Une question, vingt-cinq points
Un soir de campagne, le téléphone sonne. Une voix polie vous demande si vous comptez aller voter. Vous répondez oui, évidemment. Qui répond non à ça? Vous raccrochez, convaincu qu'il ne s'est rien passé.
En 1987, le psychologue Anthony Greenwald et trois collègues ont testé l'hypothèse inverse. Dans Increasing voting behavior by asking people if they expect to vote (Journal of Applied Psychology, 1987), des étudiants sont joints par téléphone et invités à prédire s'ils iront voter dans les jours suivants. Le groupe témoin reçoit l'appel, sans la question. Résultat : 86,7 % de participation chez ceux qui se sont prononcés, contre 61,5 % chez les autres. Vingt-cinq points. Pour une question. [1]
Greenwald fait lui-même le calcul qui fait rêver les organisateurs politiques : appelez 10 000 sympathisants sûrs, et un effet de cette taille vous rapporte environ 2 500 votes. Le phénomène collectionne depuis les noms : autoprophétie, effet de simple mesure, effet question-comportement. Le ressort est simple. On se prédit en citoyen modèle, puis on se sent tenu d'honorer la prédiction. Le marketing connaît le même mécanisme : Morwitz, Johnson et Schmittlein l'ont documenté en 1993 pour l'intention d'achat (Does Measuring Intent Change Behavior?, Journal of Consumer Research).
Sauf que
Ce que la réplication a fait au miracle
Le chiffre de Greenwald repose sur 56 sujets. Quand trois chercheurs de Yale refont l'expérience avant la primaire présidentielle de 2000, avec 1 160 citoyens, soit environ dix fois l'échantillon d'origine, les 25 points fondent : une hausse de 0,1 point, à peine perceptible. [2] En 2010, Nickerson et Rogers enfoncent le clou dans Do You Have a Voting Plan? (Psychological Science) : demander aux gens s'ils voteront ne bouge presque rien; leur faire formuler un plan concret augmente la participation, jusqu'à 9,1 points dans les ménages à un seul électeur. [3]
Les méta-analyses tranchent avec sobriété. L'effet existe, il est petit (g = 0,14), et le biais de publication le gonfle : une fois corrigé, il tombe à 0,08. [4]
Le contre-exemple suédois
L'histoire ne s'arrête pas là. Mikael Persson a repris quatorze enquêtes électorales nationales suédoises, de 1960 à 2010, où le vote de chaque répondant est vérifié dans les registres. Verdict : être interviewé avant l'élection augmente bel et bien la participation, surtout chez ceux qui avaient peu de chances de voter, et la trace subsiste des années plus tard. [5]
Sonder fait donc voter. Un peu. Et d'abord ceux qui hésitaient à se déplacer.
Le Québec sous la sonde
Combien de sondages, au juste?
Il n'existe aucun registre officiel; le total dépend de qui compte. L'agrégateur Poliwave recensait 75 sondages de 8 firmes au 5 septembre. Vote-scope en nourrit son modèle avec 83. Onze avaient paru depuis le déclenchement en date du 14 septembre, dont trois le même lundi, signés Pallas, Synopsis et Léger. Pour mesurer le chemin parcouru : durant toute la campagne de 2007, six sondages avaient été publiés. [6]
Et ce décompte sous-estime la réalité. Léger indique avoir mené 11 vagues en ligne entre le 12 juin et le 24 août, auprès de 11 305 Québécois; les tableaux publics en affichent trois pour la même période. Les sondages internes des partis, eux, n'apparaissent nulle part.
Y en a-t-il trop? Youri Rivest, de Synopsis, a répondu au Devoir : « C'est comme demander à un poissonnier s'il a trop de poissons ». La loi, elle, ne dit rien : la Loi électorale du Québec n'interdit ni la publication de sondages en période électorale ni leur réalisation le jour du vote. [7] Le fédéral interdit la diffusion de nouveaux sondages le jour du scrutin, et la France, la veille et le jour même.
Un ordre de grandeur qui dégonfle tout
Faisons le calcul (le mien, à prendre comme tel). Quatre-vingts sondages d'environ mille répondants, c'est de l'ordre de 80 000 questionnaires. Le Québec comptait 6 302 789 électeurs inscrits en 2022. On parle d'à peine plus de 1 % de l'électorat, et c'est un plafond : les panels web réinterrogent souvent les mêmes personnes. Même à pleine puissance, l'effet Greenwald serait une erreur d'arrondi à l'échelle du Québec.
Si les sondages font voter, le mécanisme passe donc ailleurs : par le chiffre publié.
Ce que le chiffre publié fait aux gens
Course serrée, urnes pleines
La meilleure preuve vient de Suisse. Bursztyn et ses collègues (Journal of the European Economic Association, 2024) ont croisé la date exacte de publication des sondages pour 52 référendums fédéraux avec le vote postal quotidien à Genève. Quand un sondage annonce une course serrée, la participation grimpe aussitôt après sa parution, et l'effet est plus fort là où les journaux en parlent le plus. Assez fort, selon leurs simulations, pour renverser des résultats. [8]
Or, la campagne québécoise envoie exactement ce signal. Le PQ mène, avec le PLQ et la CAQ au coude-à-coude entre 21 et 24 %. Dans 26 circonscriptions, le meneur a moins de trois points d'avance. De 40 à 45 % des électeurs restent prenables. Après 66 % de participation en 2022, un des taux les plus faibles des dernières décennies, c'est une bonne nouvelle potentielle.
La certitude, elle, démobilise
Le même chiffre, présenté autrement, produit l'effet contraire. Westwood, Messing et Lelkes l'ont montré dans Projecting Confidence (Journal of Politics, 2020) : les probabilités de victoire augmentent le sentiment de certitude, embrouillent une bonne partie du public et font baisser la participation. [9] Au Québec, on peut lire ces jours-ci que le PQ a 96 % de chances de finir premier, et 5 % de chances d'être majoritaire. Deux chiffres vrais en même temps, que peu de gens savent tenir ensemble. La sociologue Claire Durand (Université de Montréal) le disait dès juin dans Options politiques : l'influence des sondages est surtout indirecte, et passe par les projections de sièges et les probabilités qu'on en tire; environ 10 % des répondants d'une expérience américaine confondaient probabilité de victoire et intentions de vote. [10]
Et le choix lui-même?
Moins qu'on le croit. Sur l'élection fédérale de 2015, Daoust, Durand et Blais concluent que l'exposition aux sondages n'est associée ni à un changement de vote ni à la participation; elle améliore seulement la capacité à prédire le gagnant. [11] Le mythe de l'électeur paresseux qui suit la parade résiste mal : au Québec, ceux qui suivent les sondages sont plus scolarisés, plus intéressés par la campagne, et les francophones y prêtent de 1,6 à 2,3 fois plus attention. [6] Là où l'influence est documentée, elle est stratégique : en 1988, des électeurs canadiens ont délaissé un parti mal placé pour leur deuxième choix, plus viable. Dans une course à cinq au scrutin uninominal, c'est ce terrain-là qu'il faut surveiller.
Un doute honnête demeure : les données canadiennes ne voient aucun effet sur la participation, les suisses en voient un net. Les méthodes diffèrent (exposition autodéclarée d'un côté, expérience naturelle au jour près de l'autre), et personne n'a encore refait l'exercice suisse ici.
Mesurer, c'est déjà toucher
Le débat public demande s'il y a trop de sondages. La recherche suggère une question plus utile : que dit le chiffre, et sous quelle forme? Un écart serré mobilise. Un pourcentage de certitude endort.
La leçon déborde la politique. Chaque sondage d'engagement, chaque questionnaire de satisfaction est une petite intervention : demander à quelqu'un ce qu'il compte faire le change un peu. Autant poser la question qui travaille le mieux, celle du plan (quand, où, comment) plutôt que celle de l'intention.
Si on vous appelle d'ici le 5 octobre, répondez. Puis faites ce que vous avez dit.











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