




Lors des élections présidentielles américaines de 2016, la victoire de Donald Trump a illustré un phénomène souvent décrit par les analystes politiques : le "vote caché". Avant l’élection, les sondages montraient Hillary Clinton en tête, souvent de manière confortable. Cependant, lorsque les résultats sont tombés, Trump a remporté une victoire éclatante dans plusieurs États-clés, renversant toutes les prédictions.
Cette divergence entre les sondages et les résultats réels peut être attribuée en partie au biais de désirabilité sociale. Les électeurs, particulièrement dans un contexte polarisé, peuvent hésiter à exprimer ouvertement leur soutien à un candidat controversé, par crainte du jugement social. Ils préfèrent déclarer une intention de vote plus "acceptable" tout en votant selon leurs véritables préférences une fois dans l’isoloir, où leur choix est protégé par l’anonymat.
En 2024, cette dynamique a de nouveau été mise en évidence, mais avec des nuances. Alors que les sondages suggéraient une lutte acharnée entre Joe Biden et son adversaire républicain, les résultats finaux ont montré une mobilisation inattendue de certains segments de la population. Là encore, les intentions exprimées dans les sondages n’ont pas reflété fidèlement les comportements électoraux réels. Ce décalage est accentué par l’évolution des outils de sondage, qui peinent à capturer la complexité des opinions dans un électorat de plus en plus fragmenté.
Les implications de ce phénomène vont au-delà des élections. Dans le monde des affaires, par exemple, les consommateurs déclarent souvent vouloir soutenir des entreprises éthiques ou respectueuses de l’environnement, mais leurs choix d’achat montrent une autre réalité. Le coût, la praticité et les habitudes prennent souvent le dessus sur les valeurs proclamées. Ce décalage pousse les entreprises à s’interroger sur la manière de concilier intentions exprimées et comportements réels.
Dans le domaine de la santé publique, cet écart peut avoir des conséquences critiques. Les gens affirment vouloir adopter des habitudes saines – manger équilibré, faire de l’exercice ou réduire leur consommation d’alcool –, mais les comportements ne suivent pas toujours. Les campagnes de prévention doivent donc être conçues pour aller au-delà des déclarations d’intention et influencer les actions concrètes.
L’écart entre ce que les gens disent et ce qu’ils font ne se limite pas à la politique. Dans la vie quotidienne, il est fréquent que les individus déclarent des intentions ou des valeurs qu’ils n’appliquent pas. Plusieurs raisons psychologiques expliquent ce comportement :
Les marques écoresponsables savent que les consommateurs aiment se dire "verts". Cependant, plutôt que de transformer en profondeur leurs processus de production, certaines entreprises se contentent d'adopter des stratégies de greenwashing – mettant en avant des initiatives environnementales superficielles pour répondre aux attentes déclarées des consommateurs. Mais ces campagnes peuvent se retourner contre elles, car les consommateurs deviennent de plus en plus critiques face à des promesses non tenues. Ainsi, si les gens disent vouloir des marques responsables, leurs choix réels traduisent souvent d’autres priorités : le prix, la praticité, ou l’image.
La montée des préoccupations liées à la santé a incité de nombreux consommateurs à déclarer qu’ils privilégient les produits sans sucre ou à faible teneur en calories. Pourtant, les ventes d’alternatives comme les boissons light ou les barres protéinées sans sucre ajoutés restent limitées par rapport aux produits traditionnels riches en sucre. Une étude de Mintel a montré que, bien que 49 % des consommateurs britanniques affirment vouloir réduire leur consommation de sucre, les ventes de friandises classiques, comme les bonbons ou le chocolat, continuent de croître. Pourquoi ? Les habitudes alimentaires profondément ancrées et le rôle émotionnel des sucreries (réconfort, nostalgie, plaisir immédiat) surpassent souvent les intentions de consommation saine.
Des marques comme Everlane ou Patagonia ont popularisé l’idée de la mode éthique et durable. Bien que les consommateurs déclarent vouloir soutenir des marques responsables, le fast-fashion continue de dominer le marché. Des géants comme Shein ou H&M affichent des croissances impressionnantes, en dépit des critiques sur leur impact environnemental.Les données montrent que 63 % des consommateurs se disent préoccupés par la durabilité dans la mode, mais 56 % admettent prioriser le prix et la rapidité de livraison lors de leurs achats. Les vêtements éthiques, souvent plus chers et moins accessibles, peinent donc à séduire en masse.
Les tendances post-pandémie montrent une volonté croissante de consommer local et de soutenir les petites entreprises. Pourtant, des plateformes comme Uber Eats et Deliveroo continuent de prospérer, même lorsque les frais sont élevés et que l’origine des produits est floue. Une étude menée par McKinsey a révélé que 72 % des consommateurs affirment vouloir soutenir les restaurants locaux, mais seulement 25 % d’entre eux passent réellement commande directement auprès des établissements. La commodité et l’habitude de passer par des plateformes dominent les bonnes intentions.
Les marques qui souhaitent réduire l’écart intention-action doivent faciliter l’adoption de comportements alignés avec les valeurs des consommateurs. Par exemple, Loop, une initiative de Carrefour et d'autres grandes enseignes, propose des emballages réutilisables avec un système de retour pratique intégré. Ce modèle cherche à éliminer la barrière logistique associée aux solutions durables.
Le plaisir ou la récompense immédiate peuvent motiver les actions. Par exemple, les programmes de fidélité offerts par des marques écoresponsables, comme Lush, incitent les consommateurs à rapporter leurs emballages vides en échange d’un produit gratuit. Ces incitations rendent l’effort plus attrayant.
Il est crucial de sensibiliser les consommateurs sans les culpabiliser. Les campagnes qui montrent l’impact positif d’un comportement (par exemple, le nombre de bouteilles sauvées grâce à l’achat d’une gourde) sont souvent plus efficaces que celles qui se concentrent uniquement sur la responsabilité individuelle.
L’écart entre les intentions est les actions est universel. Il est influencé par la désirabilité sociale, les habitudes et les contraintes pratiques. Qu’il s’agisse de sondages, de consommation ou de santé, les choix sont souvent guidés par des motivations inconscientes ou des émotions. Pour agir, il faut simplifier les comportements, offrir des incitations et éduquer efficacement. Mieux comprendre cet écart aide à répondre aux attentes réelles des publics.

Imaginez si vous pouviez prédire le comportement de vos clients avec une simple équation mathématique : Achat = bénéfice - prix. Le résultat de l’équation est positif ? Bingo! Vous venez de générer une nouvelle vente. À l’inverse, vous obtenez un résultat négatif? Ajustez votre prix ou augmentez les bénéfices de votre produit et le tour est joué. Malheureusement, ce n'est pas si simple que ça. Votre rôle en tant que marketeur est d’éviter ce piège pour influencer plus efficacement vos clients.
Mais d’abord, d’où vient cette illusion que le consommateur est cohérent ? Du début du XXI siècle. Il s’agit d'une ère marquée par des progrès scientifiques majeurs : découverte de la théorie de la relativité (Albert Einstein), de la radioactivité (Marie Curie) et des ondes radio électromagnétiques (Heinrich Hertz). Les sciences pures ont la cote et décrédibilisent les sciences humaines et sociales. Résultat? Psychologues, sociologues et anthropologues consacrent leur temps à essayer de mathématiser l’humain pour démontrer l’objectivité scientifique et la rigueur de leurs théories.
On doit l’une des premières mathématisations du comportement humain (achat = bénéfice perçu-prix) à John Watson, père du béhaviorisme américain. Selon lui, l’humain cherche toujours le plus grand bénéfice au moindre coût. C’est ce qu’il appelle le « choix rationnel ». Voyant les failles de cette théorie, son collègue, Clark L. Hull revoit l’équation et y intègre l’intensité du stimulus (V), le niveau de conditionnement (D), la motivation (K), le temps (J), l’intensité de l’habitude (sHr), l’intensité de l’inhibition (sIr), la fatigue (Ir), l’erreur aléatoire (sOr) et le seuil minimal pour provoquer une réaction (sLr). Le résultat donne l’équation suivante : sEr = V × D × K × J × sHr - sIr - Ir - sOr - sL
Même si cette version reflète davantage la complexité de la prise de décision, plusieurs chercheurs se rendent à l’évidence et rejettent les tentatives de modélisation mathématique, les qualifiant de trop simplistes et réductrices.
Aujourd’hui, l’attrait vers la modélisation demeure, puisque, avouons-le, conceptualiser les comportements humains procure une certaine forme de soulagement. Ça donne l’illusion qu’il est possible de prédire les comportements. Mais c’est faux! Bien souvent, il existe un écart entre l’intention et le comportement.
C’est au début des années 1970 que les psychologues Daniel Kahnemam et Amos Tversky se penchent sur l’écart entre l’intention et le comportement. Le premier, récipiendaire d’un prix Nobel, est psychologue et économiste alors que le second est professeur à l’Université de Stanford. Ensemble, ils introduisent les concepts des heuristiques et des biais cognitifs.
On décrit les heuristiques comme tous les raccourcis utilisés par notre cerveau pour prendre des décisions complexes, rapidement.
Prenez l’exemple suivant : nous sommes en novembre, c'est la première tempête de l’hiver. Vous devez vous rendre au bureau et vous savez que le trajet sera plus long qu’à l’habitude. Combien de temps plus long? Dur à dire. Ainsi, vous ajoutez 20 minutes à la durée de votre trajet habituel. Sur quoi s’est basée votre décision? Peut-être sur une expérience passée ou simplement sur le temps que vous avez devant vous pour partir plus tôt. Mais une chose est sûre, il est plus facile et efficace d’ajouter 20 minutes que d’analyser tous les facteurs impactant la fluidité du trafic (déneigement, accident, accessibilité de certaines routes, etc.). Vous avez pris un raccourci décisionnel.
C'est lorsque les heuristiques mènent à des erreurs systématiques ou des décisions incohérentes qu’ils deviennent des biais cognitifs. Si à chaque tempête vous arrivez en retard au bureau, malgré votre intention d’arriver à l’heure, c’est sans doute parce qu’un biais cognitif affecte votre jugement. Est-ce parce que vous surestimez la vitesse de votre conduite (biais de supériorité illusoire)? Ou encore parce que vous refusez d’admettre qu’il faut prévoir 40 minutes et non 20 (biais d’optimisme)? Les deux sont possibles puisque 200 à 300 biais influencent notre comportement et provoquent des écarts entre notre intention et notre comportement.
Il est difficile d’évaluer le nombre précis de biais puisque la recherche en neuroscience évolue constamment, mais deux doctorantes en psychologie de l’UQAM ont lancé une encyclopédie pour recenser les plus communs. Cette référence en vulgarisation scientifique propose une classification des biais selon les trois types d’heuristiques développés par Kahnemam et Tversky : disponibilité, représentativité ainsi qu’ajustement et ancrage. Voyons comment ils provoquent des écarts entre les intentions et les comportements, chacun à leur manière.
Il s'agit de choix basés sur la facilité avec laquelle des informations viennent à l’esprit. Prenons le cas des changements climatiques. Une étude de McKinskey a dévoilé que 39 % des gens avaient l’intention de compenser les émissions carbone de leur vol d’avion lors de leurs prochaines réservations.❶ Une plateforme de réservation a plutôt conclu qu’aussi peu que 4% des gens l’ont vraiment fait.❷ Comment expliquer cet écart? Les comportements « pro-environnementaux » sont souvent soumis au biais de compassion, c’est-à-dire qu’on attribue à autrui la responsabilité de ses échecs, plutôt qu’à soi. Il est plus facile de blâmer le gouvernement et les grandes entreprises pour les changements climatiques que soi-même. Ceci peut expliquer l’écart entre l’intention et le comportement.
Ce sont les décisions prises en misant sur une perception de similarité entre deux événements ou objets. En marketing, l’heuristique de représentativité entraîne souvent l'effet de Halo. Il s’agit de juger un produit en se basant sur la première impression qu’il crée. Si l’emballage d’un produit est attrayant ou si un porte-parole apprécié y est associé, le consommateur peut développer une attitude positive envers celui-ci. Ainsi, l'effet de halo amoindrit l’importance des autres critères d’achats comme le prix ou la durabilité d’un produit, causant des décisions pas tout à fait rationnelles.
Enfin, cela concerne les décisions faites en attribuant d'abord une valeur initiale (ancrage), puis un ajustement selon une estimation. Pensez à un abonnement au gym. Une étude de l’UQAM a démontré que l’intention des abonnés était d’y aller 3 fois par semaine, mais en réalité, ils ne l’ont fréquenté en moyenne que 1,39 fois par semaine. Pourquoi? Parce que l’adhésion à un gym est plus souvent influencée par les recommandations de la santé publique, qui préconisent en moyenne à 2,5 heures d'activité physique hebdomadaire.❸ Le biais d’autorité établit un ancrage qui a eu raison du comportement des abonnés. La preuve : 50 % des gens ne respectent pas les objectifs qu’ils se fixent lors de leur abonnement à la salle d’entrainement, signe qu’il existe bel et bien un écart entre l’intention et le comportement.❼
Vous l’avez compris, le consommateur cohérent est une illusion. Il existe un écart entre son intention et son comportement. Alors, comment influencer efficacement les comportements? Rappelez-vous que les biais sont basés sur des heuristiques qui, eux-mêmes, reposent sur le principe de faciliter les décisions complexes du quotidien. Donc plutôt que d’essayer de modéliser et de mathématiser les comportements, facilitez le choix de vos clients!
Vous disposez d’un outil précieux, inventé par Thaler et Sunstein, pour être y arriver : les nudges. L’idée derrière les nudges est de structurer les choix de manière à faciliter le comportement souhaité. Comment ? Réorganisez l’information, ajoutez un renforcement, imposez une option par défaut ou simplifiez l’information.
Pensez au restaurant du coin. Le plat vedette est mis en évidence sur la carte, la bière est offerte en promotion de 16h à 18h et lorsque vous payez, on vous propose automatiquement 18 % de pourboire. Ce sont tous des incitatifs dont l’intention est de manipuler les décisions en devenant l’option évidente. En maitrisant les nudges, vous deviendrez un architecte du choix.
Mais attention! Être un architecte du choix ne s’improvise pas! Cela demande une compréhension approfondie de vos clients. Il existe différentes méthodes pour bâtir cette intelligence : enquête, sondage, entrevues, analyse des données Web et transactionnelle, CRM, etc. Récoltez de nouvelles sources de données et analysez-les pour développer des nudges qui incitent le comportement souhaité. Le mot clé à retenir? Facilité! C’est beaucoup plus fiable que n’importe quelle équation mathématique.
Pour plus de détails sur les nudges, nous avons rédigé un article complet, disponible ici!
Richard Thaler est une figure de proue de l’économie comportementale, a dédié sa carrière à remettre en question cette créature de légende, et ce, avec un humour et une sagacité sans pareil. Il est l'un des papas des nudges, auxquels nous avons consacré plusieurs articles. Intéressons-nous ici au concept des econs et la manière dont il illustre un problème fondamental du markerting traditionnel et de l'économique en général. Pourquoi econ? C'est une abréviation de « économiste », un personnage fictif purement logique et rationnel. Attention, prononcez à l'anglaise, si vous ne voulez pas être regardés bizarrement quand vous direz fierement "aujourd'hui, je vais vous parles d'econ" — c'est un conseil d'ami :)
Thaler a débuté son exploration en observant des phénomènes que la théorie économique traditionnelle ne parvenait pas à expliquer. L’homo economicus, cet agent rationnel qui maximise son utilité en toute circonstance, est une fiction utile pour construire des modèles, mais il ne représente guère la réalité humaine. Nous sommes plutôt des econs et des humans, selon Thaler : les econs sont rationnels et logiques, tandis que les humans, c’est nous, des humains influencés par des biais cognitifs.
Pour saisir l’impact des biais cognitifs, pensons aux erreurs systématiques que nous faisons tous les jours : surestimer notre auto-contrôle (comme se promettre de faire de l’exercice tous les matins), céder aux tentations à court terme (malgré des objectifs de long terme), ou encore être plus sensibles aux pertes qu'aux gains (la fameuse aversion à la perte). Thaler a su transformer ces concepts en outils pratiques, notamment avec les nudges.
Un econ, c’est l’individu parfait des modèles économiques classiques. Imaginez un être doté d’une mémoire parfaite, qui peut évaluer toutes les options possibles, calculer les probabilités et choisir l’option qui maximise sa satisfaction, toujours et en toutes circonstances. Si vous lui demandez de choisir entre une épargne retraite et un road trip en Europe, l’econ fera instantanément tous les calculs nécessaires pour évaluer les bénéfices futurs de la retraite et comparer la satisfaction immédiate du voyage. Et il choisira toujours la meilleure option, sans se laisser influencer par des émotions ou des biais cognitifs.
L’econ ne se laisse jamais séduire par les publicités (ou s'il l'est, c'est que les marketeurs ont prévu ses réactions parfaites d'econ parfait). Il ne fait jamais d’erreurs de jugement, n’a aucune préférence irrationnelle pour le présent (la fameuse préférence temporelle) et ne ressent pas la douleur de perdre un billet de 50 euros plus intensément que la joie d’en trouver un. Bref, l’econ est un robot qui ne connaît ni le regret, ni la distraction, ni l’auto-illusion. Selon Thaler, c’est un mythe dangereux sur lequel repose toute une partie de la science économique.
Richard Thaler a pris un malin plaisir à démolir cette fiction. Pourquoi ? Parce qu’en se basant sur cette version idéalisée de l’humain, les économistes échouent à comprendre des comportements réels. Dans son ouvrage Misbehaving, Thaler raconte ses premières confrontations avec l’idée des econs : ses collègues considéraient que la rationalité absolue était un postulat fondamental. Mais lui voyait la réalité autrement. Nous sommes influencés par nos émotions, notre paresse, nos amis, et par mille facteurs irrationnels.
Quand on prend pour acquis que les humains sont des econs, les erreurs deviennent inévitables dans la conception des politiques publiques. Par exemple, on part du principe que les gens épargneront naturellement pour leur retraite si c’est dans leur intérêt. Mais en réalité, la plupart des gens procrastinent, sous-estiment l’avenir, ou ne comprennent même pas les implications des choix qui s’offrent à eux. Si nous étions des econs, nous n’aurions pas besoin de nudges, ces incitations douces qui aident à prendre les bonnes décisions sans forcer les choix. Mais comme nous ne sommes pas des econs, ces mécanismes sont devenus indispensables.
Le contraste entre les econs et ce que Thaler appelle les humans (c’est-à-dire, nous tous, avec nos défauts) est bien plus qu’un simple exercice intellectuel. Cela a des conséquences massives sur la manière dont les économies sont organisées. Par exemple, la théorie économique classique suppose que les consommateurs comparent tous les prix avant d’acheter un produit. Dans la réalité, les humans achètent impulsivement, sont influencés par des habitudes, et peuvent être victimes d’illusions de rareté ou de prestige.
Thaler a montré que dans le monde réel, les humains préfèrent parfois un gain certain à une option plus risquée mais plus payante. Nous sommes aussi extrêmement sensibles aux contextes dans lesquels les décisions sont prises. Un econ, en revanche, ne serait jamais influencé par la manière dont une question est posée ou par l'environnement dans lequel elle est posée.
Pourquoi est-ce important ? Parce que si vous basez des décisions politiques ou des stratégies d'entreprise sur l’idée que tout le monde se comporte comme un econ, vous courez à l’échec. En revanche, si vous comprenez que nous sommes bien plus humans qu’econs, vous pouvez concevoir des systèmes qui tiennent compte de nos faiblesses. Cela explique pourquoi l'économie comportementale, avec ses découvertes sur la psychologie humaine, est devenue cruciale dans des secteurs comme le marketing, la finance ou la gestion publique.
En marketing, les econs frappent encore. Il sont les consommateurs idéaux des campagnes marketing les plus rationnelles : ceux qui comparent méticuleusement chaque option, analysent les prix, et choisissent toujours l’offre qui maximise leur utilité. Mais en réalité, les humains sont bien plus complexes, et c’est là que l’économie comportementale de Thaler change la donne. Les marketeurs qui continueraient à s’adresser aux consommateurs comme s’ils étaient des econs risqueraient de voir leurs efforts échouer. En comprenant que les choix des consommateurs sont influencés par des biais cognitifs, des heuristiques, et des émotions, les stratégies marketing gagnent en efficacité. Par exemple, jouer sur l'aversion à la perte ou utiliser des biais d'ancrage (comme afficher un prix initial élevé pour valoriser une réduction) sont des techniques qui ne fonctionneraient jamais sur un econ, mais qui sont redoutablement efficaces sur nous, les humains irrationnels. Cette prise de conscience a poussé le marketing moderne à se réinventer, s'appuyant de plus en plus sur les insights de la psychologie comportementale.
Thaler n’a jamais prétendu que ses découvertes allaient tout changer, mais il a souligné que les modèles économiques devaient s’adapter. Les econs, ces êtres imaginaires, ne sont que des outils de modélisation. Pour influencer réellement le comportement humain, il faut comprendre ce que nous sommes : des êtres remplis de contradictions, de biais et de beauté cognitive.
Les personas sont souvent mal compris. Ils ne doivent pas se limiter à des données démographiques ou à des catégories génériques comme "homme de 35 ans, cadre supérieur". Ce genre de profil plat échoue à capturer la complexité des motivations humaines. Le vrai persona, tel que l'entend Perrier Jablonski, va plus loin : il incarne un personnage vivant, issu de recherches rigoureuses et centré sur des comportements observables. Cela implique d’explorer les nuances et les tensions derrière les décisions des gens, un travail que seuls des insights qualitatifs bien construits permettent.
Un persona ne doit jamais être créé sans raison. Cette première étape consiste à définir clairement les objectifs du projet. Pourquoi avez-vous besoin de personas? Voici quelques exemples de réponses :
Concrètement :
Exemple : Lors d’une collaboration avec un musée, Perrier Jablonski a remplacé des catégories démographiques (par âge) par des profils basés sur les centres d’intérêt des visiteurs. Cela a permis de concevoir une campagne axée sur les raisons réelles de visiter le musée.
Les personas doivent reposer sur des données réelles et non sur des suppositions. Cette étape consiste à explorer en profondeur les comportements, motivations et freins des utilisateurs grâce à des méthodes qualitatives comme les entretiens ou les observations sur le terrain.
Concrètement :
Astuce : Combinez entretiens et observations. Ce que les gens disent ne correspond pas toujours à ce qu’ils font.
Une fois les données récoltées, il est essentiel de les analyser pour en dégager des segments clairs et actionnables. Cette étape permet d’identifier les caractéristiques qui différencient vos groupes d’utilisateurs.
L'objectif est de garantir que chaque persona représente un segment unique, sans ambiguïtés ni recoupements.
Les données qualitatives sont riches, mais elles ne suffisent pas toujours pour justifier des décisions stratégiques. Cette étape consiste à confirmer ou ajuster vos hypothèses grâce à des données quantitatives.
Exemple : Vous pourriez découvrir qu’un segment identifié représente une proportion inattendue (ex. : 40 % de votre audience cible). Cela peut justifier des décisions budgétaires ou stratégiques majeures.
Une fois les segments définis, il faut les transformer en portraits vivants et exploitables. Les personas doivent être détaillés, mais compréhensibles par toutes les équipes.
Les contradictions offrent souvent des opportunités stratégiques. Par exemple, si un segment valorise la personnalisation mais se méfie de la collecte de données, vous pouvez adapter votre approche marketing pour le rassurer.
Les personas prennent tout leur sens lorsqu’ils sont intégrés dans des parcours utilisateurs. Cette étape permet de comprendre comment les utilisateurs interagissent avec votre produit ou service à chaque étape.
Ces parcours révèlent les lacunes ou opportunités pour ajuster votre offre ou vos campagnes. Testez ces cartes avec des utilisateurs réels pour valider leur pertinence.
Pour que les personas soient utiles, ils doivent être adoptés par les équipes qui vont les utiliser. Cette étape consiste à partager, valider et enrichir les personas avec les parties prenantes.
Exemple : Chez Perrier Jablonski, cette étape peut impliquer plusieurs réunions intensives pour aligner les personas sur les réalités politiques et organisationnelles de l’entreprise cliente.
Enfin, documentez votre méthodologie pour conserver une trace des décisions prises. Cela permet de mettre à jour les personas lorsque les comportements ou les attentes du public évoluent. Une révision régulière garantit que vos outils restent pertinents.
Astuce : Gardez à l’esprit que les personas ne sont jamais figés. Ils évoluent avec votre audience et votre marché.
L'idée était de mettre fin à cette manie de ranger les gens dans une case, comme le font souvent les marques. « On vise une femme de 45-55 ans, responsable des achats, dont les enfants ont quitté la maison et qui a plus de temps à consacrer à sa maison. Elle habite soit en banlieue soit proche d’un centre-ville et gagne plus de 50 000$ par année ». C'était le type de brief qu’on pouvait recevoir encore dans les années 2000. Mais une chose est venue tout bouleverser. Les réseaux sociaux.
Avant les réseaux sociaux, les marques devaient acheter des espaces publicitaires dans des programmes TV, des magazines, des espaces extérieurs qui commercialisaient leur visibilité sur la base de critères socio-démographiques (âge, sexe, revenus). Ils imposaient ce découpage et, même s'ils étaient imparfaits, ils donnaient aux marques des indicateurs rassurants (mais impossibles à vérifier).
Depuis les réseaux sociaux, la précision de la cible publicitaire a été décuplée. On peut aujourd'hui tenter de rejoindre une « future maman qui revient de voyage, qui habite en appartement et qui aime le jardinage » — j'exagère à peine. Il est donc infiniment plus simple de communiquer directement auprès de clients sensibles à votre industrie, à votre produit ou peut-être à votre marque.
La directrice de création Margaret Johnson, de Goody Sylverstein & partners (une grande agence américaine) ajoute « les marques veulent rejoindre des gens qui leur ressemblent, pas des gens de tel ou tel groupe d'âge ». Les murs entre les gens tombent, et les marques se concentrent désormais davantage sur les centres d'intérêt de leurs clients, sur leurs attitudes, leurs valeurs... le reste n’a pas d'importance.
Et cette observation est partagée par des géants qui ont su repenser entièrement leur manière de mettre en marché.
Todd Yellin, Vice-Président Produit chez Netflix a affirmé en 2017 que « l’âge et le sexe ne nous disent rien. Des gars de 19 ans regardent « Dance Moms » et des grands-mères regardent « Breaking Bad ».
Le géant de la musique Spotify renchérit avec une anecdote cocasse évoquée en 2016 par George Ergatoudis (le « faiseur des tendances musicales » en Grande-Bretagne, aujourd’hui patron d’Apple Music) : 40% des titres présents sur la liste d'écoute d’un ado de 13 ans... sont les mêmes que ceux d’un adulte de 60 ans. Bref, l'idée que l'on fait ceci ou cela parce qu’on a tel ou tel âge est une idée du XXe siècle.
Au XXIe siècle, on peut rejoindre des gens qui ont des intérêts communs, des problèmes similaires, des passions identiques, des valeurs semblables. Vous pouvez créer votre propre audience sur mesure et apprendre à la connaître, à mieux cerner leurs besoins, leurs défis, leurs intentions.
Mais l’idée de « vivace » renferme une autre notion importante : si une génération ne dure que quelques années, une passion, quant à elle, est intemporelle. En créant une relation avec un consommateur passionné qui partage la même vision du monde que votre marque, vous bâtissez un lien fort et durable qui a beaucoup de valeur. Mieux vaut bâtir une relation profonde que d’avoir à séduire de nouveaux clients d’année en année - au risque qu’ils se tournent vers vos concurrents à tout moment.
Comment? Plusieurs pistes de réflexion issues de la sociologie et de la formation des communautés.
Gardez le contact en partageant souvent des informations, des articles, des nouveautés de votre industrie avec votre « groupe ».
Devenez une source d’information fiable en aidant les gens. Modes d’emploi, trucs et astuces… plus votre « groupe » est éduqué, plus il est ouvert à de nouveaux produits et services.
Devenez un lieu de rencontre (même virtuel) pour que votre « groupe » se côtoie sans vous. Certains vont devenir des leaders naturels qui vont influencer d’autres membres à votre place.
Identifiez un combat. Les gens sont plus déterminés à vous suivre si vous combattez quelque chose. Ce n’est pas négatif, bien au contraire, les gens recherchent une conviction forte à rejoindre. Si vous ou votre marque incarnez cette conviction, alors c’est gagné.
Voilà. Alors, que vous soyez jeune ou vieux, femme, homme ou autre; que vous soyez en région ou en ville, riche ou pauvre, oubliez les générations, oubliez l’âge, le genre et les cases. Parlez plutôt à vos vivaces!
À première vue, les miniatures de Netflix ressemblent à de simples affiches destinées à illustrer un film ou une série. Cependant, elles remplissent un rôle beaucoup plus complexe. Chaque miniature est une promesse visuelle : elle doit convaincre l’utilisateur de cliquer sur un titre parmi des milliers d’options en quelques secondes. Elle doit le faire rapidement, car selon les chiffres de Netflix elle-même, nous accordons seulement 1.8 secondes à chaque visuel avant de prendre une décision. Autant dire que la vignette a beaucoup de travail à faire en moins de deux secondes!
Netflix a compris que les goûts de ses utilisateurs sont aussi variés que leurs habitudes de consommation. Ce qui attire un amateur de comédies ne séduira pas nécessairement un fan de thrillers. Ainsi, au lieu de proposer une affiche unique pour chaque contenu, Netflix en conçoit plusieurs variantes, chacune optimisée pour un type d’utilisateur.
Ce qui rend cette stratégie fascinante, c’est qu’elle combine des avancées technologiques complexes avec une compréhension humaine profonde de ce qui motive nos choix. Les visuels ne sont pas créés uniquement par les machines : ils sont le fruit d’un travail créatif mené par des designers, puis optimisés grâce aux algorithmes.
Prenons un exemple concret : un utilisateur qui regarde principalement des comédies romantiques pourrait voir une affiche pour Stranger Things mettant en avant une scène légère entre des adolescents, tandis qu’un amateur de thrillers verra un visuel axé sur les monstres ou le suspense.

Netflix affirme que cette personnalisation a un impact direct sur l’engagement des spectateurs. Une affiche bien choisie peut augmenter les chances qu’un utilisateur clique sur un titre qu’il n’aurait pas envisagé autrement. Cela se traduit non seulement par une meilleure satisfaction des abonnés, mais aussi par une augmentation de la fidélisation, un enjeu crucial dans un marché où la concurrence est féroce.
La personnalisation des vignettes repose sur une combinaison impressionnante d’algorithmes et d’apprentissage machine.

Netflix ne s’appuie pas uniquement sur des algorithmes ; ses choix visuels sont enracinés dans des principes psychologiques universels :
Netflix gère une bibliothèque de plus de 6000 titres, un catalogue tentaculaire qui pourrait facilement submerger ses 247 millions d’abonnés (Q3 2024). Pourtant, la plateforme transforme cette abondance en opportunité grâce à la personnalisation :
Cette rapidité de décision impose une logique sans compromis : une miniature doit être claire, attrayante et instantanément compréhensible.

Bien que la personnalisation des miniatures soit un succès, elle n’est pas exempte de critiques :
Évidemment, votre organisation n'est PAS Netflix. Mais nous pouvons tout de même retenir au moins trois choses de cette expérience. D'abord, la personnalisation est clé : même avec des ressources limitées, adapter un message ou un visuel à un public spécifique augmente les chances d'engagement. Ensuite, la simplicité est une force : un visuel ou un message clair, qui va droit au but, capte plus facilement l’attention dans un environnement saturé. Enfin, l'importance de tester et ajuster constamment : même à petite échelle, expérimenter différentes approches (images, textes, offres) permet de comprendre ce qui fonctionne et d’améliorer l’impact. En bref, connaître son audience, simplifier son approche et tester sans relâche sont des piliers universels pour bâtir une stratégie efficace.