, j’arrêterai le métier », assumait l’infirmière, avec toute sa sagesse. Comment transposer une telle histoire dans notre quotidien Un problème qui peut vous sembler bénin, ridicule, peut être vu comme une montagne par votre interlocuteur. Alors, mettez-vous dans ses souliers. Dites-vous que « oui, c’est grave », parce que c’est grave pour lui. Et réglez son problème en le rassurant.
Un pompier nous expliquait « quand une cuisine est en train de brûler, on ne cherche pas le responsable de l’incendie… on éteint le feu. ». Cela semble une évidence, mais combien de fois, face à un problème, on se retrouve à chercher un coupable, alors que ce temps pourrait être investi à régler le problème Réglez le problème, l’enquête viendra dans un deuxième temps.
Une travailleuse sociale qui répondait au téléphone pour une association d’aide aux jeunes en difficulté nous répétait : « On. Ne. Raccroche. Jamais ». Un silence peut être aussi important que des mots : c’est la présence qui compte. Il faut rester là. Comment traduire ça dans notre quotidien C’est simple : restez avec votre client. Écoutez votre collègue qui exprime ses frustrations ou ses craintes. Restez. Écoutez. Personne n’attend un miracle de votre part. L’idée est d’être là, ici et maintenant… d’être présent.
Robert Gifford est un psychologue canadien renommé, professeur de psychologie et d'études environnementales à l'Université de Victoria, en Colombie-Britannique. Ses recherches se concentrent sur la psychologie environnementale, sociale et de la personnalité. Il a notamment exploré le comportement non verbal et les obstacles comportementaux au changement climatique. Lors de ses recherches, Gifford a identifié 30 facteurs qui poussent les gens à ne pas agir. Pour les simplifier, il les a regroupé en catégories homogènes et les appellé les 7 dragons de l’inaction. Les voici :
Pour y voir plus clair, prenons un exemple concret, soit changer sa voiture à essence pour un modèle électrique. Malgré les nombreux avantages de rouler vert comme la réduction des émissions de CO2, les économies de carburant, l’entretien réduit et les subventions gouvernementales, le taux de pénétration des voitures électriques demeure de 5,3% au Canada. Pourquoi C’est ce que nous découvrirons à travers les 7 dragons de l’inaction.
L’humain a une capacité cognitive limitée. Ce n’est pas de sa faute: son cerveau a très peu évolué au cours des derniers siècles. Sans compter que de son côté, l’information disponible, elle, évolue constamment et se multiplie à vitesse grand V. Alors, le dragon de la cognition limitée s’explique par une incapacité à traiter l’information, car elle est trop complexe ou trop abondante.
Par exemple, lorsque vient le temps de calculer l’économie de carburant d’une voiture électrique, plusieurs font face à un problème de cognition limitée. Il faut l’essayer pour le voir.
Prenons l’exemple du Volvo EX40 Recharge. Ce VUS offre une autonomie de 472 km. Sa recharge complète prend 82 kW et un kW vaut 0,07$ au Québec. Son prix 61 500$. Son homologue à essence a une autonomie de 600 km. Sa consommation est de 9 litres au 100 km et le prix de l’essence était en moyenne 1,45$/litre au cours des 5 dernières années. Son prix 45 200$.
Alors maintenant, après combien de kilomètres l’option électrique devient-elle plus économique que l’option à essence Le calcul n’est même pas commencé que l’on s’épuise à collecter l’information. Et puis honnêtement, avec autant de chiffres et de variables, on préfère ne pas se risquer… preuve que devant trop d’information complexe, il devient difficile de faire des choix.
Qu’elles soient liées à la religion, aux allégeances politiques ou aux valeurs familiales, Gifford avance que nos croyances nous empêchent souvent de changer. L’idéologie motive l’inaction, car un individu profondément attaché à ses convictions peut rejeter tout changement qui ne correspond pas exactement à ses valeurs ou qui ne soutient pas ses principes.
Prenons l’exemple d’une personne dont la famille choisie exclusivement des véhicules de la marque Dodge : elle-même conduit un vieux Caliber sur le point de rendre l’âme, sa mère se promène en Charger, son père a cumulé tous les modèles de Ram possible, et sa sœur vient tout juste d'acquérir un Durango pour l’arrivée d’un bébé. Lorsque vient le temps de remplacer son vieux Dodge, nul ne vaut la peine d’essayer de lui vendre un modèle électrique. Au mieux, elle optera pour un modèle hybride puisque Dodge n’offre aucune option de voiture 100% électrique au moment d’écrire ces lignes. Ainsi, ses idéologies familiales limitent ses choix vers une mobilité plus écologique.
Si l’inaction idéologique est motivée par un ensemble de croyances et de valeurs fermement tenues, visant à promouvoir ou à instaurer ses idéaux, l’incrédulité c’est tout le contraire. Elle est motivée par le scepticisme, le déni et le doute envers certaines croyances, affirmations ou experts. Une personne agissant par incrédulité questionne activement la validité et la fiabilité des informations reçues.
Devant le choix d’opter pour une voiture électrique, une personne incrédule remettra en doute l’autonomie de la batterie, la performance du moteur et l’accessibilité des bornes de recharge pour justifier son inaction. Elle pourrait aussi remettre en doute l’impact environnemental d’une voiture électrique ou encore la réelle économie sur l’essence. Bref, elle accordera une importance démesurée à des doutes non fondés plutôt que des faits vérifiés.
L’humain est avant tout une bête sociale. Lorsque vient le temps d’agir, la majorité des gens préféreront regarder ce que les autres autour d’eux font avant de prendre une décision. La comparaison aux autres c’est le fait de se conformer à une norme sociale. En une phrase : « Pourquoi moi, mais pas les autres »
Pour comprendre ce phénomène, on a qu’à regarder les ventes de voiture électrique à travers l’Europe. En moyenne, 14,8 % des modèles vendus à travers le vieux continent sont électriques. Ce taux varie grandement d’un pays à l’autre. Par exemple, en Norvège, 83,4% des véhicules vendus sont électriques. En Islande 42,1%. En Suède 38,7%. En Finlande 33,3%. Et au Danemark 32,9%. À l’autre bout du spectre, on retrouve des pays du sud comme l’Espagne (4,9%), la Grèce (3,9%) et l’Italie (3,5%). Si dans le cas des pays scandinaves la norme sociale est de posséder une voiture électrique, c’est tout le contraire dans le cas des pays du sud. Avec un taux de pénétration de 5,3% au Canada, on peut dire que la norme sociale n’est pas encore à l’électrique ici!
La plupart des gens préféreront persister dans un projet qui est voué à l’échec uniquement parce qu’ils considèrent avoir trop investi pour abandonner. Si quelqu'un a déjà investi considérablement dans une technologie ou un produit qui est moins écologique, la personne peut se sentir obligée de continuer à utiliser ce produit pour "rentabiliser" son investissement initial, même si de meilleures options écologiques existent.
Les coûts irrécupérables d’une voiture sont nombreux : la valeur à l’achat, les intérêts sur le prêt auto, les frais de réparation, les primes d’assurances… Bref les dépenses s’accumulent au même rythme que les raisons de conserver sa vieille voiture. Ainsi, les coûts irrécupérables peuvent motiver l’inertie, et ce même lorsque des alternatives plus écologiques et durables sont disponibles!
Tout changement aura des effets, qu’ils soient positifs, négatifs ou neutres. Cependant, les études démontrent que l’humain a tendance à donner plus d’importance aux effets négatifs, accentuant le risque perçu lié au changement. On parle ici de risque technologique, environnemental, légal, social… bref toutes les menaces qui influencent nos choix! Et à ces menaces, faire le choix d’acheter une voiture électrique n’y échappent pas.
Devant la carte du Circuit électrique, une personne agissant par risque perçu aura tendance à accentuer l’importance du fait qu’il n’y ait pas de bornes dans certaines régions du Québec. Par exemple, elle pourrait être préoccupée par le fait qu’il n’y a que 10 bornes à Chibougamau alors qu’elle ne prévoit même pas s’y rendre… Elle compte plutôt se déplacer en ville, à Montréal, où il y a 6 347 bornes et se déplacer à Québec à l’occasion. Autres risques qu’elle pourrait amplifier : le fait de tomber en panne par manque de batterie ou d’être en retard en raison du temps de rechargement. Pourtant, avec une bonne planification, ces deux événements sont fort improbables. Bref, les risques perçus sont une raison de plus de justifier l’inaction envers la mobilité durable.
Cet ultime dragon se manifeste souvent face à de grands défis environnementaux ou sociaux comme les changements climatiques ou la pauvreté mondiale. Dans ces contextes, changer de comportement semble assez insignifiant, car on perçoit souvent un manque de contrôle individuel sur ces enjeux collectifs. Ce dragon fait en sorte qu’on a tendance à privilégier les choix faciles à impact modéré au détriment des choix engageants à impact élevé.
Devant les changements climatiques, il est clair que la voiture électrique fait partie des solutions. Mais il s’agit d'une solution parmi des millions. Et d’une voiture parmi des milliards. Conclusion Cela donne l’impression que notre action individuelle n’est qu’une goutte d’eau dans un immense océan. Cette perception amène soit l’inaction ou la préférence pour des choix plus faciles. La preuve Le recyclage est le comportement écoresponsable le plus largement adopté par les Québécois. On peut dire que c’est devenu une norme sociale : 82% de la population l’a intégré à ses habitudes selon l’Observatoire de la consommation responsable de l’UQAM.
On ne peut ignorer certains problèmes éternellement. Cory Doctorow, un écrivain de science-fiction, appelle le moment où un problème est devenu trop gros pour être ignoré le « peak indifference ». Ceux qui ont longtemps refusé d’agir se retrouvent donc confrontés à une situation où l’inaction aura de graves conséquences. Comment éviter d’atteindre ce moment fatidique Il faut agir en amont en combinant plusieurs stratégies. Les voici :
En intégrant ces approches éducatives, structurelles, sociales et politiques, il est possible de surmonter les obstacles psychologiques, physiques et sociaux de l’inaction.
L'été 1954. Une forêt d'Oklahoma. Vingt-deux garçons de onze ans divisés en deux groupes, installés dans deux camps séparés. Muzafer Sherif, psychologue social, orchestre depuis l'ombre ce qui deviendra l'une des expériences les plus citées de l'histoire des sciences humaines.
Les groupes se forment. Les Aigles. Les Crotales. Chacun développe ses rituels, sa fierté interne. Tout va bien. Puis Sherif introduit la compétition. En moins de quarante-huit heures, les insultes fusent. Les drapeaux adverses brûlent. Des embuscades nocturnes sont planifiées. Des garçons parfaitement normaux se comportent comme des factions tribales au bord de la violence.
L'expérience de la Grotte des Voleurs a longtemps été racontée comme une démonstration pure : séparez deux groupes, et l'hostilité émerge naturellement. La réalité est plus compliquée. Gina Perry, dans The Lost Boys (2018), a fouillé les archives de Sherif et découvert qu'une première tentative — en 1953, à Middle Grove — avait lamentablement échoué. Les garçons refusaient tout simplement de se comporter en tribus hostiles. Sherif et ses assistants ont dû mettre la main à la pâte : saboter des activités, détruire des biens, attiser les tensions. L'hostilité n'a pas émergé spontanément — elle a été soigneusement cultivée.
Qu'est-ce que ça change La séparation ne suffit pas à créer un ennemi. Mais elle crée les conditions où l'ennemi devient possible. Et une fois l'ennemi installé — par compétition, par provocation, par circonstance — il déclenche une cascade biochimique précieuse pour le groupe : dopamine de la victoire, ocytocine du lien, cortisol de la menace partagée. La cohésion, en somme.
La deuxième partie de l'expérience est encore plus intéressante. Sherif tente de réconcilier les deux camps. Les pique-niques communs dégénèrent en batailles de nourriture. Les films partagés tournent à l'affrontement. Les bonnes intentions ne suffisent pas. Ce qui finit par fonctionner, c'est une canalisation d'eau en panne qui prive les deux camps de leur approvisionnement. Face à cette menace commune, l'hostilité fond. Les garçons ne sont pas devenus meilleurs — ils ont simplement trouvé un ennemi plus urgent que l'autre groupe.
Des dizaines d'études ultérieures ont confirmé ce résultat : un objectif supra-ordonné — un défi partagé contre un adversaire commun — réduit les conflits intergroupes. La méthode de Sherif était discutable, mais sa conclusion a survécu à l'examen.
Henri Tajfel, survivant de la Shoah devenu professeur à Bristol, est entré en psychologie sociale par la question la plus personnelle qui soit : comment des humains ordinaires en arrivent-ils à déshumaniser d'autres humains ordinaires
Sa réponse, développée avec John Turner sous le nom de Théorie de l'identité sociale, est d'une simplicité dérangeante. L'être humain construit son identité par comparaison. Je sais qui je suis en sachant qui je ne suis pas. Ce n'est pas un bug. C'est l'architecture de base.
Dans leurs expériences, des participants assignés aléatoirement à un groupe — sur la base d'un pile ou face — favorisaient immédiatement leur propre groupe au détriment de l'autre, même contre leur intérêt économique personnel. Même quand le groupe n'existait que depuis cinq minutes.
Une nuance importante, cependant : Tajfel a montré que la simple catégorisation — la perception d'une frontière entre « nous » et « eux » — suffit à produire du favoritisme envers son propre groupe. Mais ce favoritisme n'implique pas nécessairement de l'hostilité envers l'autre. On peut préférer les siens sans détester les autres. La frontière suffit à produire de la loyauté interne; l'ennemi, lui, l'électrise.
La conclusion reste vertigineuse : la cohésion ne vient pas de vos valeurs affichées dans le hall d'entrée. Elle vient du dehors. Et si elle ne vient pas du dehors, elle ira chercher un dehors à l'intérieur.
Steve Jobs a inventé Apple, en inventant l'ennemi d'Apple.
En 1984, la publicité du Super Bowl montre une femme qui lance un marteau sur un écran géant où Big Brother prononce un discours. IBM n'est jamais nommée, mais tout le monde comprend. Cette publicité n'a pas vendu un ordinateur. Elle a vendu une appartenance. Être utilisateur Mac, c'était prendre parti dans un conflit entre la créativité et la conformité. Apple n'était pas un fabricant de matériel informatique. Apple était une résistance.
Jobs le répétait dans ses mémos internes : les équipes qui n'ont pas d'ennemi s'endorment; celles qui en ont un s'électrisent. Une organisation qui sait ce qu'elle combat sait ce qu'elle est. Une organisation qui ne combat rien devient, très progressivement, son propre champ de bataille.
Nokia en est la démonstration par l'absurde. En 2007, l'entreprise finlandaise détenait 40% du marché mondial du téléphone mobile. Puis l'iPhone débarque. Une étude de Vuori et Huy, publiée en 2016 dans Administrative Science Quarterly, a disséqué ce qui s'est passé ensuite : les cadres intermédiaires avaient peur de remonter les mauvaises nouvelles, la direction était paralysée par la complaisance, les divisions hardware et software se sont transformées en factions rivales. En quatre ans, Nokia perd 90% de sa valeur boursière. L'étude parle de dysfonctionnement émotionnel et d'attention éparpillée — mais on peut aussi lire l'échec autrement : Nokia avait un ennemi réel et crédible, Apple, et personne n'a eu le courage de le nommer pour fédérer les troupes. Faute d'adversaire commun désigné, les divisions se sont dévorées entre elles.
Ozymandias, c'est d'abord le nom grec de Ramsès II, le pharaon égyptien dont les statues colossales devaient traverser les millénaires. En 1818, le poète anglais Percy Shelley en a fait le symbole de l'orgueil démesuré : dans son sonnet, un voyageur découvre dans le désert les ruines d'une statue gigantesque, dont le piédestal proclame encore « Je suis Ozymandias, roi des rois. Contemplez mes œuvres, ô puissants, et désespérez! » Autour, il n'y a plus que du sable.
C'est ce nom qu'Alan Moore et Dave Gibbons ont choisi pour le personnage central de Watchmen, leur bande dessinée de 1986. Adrian Veidt est un ancien superhéros devenu homme d'affaires milliardaire. Son nom de justicier : Ozymandias. Au fil de l'histoire, on découvre qu'il a passé des années à analyser la géopolitique mondiale et qu'il est arrivé à une conclusion terrifiante : les États-Unis et l'URSS vont s'autodétruire dans une guerre nucléaire. Non pas parce qu'ils sont mauvais, mais parce qu'ils n'ont plus d'ennemi commun assez menaçant pour les forcer à coopérer. Chaque bloc se retourne contre lui-même. La cohésion s'effondre.
Alors Veidt fabrique un ennemi de toutes pièces. Il simule une invasion extraterrestre, tue des millions de personnes à New York, et les superpuissances se tendent la main face à la menace commune. La paix mondiale est sauvée — au prix d'un génocide orchestré.
Le diagnostic de Veidt était juste. Son remède était monstrueux.
Et c'est précisément ce qui rend le personnage utile pour penser la stratégie organisationnelle. Veidt incarne le piège de l'ennemi fabriqué : la tentation de créer une menace artificielle pour produire une cohésion que l'organisation n'arrive pas à générer autrement. Ça fonctionne un temps. Puis les gens découvrent le mensonge, et la cohésion s'effondre avec la crédibilité de ceux qui l'ont fabriquée.
L'ennemi n'a pas besoin d'être spectaculaire. Il n'a pas besoin d'être fabriqué. Il a besoin d'être nommé.
Netflix offre un exemple fascinant — et plus ambigu qu'il n'y paraît. L'histoire officielle raconte que Reed Hastings a fondé l'entreprise après avoir payé 40$ de frais de retard pour Apollo 13 oublié chez lui. Netflix se serait construit « contre les frais de retard » — un ennemi minuscule, quotidien, mais qui parlait à tout le monde. Chaque décision de design, de tarification, de logistique trouvait immédiatement son orientation : est-ce que ça nous rapproche ou nous éloigne de l'élimination des frais de retard
Sauf que Marc Randolph, co-fondateur, a démenti cette version dans son livre That Will Never Work (2019). L'idée de Netflix est née d'une conversation sur le commerce en ligne, pas d'une frustration contre Blockbuster. L'histoire des frais de retard est un récit construit après coup.
Ce que cet exemple révèle est peut-être encore plus intéressant : l'ennemi peut être construit rétrospectivement. Netflix a transformé les « frais de retard » en ennemi narratif après coup — et ce récit a fonctionné pour aligner l'organisation. L'ennemi n'a pas besoin d'être la genèse réelle. Il a besoin d'être crédible, partagé, mobilisateur. (Pour aller plus loin sur Netflix, voir notre article Netflix : la machine à traverser les crises.)
Ce qui compte : l'ennemi est précis, crédible, partagé. Et il est nommé explicitement — pas laissé à l'imagination de chacun, qui finira par en inventer un à sa porte.
L'ennemi interne. Quand la direction ne désigne pas d'ennemi extérieur, les équipes en trouvent un à l'intérieur. Les finances combattent les opérations. Le siège combat le terrain. La tribu cherche son « eux » — si vous ne le lui donnez pas, elle le choisira parmi vous.
L'ennemi fantôme. C'est le piège d'Ozymandias. Certaines organisations fabriquent une menace imaginaire pour produire une cohésion artificielle. Ça fonctionne un temps, puis les gens découvrent le mensonge, et la cohésion s'effondre avec la crédibilité de ceux qui l'ont fabriquée. La manipulation produit de la cohésion temporaire et de la méfiance permanente.
L'ennemi de substitution. L'organisation sans ennemi extérieur se retourne parfois contre son propre passé — contre les gens qui ont construit ce qui existe, contre la culture d'avant. Une organisation qui se réinvente en combattant ce qu'elle était, sans jamais nommer ce contre quoi elle veut réellement lutter, se bat jusqu'à l'épuisement.
Un ennemi mal choisi ne crée pas la cohésion. Il crée une guerre civile avec une bonne conscience.
La première question à se poser n'est pas « quelles sont nos valeurs » mais « contre quoi nous battons-nous » Les valeurs définissent le caractère de l'organisation. L'ennemi en définit l'énergie.
La deuxième question : est-ce que l'ennemi que vous avez choisi grandit les gens qui vous suivent Un ennemi bien choisi rend les équipes plus généreuses, plus créatives, plus résilientes. Un ennemi mal choisi les rend paranoïaques et épuisées.
Veidt avait raison sur le diagnostic, mais il avait tort sur le remède. La cohésion ne se fabrique pas de toutes pièces — elle se gagne par la désignation honnête de ce qu'on combat vraiment. C'est moins spectaculaire qu'une fausse invasion extraterrestre. C'est aussi beaucoup plus durable.