Nous l'avons vu dans un précédent article, les nudges — coups de pouce — sont un moyen puissant de contrôle du comportement des humains. Ça paraît gros dit comme ça, mais c'est tout petit, au contraire. Un nudge est une incitation au passage à l'acte quasiment imperceptible, et qui repose sur une prémisse universelle : les humains sont paresseux.
L'idée de Thaler et Sunstein (les papas des nudges), c'est qu'il est préférable d'aider l'usager à prendre la bonne décision — éthiquement, c'est aussi la décision que ce dernier aurait prise sans nous, mais il a besoin d'un coup de pouce pour se lancer. Nous avons vu qu'il existait plusieurs types de nudges et qu'ils étaient souvent utilisés dans la santé, dans les services publics, mais aussi en économie (dans les services bancaires, les levées de fonds, etc.) Bref, aucun domaine n'échappe aux nudges. Pourquoi un tel succès? Parce que la plupart du temps, un nudge ne coûte (presque) rien. Tester un nudge est donc peu risqué et très tentant... Il était donc tout naturel que la politique s'empare de cet outil tactique puissant.
L'utilisation des nudges en politique est un terrain éthique miné, qu'il s'agit d'observer avec un regard critique. Un article du Guardian signé Andrew Sparrow➊ sur le conservateur David Cameron, architecte conservateur du Brexit — et de la crise économique traversée par la Grande-Bretagne depuis — a révélé l'importance des nudges dans les décisions politiques. En quelques définitions (parfois un peu cyniques), Sparrow récapitule le travail de Thaler et Sunstein en se lançant dans un exercice que je n'ai pas hésité à personnaliser.
Parce que les mécanismes des nudges peuvent vous aider à comprendre bien des choses en matière de psychologie comportementale. Associé à l'économie, cette discipline s'appelle l'économie comportementale. Elle est riche d'enseignement et évite les raccourcis souvent pris par les organisations, qui se terminent en voie sans issue. Normal : l'humain est complexe... mais passionnant. Cela va vous aider à mieux comprendre la complexité de vos employés, de vos clients, des citoyens de votre municipalité ou de votre province. Mieux comprendre la mécanique de ces coups de pouce, c'est vous préparer à être de meilleurs stratèges du changement.
Daniel Kahneman avait lui-même pavé la voie de la psychologie comportementale en remportant le prix Nobel d'économie en 2002, cinq ans avant Thaler. Ils ont d'ailleurs collaboré, et les recherches de Kahneman expliquent bien des choses➋ . Il a démontré que le cerveau humain fonctionnait à deux vitesses. Le système 1, rapide et intuitif. Le système 2, rationnel, délibéré. Biologiquement, le système 1 ne demande pas beaucoup d'énergie. Le système 2 est plus énergivore, donc plus fatigant. Le nudge est donc un stimulus qui va privilégier le système 1. Il va provoquer une action rapide, qui demande peu d'effort... et notre cerveau adore ça!
→ Misez sur l'instinct. En politique, mieux vaut être sympathique et rassurant que stratégique et brillant. Pourquoi? Parce que la plupart des électeurs ne se rendent pas jusque-là dans leurs réflexions. Cela explique beaucoup de scrutins de ces dernières années, partout dans le monde. Si vous voulez réussir, pensez sans cesse au Système 1. Il faut parler à l'instinct des gens.
Deuxième idée de Thaler et Sunstein, il existe toujours un architecte du choix, assumé ou pas. La personne qui va écrire le menu du jour sur l'ardoise au restaurant, celui ou celle qui va décider de l'emplacement des étals à l'épicerie, ou bien les gens qui ont choisi les photos sur les murs de votre coiffeur... Il y a toujours quelqu'un qui a décidé quelque chose à votre place... et c'est bien normal. L'idée est d'assumer ce rôle et d'en profiter pour influencer ce choix. L'économiste prend l'exemple d'une cafétéria, où l'on peut décider de mettre les salades avant les burgers pour influencer le choix des gourmands, qui savent que la salade est un meilleur choix. En politique, on pourrait parler de "manipuler les questions" si on voulait être cynique ou brutal. Mais si les politiciens sont aussi des architectes des choix, certains d'entre eux ne s'en rendent probablement pas compte. Thaler et Sunstein pensent même que s'ils comprenaient cela, ils feraient mieux leur travail.
Depuis la naissance des nudges, les cabinets-conseils en politique n'ont pas lésiné sur l'usage intensif des coups de pouce pour demander aux citoyennes et citoyens de faire... la bonne chose. Le premier ministre britannique David Cameron, le président Obama, le président Macron ont tous créé des cellules spécialisées dans les nudges, les nudges units➍➎➏. Il s'agit d'un groupe de spécialistes des biais psychologiques. Ces experts font des recommandations de nudges à leurs clients (ici des cabinets présidentiels ou ministériels), afin d'atteindre des objectifs définis. Avec un regard critique, on peut parler de manipulation de masse. Avec un regard pragmatique, il s'agit d'assumer que tout choix est l'oeuvre d'un architecte. Et lui convient aussi d'assumer ce rôle d'architecte.
Le Canada n'est pas en reste. Le gouvernement fédéral s'est doté d'une nudges unit pour gérer la crise du COVID❼. Au Québec, les journalistes se sont peu penchés sur la question, même si on a pu observer les nudges dans la promotion de bonnes habitudes environnementales❽. Bref, les nudges sont vraiment partout!
Par définition, le nudge — l'architecte du choix qui a choisi le nudge — est paternaliste. C'est un terme qu'assument Thaler et Sunstein. L'idée, c'est d'améliorer la vie des gens... même contre leur gré. L'expression originale est "Libertarian paternalism", ce qui ressemble à un oxymore géant. On pourrait la traduire par paternalisme bienveillant, libéral, libertarien (ultra-libéral), ou intrusif et condescendant selon qu'on soit pour ou contre. La cause n'est pas entendue et fait encore débat entre les philosophes et les économistes.
Les économistes (et certains décideurs politiques) ont tendance à travailler sur l'hypothèse que les gens agissent rationnellement et qu'ils font toujours ce qui est le mieux pour eux. Cette hypothèse est fausse. Thaler et Sunstein appellent les gens qui se comportent réellement de cette manière des Econs❼, des sortes de "robots comportementaux" agissant de la bonne manière et toujours de la même façon. Thaler et Sunstein ont démontré que "les vraies personnes" n'agissent pas toujours de manière rationnelle. Elles sont sans cesse influencées par des biais et des émotions qui les empêchent d'être conformes à une norme imaginée par les instituts de sondage, les chercheurs, les économistes et les politiciens. On appelle ces gens imparfaits et irrationnels... des humains.
Thaler et Sunstein ont démontré que l'humain (en tant qu'individu) n'aime pas le changement, et qu'il a tendance à accepter ce qui est proposé. Ce biais de statu quo s'applique aussi collectivement. On parle alors de conservatisme collectif.
Dernier fait intéressant, lorsque les gens sont interrogés sur ce qu'ils ont l'intention de faire dans une enquête, ils sont plus susceptibles de le faire. Si un partisan vient cogner à votre porte, ou si un sondeur vous appelle pour savoir si vous allez voter demain... La probabilité que vous alliez vraiment voter augmente de 25%. Les instituts de sondages ont de beaux jours devant eux!
Des petits malins planchent déjà sur la suite de la saga. En 2021, Cambridge University Press a publié un article➓ sur ces supers coups de pouce, les nudges plus qui incorporent un élément de réflexion dans le nudge, une sorte de nudge "System 1 + 2", donc. Ce sont des études qui valent la peine qu'on surveille leur évolution, même si cette réflexion semble un peu contre-intuitive au regard de la pensée originelle de Thaler et Sunstein.
Le jeune philosophe est un pur-sang de la droite catholique française, maire-adjoint de Versailles et délégué à la Jeunesse et à l'Enseignement supérieur. Un esprit sain dans un corps sain de gendre parfait, de chemisette bien repassée de curé de paroisse potentiel. J'exagère à peine, puisque notre candidat est engagé contre l’avortement, contre l’adoption par des parents du même sexe, contre le mariage gay, contre l'immigration telle qu'elle est pratiquée en Europe, etc. Bref Bellamy n’a pas les atours du « candidat pour la modernité ».
Mais... je l'ai déjà dit (et peut-être déjà répété), un livre n'est pas un concours de beauté ou de popularité. J'aime lire des auteurs pour savoir comment il pensent avant de m'arrêter à ce qu'ils pensent. Dans ce cas précis, je ne pourrais pas être plus éloigné des idées politiques de Bellamy, et je déplore même qu'un esprit si habile soit au service d'idées si nauséabondes. Cela étant clarifié, Bellamy est un philosophe efficace, dans le sens où il apporte un regard interrogateur sur notre époque. Aussi, cet essai Demeure n'est pas politique le moins du monde... et il est passionnant.
Par ailleurs, si les opinions les tendances politiques du philosophe n'ont pas échappées aux critiques littéraires, tous reconnaissaient l'étanchéité entre le Bellamy-auteur et le Bellamy-politicien.
D'abord, Bellamy se défend d’être conservateur, et son essai contre « l’ère du mouvement perpétuel » est un exercice rhétorique finement mené, qui le rend difficile à identifier politiquement. C’est que cet esprit précoce ne dénonce pas le changement en soi. Il dénonce le changement sans but précis. Il accuse notre incapacité à nous « poser » et à définir ce qu’il appelle des points fixes — que nous appelions autrefois des valeurs, mais en politique les valeurs sont devenues l’argument des conservateurs, alors que le mouvement est celui de la modernité. Bref, Bellamy mérite toute notre attention pour proposer un contrepoids crédible à la panacée du changement, et à notre béatitude technologique.
“Je ne suis pas contre le progrès, bien au contraire. Mais l'erreur du moment est de penser que tout changement est un progrès”✱. Pour Bellamy, face à la transformation du monde par des outils technologiques que nous ne maîtrisons pas, face à la menace de la crise écologique, le rôle de la politique est peut-être de défendre des repères et donner du sens à ce monde.
Copernic et Galilée ont remis le monde en mouvement, le privant d’un coup de la stabilité rassurante d’un but à atteindre. Avant eux, il existait une fin, une ligne d'arrivée, un repos éternel. Depuis, tout est changement perpétuel, il n'y a plus de repère absolu — il n’est même plus certain que nous ayons à mourir un jour. Notre monde repose sur un socle où tout est remis en question dans ce que Bellamy appelle un progressisme sans destination. Il faut désormais définir des points fixes pour donner un sens.
Tout s’écoule, disait Parménide. Or, rappelle Bellamy, la rivière ne s’écoule que parce que la rive est immobile. Le mouvement ne vaut que s’il est observé d’un point fixe. C’est donc la fixité qui permet le mouvement. Au delà de la rhétorique abstraite, on peut s'interroger sur notre manque de destination. Nous allons tous quelque part. Nous y allons tous de plus en plus vite. Mais où allons-nous « Où vas-tu Gilgamesh? » interrogeait le tout premier texte de notre civilisation.
C’est la question que nous nous posons depuis l’aube des temps. Quel est notre but Dans quelle direction La quête de sens porte bien son nom. Finalement, Bellamy veut sauver la possibilité du mouvement en fixant des repères, une destination, Il rappelle « qu’une chose est sûre : nous ne sortirons pas de la fascination du mouvement par l'éloge de l’immobilité », et propose « la sagesse du discernement ».
Aujourd'hui nous refusons la fixité. Nous voulons pouvoir négocier tout ce qui est. Nous ne supportons plus les limites spatiales, temporelles, biologiques. La technique nous a aidés à tout abolir. Nous voulons habiter sur Mars, voyager dans le temps, ou changer de sexe. Notre liberté ne supporte aucune dérogation. Le désir s’impose au déterminisme. Dès lors, l’idée (technophile) s’est imposée : si tout peut changer, alors tout doit changer. Oui, mais pour aller où Mais où vas-tu Gilgamesh
Et la famille est un point fixe fondamental pour Bellamy, qui précise ses positions sur la procréation. Sa rhétorique contre la procréation assistée mérite une écoute impartiale — quelle que soit notre idée personnelle sur le sujet, ce qui n'est pas évident. Bellamy y voit le signe d’un changement de paradigme dans le domaine de la santé, qui passe de l’humain réparé à l’humain augmenté, en répondant à un “désir que notre condition humaine ne satisfait pas”.
Il pose ainsi la question du rôle de la médecine : doit-elle répondre à tous nos besoins Et cette question est parfaitement pertinente. Aujourd’hui personne ne peut contester l’utilité d’une couveuse pour sauver un prématuré ni le stimulateur cardiaque qui vient au secours de certains de nos aînés. Cette amélioration est un progrès indiscutable. Or, il s’agit bien ici d’une médecine d’optimisation, d’un corps augmenté par la technologie.
Pensez maintenant à la grossesse extra utérine demandée par certains groupes féministes de Californie pour une grossesse équitable — qui ne pénaliserait pas la mère — puisque la gestation se ferait totalement en dehors du corps. Au delà d’avoir été imaginée par Aldoux Huxley dans Le meilleur des mondes, l’ectogenèse est aujourd'hui une réalité, et les premiers tests ont été menés par Alan W. Flake et son équipe du Center for Fetal Research, de l'Hôpital pour enfant de Philadelphie. Des agneaux nés hors corps pour valider des recherches visant les humains. L'utérus artificiel, pour sauver de grands prématurés humains, ou pour éviter l'iniquité de la grossesse. Cette idée peut nous paraître choquante, farfelue ou immorale. Or, il ne s’agit que d’une question d'époque. Au milieu du XIXe on étouffait les enfants enragés entre des matelas✱. Au début du siècle dernier, on guérissait les femmes dépressives par la lobotomie, en perçant un trou dans leur crâne pour y prélever des morceau de cerveau (sans anesthésie, bien évidemment). Aujourd'hui nos grands-papas vivent avec des piles électriques dans le cœur, et demain nos mamans accoucheront extra utero.

Ce qui ressemble à un point fixe — la santé, la morale, la vie, la mort — est un repère mouvant, qui se déforme au gré des époques et des capacités scientifiques.
Notre définition contemporaine de la santé date de 1945. L’Organisation mondiale de la santé à imposé cette définition encore en vigueur aujourd'hui : la santé est un état de complet bien-être physique, mental et social. Jusqu’alors, la santé, c’était « le silence des organes » d'après la définition délicieuse de Paul Valéry. Et demain
L'humain augmenté existe déjà. Celui d'aujourd'hui est une bénédiction. Celui de demain est une abomination. Simple question de timing.
Bellamy continue son réquisitoire en s'attaquant à l’économie, qui n’a bien évidemment pas échappé à cette fluidité — l’économie du stock et du patrimoine a laissé la place à l’économie du flux. La valeur d’échange a remplacé la valeur d’usage. Rien n’est plus fait pour être conservé, tout est fait pour être échangé — le plus souvent possible, le plus rapidement possible. Aujourd'hui les échanges boursiers se font à une vitesse d’une fraction de seconde, on préfère louer que posséder, rien n’est pensé pour durer.
Le travail aussi a changé. Autrefois il valorisait le métier, l’expérience, aujourd’hui il glorifie l’adaptabilité, la mobilité, la flexibilité. Tout le langage a changé. L’agilité a remplacé la sagesse. Et la « nouvelle économie » n’échappe pas à cet appétit du mouvement, entre les startups qui glorifient le démarrage — la mise en mouvement — et l’économie de partage, qui consiste à faire de l’argent avec ce qui était autrefois gratuit. L’hospitalité, l’autostop, le prêt d’outils. Le bon vieux coup de main est devenu une transaction. Jusqu’à La Poste française, qui facture désormais le petit bonjour du facteur à 19,90 € par mois pour cinq minutes par semaine. Mais où vas-tu Gilgamesh
J'ai voulu faire le tour de la pensé de Bellamy, en la nourrissant d'exemples que j'ai pu moi-même pu observer. J'apprécie sa pensée des points fixes, du discernement et du jugement sur un avenir décidé. Je ne partage pas ses conclusions. Aucune d'elles. Bonne nouvelle, elles ne sont PAS l'objet de son essai — ce qui prouve que nous pouvons faire usage de sa réflexion et arriver à des destinations bien différentes. Alors je salue sa rhétorique, son courage et son bon sens, même si j'aurais préféré qu'il en fît un usage différent, au service d'une cause plus laïque et moins manipulée.
Je vous souhaite une lecture sage et dépassionnée de "Demeure", c'est un ouvrage riche, fort, et généreux.
Selon l’enquête AI at Work 2025 du Boston Consulting Group (2025), menée auprès de plus de 10 600 employés dans 11 pays, 36 % seulement s’estiment suffisamment formés à l’IA, et 54 % utiliseraient des outils non autorisés si les bons venaient à manquer. L’IA clandestine est déjà dans vos murs. Et selon le sondage How to implement transformations for long-term impact de McKinsey (2023), 12 % des répondants seulement ont maintenu leurs gains plus de trois ans. Les transformations trébuchent presque toutes au même moment : quand l’essai doit devenir un réflexe.
Avant de recommander quoi que ce soit, nous allons écouter. Des entrevues individuelles, longues, confidentielles, menées par nos ethnographes auprès d’employés de tous les étages. Nous y entrons avec le moins d’hypothèses possible : aucune grille par génération, par niveau hiérarchique ou par département. Bien nous en prend, car ces catégories n’expliquent presque rien. Le « jeune forcément à l’aise » et le « vétéran forcément réfractaire » sont des raccourcis que le terrain dément à chaque mandat.
Au fil de nos mandats nous avons découvert deux variables fondamentales qui permettent de réellement cerner le profil de vos employés : leur tolérance aux risques et leur tolérance à la délégation IA. La première mesure la capacité d’accepter un résultat imparfait, de se tromper devant les autres et d’être jugé par ses pairs. La seconde mesure la disposition à confier à un outil une part de sa rédaction, de son analyse, voire de son jugement. Ces deux variables traversent les générations, les titres et les services.
Elles touchent directement aux trois besoins psychologiques que l’IA vient bousculer, selon Erik Hermann, Stefano Puntoni et Carey Morewedge dans Why Gen AI Feels So Threatening to Workers (Harvard Business Review, 2026) : la compétence, l’autonomie et l’appartenance. Confier une part de son travail à un outil remet en jeu sa compétence et son autonomie; accepter le risque expose au jugement des pairs, donc à l’appartenance. Croisées, ces deux variables dessinent quatre profils. Aucun profil ne vaut mieux qu’un autre; la grille sert à parler un langage commun. Chacun a son besoin en souffrance, et mérite donc son parcours.

Forte tolérance au risque, forte tolérance à la délégation. Dans nos entrevues, il se reconnaît à sa confiance double : en lui-même et en l’outil. Il teste par lui-même sans attendre qu’on lui montre la voie, et les ratés médiatisés de l’IA ne le freinent pas; il préfère se faire sa propre idée. Il a déplacé sa valeur professionnelle : elle réside dans l’analyse et le jugement, et l’effort de production compte peu à ses yeux. « C’est moi le cerveau de l’affaire, ça raccourcit juste le temps. » Il parle de l’IA avec aisance, montre ce qu’il fait, partage ses trouvailles. C’est précisément ce qui peut l’isoler : son enthousiasme avance plus vite que celui de son équipe, et il finit parfois par explorer seul.
Avec lui, le risque s’appelle la solitude, puis le désengagement. Everett Rogers l’avait décrit dès 1962 dans Diffusion of Innovations : les premiers à adopter une nouveauté sont souvent perçus comme marginaux par leur groupe, et l’innovation se propage réellement quand des leaders d’opinion respectés s’en emparent. Donnez-lui donc une place reconnue : un mandat officiel de compagnon IA, du temps protégé dans sa description de poste, des « prompt parties » à animer. Seul critère : la curiosité. Un adjoint administratif passionné fait un meilleur compagnon qu’un cadre compétent et indifférent.
Forte tolérance au risque, faible tolérance à la délégation. Confiant en lui-même, méfiant envers l’outil, il explore volontiers et garde la main sur ce qui compte. Nous l’avons vu tracer une frontière nette : pour la recherche et la synthèse, aucun problème; pour le raisonnement et la création professionnelle, blocage. Il relit tout, refait tout, et ce travail en double lui coûte un temps qu’il juge nécessaire. Sa méfiance a une source : les défaillances de l’IA rapportées dans les médias, qu’il cite volontiers en entrevue et qui confirment ses réserves. Sa rigueur protège la qualité du travail. Elle a aussi un coût caché : tant qu’il ne délègue rien de substantiel, les gains promis par l’IA restent théoriques pour lui.
La recherche montre comment l’amener plus loin. Dans Overcoming Algorithm Aversion (Management Science, 2018), Berkeley Dietvorst, Joseph Simmons et Cade Massey ont constaté que les gens délaissent un algorithme dès qu’ils le voient se tromper, mais l’utilisent bien plus volontiers lorsqu’ils peuvent en modifier les résultats, même légèrement, et obtiennent alors de meilleurs résultats. Offrez-lui des ateliers de prompting sur des cas réels, en petits groupes, et des listes de vérification par métier, construites avec lui. Puis trois paliers sur son cœur d’expertise : l’IA prépare et il décide; l’IA propose et il arbitre; l’IA exécute et il valide. Il passe de relecteur à arbitre, sans rien céder sur la qualité.
Faible tolérance au risque, forte tolérance à la délégation. C’est le profil le plus paradoxal de la matrice : méfiant envers lui-même, confiant dans l’outil. Il utilise l’IA sous la pression de la charge de travail davantage que par conviction, produit beaucoup avec elle, et en parle peu. En entrevue, la gêne affleure vite. Déléguer à l’IA ressemble pour lui à tricher, comme si l’effort fourni faisait la valeur du travail : « C’est comme si c’était pas toi qui avais fait l’examen. » Il craint le regard des collègues et des gestionnaires plus que l’outil lui-même. Il a déjà trouvé les gains; il lui manque la permission de les assumer au grand jour.
Sa crainte est fondée. Dans Evidence of a social evaluation penalty for using AI (PNAS, 2025), Jessica Reif, Richard Larrick et Jack Soll ont établi, auprès de plus de 4 400 participants, que ceux qui utilisent l’IA au travail sont jugés moins compétents et moins motivés. La réponse est collective : une charte du droit à l’erreur signée par la direction, des cercles de pratique sans gestionnaire dans la salle, le rituel du « meilleur ratage IA de la semaine ». Amy Edmondson appelait cela la sécurité psychologique dès 1999 (Psychological Safety and Learning Behavior in Work Teams, Administrative Science Quarterly).
Faible tolérance au risque, faible tolérance à la délégation. C’est le profil le plus résistant de la matrice, et le plus argumenté. Sa résistance est active : il questionne, objecte, documente. Il voit dans l’IA une double menace, pour l’intégrité professionnelle et pour la sécurité des données, et ses objections sur la fiabilité sont souvent fondées. En entrevue, il cite des cas précis d’erreurs, de fuites, de réponses inventées. Comme il ne délègue pas encore, il n’a pas connu l’inconfort de la délégation; son jugement repose sur ce qu’il observe autour de lui. Dans une organisation, il joue un rôle précieux : c’est souvent lui qui pose la question que personne n’ose poser.
Ses objections méritent mieux qu’un argumentaire : un siège au comité de veille qui examine chaque cas d’usage avant déploiement, un rôle de relecteur officiel, un registre public des objections. Sa vigilance solitaire devient une fonction reconnue. La science lui donne en partie raison : dans Navigating the Jagged Technological Frontier (Harvard Business School, 2023), Fabrizio Dell’Acqua et ses collègues ont observé 758 consultants; dès que la tâche sortait du champ de compétence de l’outil, ceux qui utilisaient l’IA se trompaient davantage.
Au contraire. Les parcours peuvent être différents sans créer quatre transformations parallèles. Le sceptique ancré, le gardien vigilant, le délégateur anxieux et l’explorateur assumé doivent tous comprendre la même chose : où l’organisation veut aller, ce qui est permis, ce qui ne l’est pas et vers qui se tourner quand ils hésitent. On peut adapter le rythme, les exercices et le degré de délégation à chacun, mais pas le cadre. Dans nos mandats, ce socle commun repose sur quatre conditions très concrètes : une direction qui parle d’une seule voix, des messages simples et répétés, des compagnons accessibles dans les équipes et une formation qui travaille autant les outils que les croyances. Les voici en détail.
Une direction qui parle d’une seule voix. Quand un vice-président dit « IA générative », qu’un autre parle d’« agents autonomes » et qu’un troisième évoque « l’automatisation », chacun croit défendre le même projet. Les équipes, elles, entendent trois projets différents, et le message se dilue dès le premier étage. Avant de former qui que ce soit, la direction doit s’entendre sur ses mots : ce qu’on appelle IA chez nous, ce qu’on attend d’elle, ce qu’on refuse de lui confier.
Des messages clés, peu nombreux et répétés. Trois ou quatre idées simples suffisent : pourquoi on s’y met, ce qui est permis, ce qui ne l’est pas, ce qu’on gagne. Elles doivent revenir dans chaque réunion, chaque communication, chaque formation, jusqu’à ce que n’importe quel employé puisse les réciter. Un message entendu une fois reste une annonce; répété cent fois, il devient une norme.
Des compagnons dans tous les services. L’adoption se joue à côté du poste de travail, au moment précis où quelqu’un bloque et se tourne vers un collègue. D’où l’importance d’avoir, dans chaque équipe, une personne curieuse, disponible et reconnue pour ce rôle. Les explorateurs assumés en sont les candidats naturels.
Une formation à deux étages. Le premier étage est visible : les outils, le prompting, les cas d’usage. Il s’apprend en atelier, en quelques heures. Le second est souterrain : les croyances, la peur d’être jugé, l’estime de soi professionnelle, le sentiment de tricher. Aucun atelier ne le règle. Il se travaille lentement, dans les rituels d’équipe, les tête-à-tête avec un gestionnaire, les petites victoires partagées.
Ces quatre conditions reposent sur le modèle COM-B de Susan Michie, Maartje van Stralen et Robert West (The behaviour change wheel, Implementation Science, 2011), selon lequel un comportement n’apparaît que lorsque trois éléments sont réunis : la capacité, l’occasion et la motivation. La capacité, c’est le premier étage de la formation : savoir se servir des outils. L’occasion, ce sont les compagnons à proximité et une direction dont le langage clair rend l’usage permis et visible. La motivation, c’est le second étage : des croyances apaisées, une estime de soi préservée, et des messages répétés qui donnent un sens à l’effort. La plupart des programmes IA financent la capacité et espèrent que l’occasion et la motivation suivront d’elles-mêmes. Elles suivent rarement.
Reste à mesurer. Un questionnaire court et anonyme, repris tous les six mois, montre si les gens se déplacent dans la matrice : combien de gardiens vigilants commencent à déléguer, combien de délégateurs anxieux osent en parler, combien de sceptiques ancrés acceptent un premier cas d’usage.
On a beau parler de transformation technologique, de licences et de feuilles de route, ce qui reste à la fin, ce sont des habitudes : le réflexe d’ouvrir l’outil devant un document à résumer, l’aisance d’en parler à un collègue, la confiance de montrer son travail sans craindre d’être jugé. Ces habitudes naissent profil par profil, au rythme de chacun.
L’IA devient une culture le jour où le sceptique ancré siège au comité qui encadre les usages, où le gardien vigilant dispose de protocoles qui lui laissent le dernier mot, où le délégateur anxieux reçoit la permission d’assumer ce qu’il fait déjà, et où l’explorateur assumé trouve un rôle à la mesure de sa curiosité. Ce jour-là, l’outil se fond dans la manière de travailler.
Rien de tout cela ne se devine depuis un bureau de direction. Chaque organisation a ses propres croyances, ses propres peurs et ses propres façons d’apprivoiser l’IA. Tout cela se découvre sur le terrain, une conversation à la fois. C’est notre métier. Et si on allait écouter vos équipes
Le monde change à un rythme effréné, et chaque entreprise doit s’adapter si elle veut rester pertinente. Mais la tâche semble parfois trop grande et la montagne trop élevée à gravir. Alors, comment y parvenir
Une réponse très intéressante à cette question nous provient du monde du sport. En 2002, David Brailsford s’est vu confier la responsabilité de l’équipe moribonde de cyclisme du Royaume-Uni. Le défi était de taille: en 100 ans d’histoire, l’équipe n’avait remporté qu’une seule médaille d’or. Suite à l’arrivée de Brailsford, l’équipe a connu toute une transformation: elle a décroché sept médailles d’or à Pékin en 2008, avant de répéter l’exploit à Londres en 2012 et à Rio en 2016. En octobre 2015, il a expliqué comment son équipe et lui sont parvenus à renverser la tendance, dans le cadre d’une entrevue auprès de Harvard Business Review.
Toute la philosophie de l’équipe de Brailsford est basée sur trois grands piliers, qu’ils surnomment “les principes du podium”:
La théorie des gains marginaux devient particulièrement importante pour les piliers 2 et 3. Selon Brailsford, il faut penser petit, c’est-à-dire segmenter en différentes facettes l’entraînement en cyclisme, et tenter d’améliorer de 1% chacune de ces facettes. C’est de cette façon que l’équipe a modifié les programmes alimentaires, les techniques d’entraînement, ainsi que plusieurs petits détails de la vie quotidienne. Par exemple, pour assurer un sommeil optimal aux cyclistes, ces derniers voyageaient avec leur oreiller et leur matelas personnel lors des compétitions internationales. L’équipe allait même jusqu’à ne serrer aucune main lors des compétitions afin d’éviter de contracter une maladie infectieuse.
La théorie des gains marginaux s’applique aussi parfaitement en entreprise ou dans n'importe quelle autre forme de structure. Les gestionnaires qui désirent mobiliser leur personnel face au changement réussiront s’ils affrontent le changement 1% à la fois.
Chez Perrier Jablonski, nous sommes de grands adeptes du "modèle de Doblin" : une revue de 10 types d’innovation (que nous avons élargi à 12) pour être sûrs de ne rien oublier quand vient le temps de penser l'innovation. Ce modèle, inventé par Doblin (la branche innovation de Deloitte) segmente l’organisation en dix chantiers d’innovation, comme la structure organisationnelle et la marque, sur lesquels les gestionnaires peuvent agir pour innover au sein de leur organisation.
Lorsqu’un changement est introduit dans une organisation, il provoque inévitablement des réactions. Ces dernières, souvent interprétées comme des résistances, sont en réalité des préoccupations légitimes. Céline Bareil a développé un modèle structurant pour comprendre ces dynamiques : les sept phases de préoccupations.
Madame Bareil est une figure influente dans le domaine de la gestion et du changement organisationnel. Professeure à HEC Montréal, elle se spécialise dans les dynamiques de transformation en milieu de travail, explorant comment les entreprises et leurs employés s'adaptent aux innovations et aux transitions majeures. Avec une approche axée sur les personnes, ses recherches touchent des thématiques telles que l'accompagnement au changement, les apprentissages organisationnels et le leadership dans des contextes complexes.
Ce modèle explique que les individus progressent dans un cheminement logique face au changement, allant de l’indifférence initiale à une pleine adhésion — pour peu que leurs préoccupations soient traitées adéquatement.
Cette théorie s’applique incroyablement bien au contexte d’un pitch, car ce dernier prépare toujours le terrain à un changement imminent. Lorsqu’on propose une nouvelle idée, un projet ou un produit, on confronte son audience à un futur différent, qui suscite des réactions similaires à celles observées lors d’un changement organisationnel. Un pitch efficace — comme une bonne gestion du changement — doit répondre à ces préoccupations avec clarté, empathie et vision. En adressant chaque phase, on ne vend pas seulement une idée, mais on construit une adhésion progressive et durable au changement qu’elle incarne.
Pour accompagner vos équipes dans le changement, il est essentiel de répondre aux préoccupations exprimées à chaque phase. Voici comment le faire efficacement.
Un gestionnaire avisé se concentre non seulement sur les mots, mais aussi sur les actions. Chaque phase est une opportunité de bâtir la confiance et d’assurer un passage réussi vers l’étape suivante.
Pour illustrer, prenons un exemple "brûlant"... le cas du retour au bureau après une période prolongée de télétravail :
Imaginez un pilote de ligne. Il est aux commandes d'un avion rempli de passagers. Soudain, un moteur tombe en panne. Puis le deuxième. Les alarmes se déclenchent, l'appareil perd de l'altitude et le sol se rapproche dangereusement. Le pilote doit réagir. Vite.
Bonne nouvelle, personne ne va mourir. Nous sommes dans un simulateur de vol.
Les pilotes s'entraînent régulièrement à affronter des situations catastrophiques. Des pannes, des incendies, des conditions météorologiques extrêmes. On leur apprend à gérer des événements qu'ils espèrent ne jamais rencontrer dans leur carrière. Et personne ne trouve ça particulièrement inquiétant. Au contraire, c'est rassurant de savoir que le pilote qui nous emmène en vacances a déjà appris à gérer le pire.
Alors pourquoi, lorsqu'il s'agit d'intelligence artificielle, imaginer une catastrophe devrait-il nécessairement nous empêcher d'avancer? Peut-être parce que nous confondons deux choses : imaginer le pire et le croire inévitable.
En janvier 2026, une grande enquête Ipsos réalisée pour Google confirmait quelque chose d'assez spectaculaire. Au Canada, nous avons peur de l'intelligence artificielle. Nous sommes particulièrement pessimistes, anxieux, méfiants et réfractaires à son adoption. Et tout ça alors que notre pays traîne depuis vingt-cinq ans un sérieux problème de productivité.
Il y a quelque chose de fascinant dans ce paradoxe. Une technologie pourrait nous aider à rattraper une partie de notre retard économique, mais nous sommes parmi les plus inquiets à son sujet.
Cette peur a quelque chose de familier. L'historien Luc Mary, dans Le Mythe de la fin du monde, a recensé 183 annonces de fin du monde depuis la chute de l'Empire romain. Et nous sommes toujours là.

Et si notre capacité à imaginer le pire était justement l'une de nos meilleures façons de préparer l'avenir?
Il y a quelques jours, je suis tombé sur une vidéo d'une jeune philosophe qui publie sous le pseudonyme PhiloSophia. Elle étudie la philosophie contemporaine à l'École normale supérieure, à Paris. Et franchement, j'ai trouvé son raisonnement brillant.
Elle rapproche deux philosophes allemands du siècle dernier, Günther Anders et Hans Jonas, pour expliquer quelque chose qui me travaille depuis un moment : pourquoi avons-nous aussi peur de l'avenir, et surtout, à quel moment cette peur cesse-t-elle de nous être utile?
Je lui dois l'architecture de cette réflexion. Le rapprochement entre ces deux penseurs, son application à l'intelligence artificielle et cette idée d'un point de bascule entre prudence et fatalisme viennent de son travail.
J'aimerais reprendre son raisonnement, y ajouter quelques histoires et voir ce qu'il peut nous apprendre sur notre façon de prendre des décisions.
En 1956, le philosophe Günther Anders publie L'Obsolescence de l'homme. Onze ans auparavant, deux bombes atomiques avaient détruit Hiroshima et Nagasaki. Pour la première fois, l'humanité avait démontré qu'elle possédait les moyens techniques de provoquer sa propre destruction.

Anders développe deux idées particulièrement troublantes. La première est la honte prométhéenne. Nous fabriquons des machines dont les performances dépassent certaines de nos capacités. Elles calculent plus vite, travaillent sans fatigue, exécutent des opérations avec une précision qui nous échappe. Face à nos créations, nous découvrons nos limites. Nous sommes lents, imparfaits et, détail assez contrariant, mortels.
La seconde est le décalage prométhéen. Notre capacité à fabriquer des choses extraordinaires progresse plus rapidement que notre capacité à en imaginer les conséquences.
Pensez à la bombe atomique. Des scientifiques sont parvenus à maîtriser les réactions nucléaires, à calculer leur puissance et à fabriquer une arme. Mais comment se représenter véritablement la destruction d'une ville entière en quelques secondes? Comment imaginer les conséquences politiques, morales et humaines d'une technologie pareille?
Nous étions capables de fabriquer quelque chose que nous avions beaucoup de difficulté à nous représenter.
Soixante-dix ans plus tard, l'IA nous place devant une difficulté comparable, même si les technologies et leurs risques sont très différents. Nous développons des outils capables de produire des textes, des images, des analyses et d'accomplir des tâches de plus en plus complexes. Et nous avons parfois bien du mal à imaginer ce que tout cela changera dans cinq ou dix ans.
Alors notre imagination fait ce qu'elle sait faire. Elle remplit les blancs. Et elle ne les remplit pas toujours avec des scénarios optimistes.
En 1979, un autre philosophe, Hans Jonas, publie Le Principe responsabilité. Il propose une idée que je trouve absolument brillante : l'heuristique de la peur.

Le mot est compliqué, mais le principe est assez simple. Lorsque nous développons une technologie susceptible d'avoir des conséquences graves ou irréversibles, nous avons la responsabilité d'imaginer ce qui pourrait mal tourner. Pourquoi? Pour éviter que cela arrive.
C'est exactement ce que font les pilotes dans leurs simulateurs de vol. On imagine une catastrophe, on la reproduit dans un environnement contrôlé, puis on apprend à la prévenir ou à y réagir. La peur devient un outil de préparation.
Pensez à l'énergie nucléaire. Après Hiroshima et Nagasaki, puis avec la multiplication des puissances nucléaires, les États ont progressivement élaboré des mécanismes de contrôle, des accords internationaux et des règles de non-prolifération. Le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires, ouvert à la signature en 1968, est entré en vigueur en 1970.
Ces mécanismes ne font pas disparaître le danger. Ils témoignent néanmoins d'une capacité remarquable : transformer la conscience d'un risque en règles collectives. Et si nous faisions la même chose avec l'intelligence artificielle?
PhiloSophia met surtout le doigt sur le moment où cette peur change de nature. Tout se joue dans une différence grammaticale.
« Ça va mal aller. »
« Ça pourrait mal aller. »
Vous voyez la nuance? Dans la première phrase, le futur est déjà écrit. La catastrophe est certaine. Nous pouvons nous indigner, protester, dénoncer, mais au fond, à quoi bon faire des efforts? Si tout est perdu, autant attendre la fin.
Dans la deuxième, le futur est encore ouvert. Il existe un risque, peut-être même important. Mais il existe aussi des moyens de l'éviter, de le réduire ou d'en limiter les conséquences.
Le conditionnel nous oblige à réfléchir. Le futur catégorique risque de nous dispenser d'agir. C'est là que la peur devient intéressante pour les dirigeants et les gestionnaires : une inquiétude peut être parfaitement légitime sans constituer une raison suffisante pour immobiliser toute une organisation.
Imaginez une réunion de direction. Quelqu'un affirme que l'IA pourrait provoquer des fuites de données confidentielles. C'est vrai. Elle pourrait. Quelqu'un d'autre s'inquiète des erreurs produites par les outils. C'est également vrai. Un troisième craint que les compétences de ses équipes s'affaiblissent à force de déléguer certaines tâches à des machines. Encore une inquiétude parfaitement recevable.
Et maintenant?
| La peur | Ce qui pourrait arriver | Notre décision |
|---|---|---|
| Confidentialité | Fuite de données sensibles. | Outils approuvés et accès contrôlés. |
| Fiabilité | Erreur dans une décision importante. | Validation humaine selon le risque. |
| Compétences | Délégation sans jugement critique. | Formation et vérification des résultats. |
Vous remarquerez quelque chose. Aucune de ces décisions ne garantit que le risque disparaîtra complètement. Mais chacune transforme une inquiétude en travail concret. C'est là que commence la responsabilité.
Dans une organisation, on peut facilement confondre prudence et immobilisme. Un projet soulève des questions, alors on demande davantage d'analyses. Puis un comité supplémentaire. Puis une politique plus complète. Puis une nouvelle évaluation. Et pendant ce temps, la technologie évolue, les employés expérimentent parfois de leur côté et les occasions d'apprendre nous passent sous le nez.
Il faut évidemment des mécanismes de contrôle. Mais ceux-ci devraient nous permettre d'avancer de façon responsable, pas devenir une méthode sophistiquée pour ne jamais décider.
Je reviens à notre pilote. Imaginez qu'après avoir passé des heures dans un simulateur à affronter des pannes, des incendies et des turbulences, il annonce qu'il refuse désormais de décoller. Trop dangereux. Il connaît tous les scénarios possibles, et certains sont franchement terrifiants.
Ce serait quand même un drôle de résultat pour une formation censée améliorer la sécurité aérienne.
Nous faisons parfois exactement la même chose avec l'IA. Nous imaginons les risques avec une précision remarquable. Nous multiplions les scénarios catastrophes. Nous documentons les erreurs. Puis nous en concluons qu'il serait plus prudent d'attendre.
Attendre quoi, exactement? Que la technologie ne présente plus aucun risque? Que nous connaissions toutes ses conséquences? Que quelqu'un d'autre ait pris toutes les décisions difficiles à notre place?
Nous n'aurons probablement jamais ce luxe. Et ce serait dommage, parce que nos inquiétudes ont une véritable valeur. Elles nous obligent à poser de meilleures questions, à concevoir des protections, à anticiper des problèmes et à prendre nos responsabilités.
Alors continuons d'imaginer le pire. C'est utile. Mais une fois le scénario catastrophe terminé, il faut sortir du simulateur. Et faire décoller l'avion.