Le 30 mai 2023, une poignée de chercheurs et de grands patrons de la tech signent une déclaration qui tient en une seule phrase : réduire le risque d’extinction lié à l’IA devrait être une priorité mondiale, au même titre que les pandémies et la guerre nucléaire.
L’onde de choc est immédiate. On nous annonce une panique inédite, du jamais-vu. Sauf qu’on a déjà entendu ce refrain. Au moins douze fois en un siècle.
Les menaces changent, les peurs se chevauchent, et aucune décennie ne possède le monopole d’une angoisse. Mais chacune nous a laissé une manière particulière d’imaginer la catastrophe. Il suffit de regarder ses unes.
Douze décennies, douze paniques
Les années 1900 : la peur de l’homme en noir
Le siècle s’ouvre sur un cauchemar très incarné. En 1900, le roi d’Italie Humbert Ier tombe sous les balles d’un anarchiste. L’année suivante, c’est au tour du président américain William McKinley. Le 6 septembre 1901, il serre des mains à l’exposition panaméricaine de Buffalo lorsque Leon Czolgosz lui tire dessus. Il meurt huit jours plus tard. Le danger a le visage d’un homme qui attend son tour dans la foule.

Le soir de l’attentat, le Buffalo Evening News barre sa une d’un immense titre : le président a été abattu. L’événement est réel. Ce qui déborde ensuite, c’est le soupçon. L’anarchiste devient une silhouette commode, un homme en noir derrière lequel on peut ranger l’agitateur, l’immigrant, le voisin aux idées trop radicales. Emma Goldman est ainsi arrêtée, soupçonnée d’avoir participé au complot, avant d’être relâchée.
On reconnaît déjà le mécanisme. Un crime spectaculaire donne corps à une menace plus vaste, puis la menace devient une façon de regarder les gens. Le coup de feu dure une seconde. La méfiance, elle, s’installe.
Les années 1910 : l’invisible qui tue
La décennie suivante remplace l’anarchiste par la machine de guerre. La Première Guerre mondiale engloutit des millions de soldats. Et alors qu’on pense avoir touché le fond de l’horreur, la grippe dite espagnole déferle sur le monde en 1918. Les CDC estiment qu’elle tue au moins 50 millions de personnes. La menace, hier matérielle, devient soudain l’air même que l’on respire.

Le 10 octobre 1918, le Wisconsin State Journal place l’épidémie au-dessus des nouvelles du front : mille cas de grippe à Madison, fermeture des écoles et des théâtres. Les batailles continuent, mais le lecteur apprend que le danger est aussi dans sa salle de classe, son lieu de culte, sa soirée au cinéma. La ville se ferme pour tenter de freiner ce qu’elle ne voit pas.
Cette peur ne naît pas d’une simple exagération journalistique. Il n’existe alors ni vaccin contre cette grippe ni antibiotiques pour traiter les infections bactériennes qui peuvent la compliquer. Les fermetures et les restrictions de rassemblement sont des réponses à un désastre bien réel. Un siècle avant la COVID, on apprend déjà que la proximité peut devenir une menace.
Les années 1920 : le grand péril rouge
Dans les années 1920, l’angoisse vire au rouge. La peur du communisme existait déjà, mais la révolution bolchevique de 1917 la rend brûlante. Aux États-Unis, des attentats anarchistes alimentent la première Red Scare. En juin 1919, une bombe explose devant la maison du ministre de la Justice, A. Mitchell Palmer. L’homme chargé de protéger le pays devient lui-même une cible.

La riposte prend la forme de perquisitions, d’arrestations et d’expulsions. Le 3 janvier 1920, le New York Tribune annonce en énorme caractère trois mille arrestations dans une rafle nationale de « rouges ». Le titre transforme l’intervention policière en spectacle de puissance. Le FBI reconnaît aujourd’hui que le zèle de ces opérations a soulevé de graves questions sur les droits constitutionnels.
La fièvre se prolonge avec l’affaire Sacco et Vanzetti, deux anarchistes italiens exécutés en 1927 après une condamnation pour meurtre et un procès fortement contesté. Anarchistes, communistes, étrangers : des catégories différentes finissent dans le même sac. La peur d’une révolution permet de traiter une opinion, une origine ou une fréquentation comme un indice de culpabilité.
Les années 1930 : la ruine et les Martiens
Puis la finance s’effondre. Le krach de 1929 plonge le monde dans une décennie d’angoisse matérielle, de portefeuilles vides et de files d’attente devant les soupes populaires. Le 4 mars 1933, Franklin D. Roosevelt prend la parole avec cette phrase restée célèbre : « La seule chose dont nous devons avoir peur, c’est de la peur elle-même. » Il ne nie pas la crise. Il vise la terreur qui empêche d’agir pour en sortir.

Mais la décennie sait aussi fabriquer une catastrophe à partir d’une fiction. Le 30 octobre 1938, Orson Welles adapte La Guerre des mondes à la radio. Les faux bulletins d’information font passer une invasion martienne pour une nouvelle en train de tomber. Le lendemain, le Daily News occupe presque toute sa une avec la terreur provoquée par cette fausse guerre.
Des auditeurs ont bien eu peur. La panique nationale racontée ensuite est beaucoup moins solidement établie. Les recherches historiques montrent combien la presse a amplifié l’épisode. Cette une documente donc deux choses : une fiction assez crédible pour inquiéter, et des journaux assez enthousiastes pour transformer l’inquiétude en légende. Le récit d’une panique peut faire plus de chemin que la panique elle-même.
Les années 1940 : l’horreur absolue et l’apocalypse industrielle
Les années 1940 n’ont pas eu une peur parmi d’autres ; elles ont été traversées par la guerre totale. Entre 1939 et 1945, le conflit fait des dizaines de millions de morts. On apprend à vivre sous les bombes à Londres, Varsovie ou Tokyo, en guettant la silhouette du facteur ou le coup frappé à la porte au petit matin.

À la libération des camps, le monde découvre l’ampleur d’une autre terreur : la persécution et l’extermination systématiques des Juifs d’Europe. Six millions sont assassinés par l’Allemagne nazie et ses collaborateurs. Le régime persécute et tue également d’autres groupes, dont les Roms et les personnes handicapées. Ici, la catastrophe a déjà eu lieu. Elle possède ses victimes, ses archives et ses responsables.
Puis vient août 1945. Hiroshima, Nagasaki. L’humanité prend conscience qu’elle dispose désormais d’une puissance capable de menacer sa propre survie. En juin 1947, le Bulletin of the Atomic Scientists fait apparaître sur sa couverture l’Horloge de l’apocalypse, réglée à sept minutes de minuit. Son dessin est l’œuvre de Martyl Langsdorf, une artiste mariée à un physicien du projet Manhattan.
Le cadran donne une image à une menace difficile à se représenter. Les sept minutes ne sont ni une probabilité calculée ni une date de péremption de l’humanité. C’est un signal d’urgence. Une génération s’invente une horloge pour regarder sa propre fin, et les suivantes continueront d’en suivre les aiguilles.
Les années 1950 : l’ennemi intérieur et le salut par le confessionnal
Pendant les années 1950, la paranoïa frappe par-dedans et par-dehors. Le 9 février 1950, le sénateur Joseph McCarthy affirme à Wheeling disposer d’une liste de plus de deux cents communistes au département d’État. Deux jours plus tard, son télégramme à Truman en évoque cinquante-sept. Le nombre varie. Le soupçon, lui, gagne du terrain. Les enquêtes et les accusations publiques font de la loyauté une question que chacun peut être sommé de régler devant témoins.

La peur prend aussi la forme d’un objet que l’on peut acheter. Publié en juin 1950, Red Channels recense 151 personnes du monde de la radio et de la télévision accusées de liens communistes. Sur la couverture, une main rouge tient un microphone. L’ennemi parle désormais depuis le salon. La liste noire peut coûter un emploi : les diffuseurs et les annonceurs craignent à leur tour d’être associés aux personnes désignées.
Face à la bombe soviétique, on apprend parallèlement aux enfants américains à se cacher sous leurs pupitres, avec une tortue animée nommée Bert. En 1953, l’Horloge de l’apocalypse avance à deux minutes de minuit. L’extérieur promet l’explosion, l’intérieur promet l’infiltration.
Au Québec, l’angoisse morale passe aussi par le sermon du dimanche. On craint l’enfer, les mauvaises fréquentations et le cinéma. Depuis une loi de 1928 adoptée après l’incendie du Laurier Palace, les moins de 16 ans n’ont plus accès aux salles commerciales. La vieille formule « Le ciel est bleu, l’enfer est rouge » appartient à cette tradition où religion et politique se répondent. Le salut de l’âme et celui de la société peuvent alors réclamer les mêmes choses : obéir, surveiller ses fréquentations, se méfier des idées qui entrent.
Les années 1960 : la fin du monde et la bombe démographique
En octobre 1962, treize jours de tension extrême autour de Cuba placent la planète au bord de la guerre nucléaire. Des missiles soviétiques sont découverts près des côtes américaines. La crise oppose deux puissances dont chacune peut infliger à l’autre des destructions immenses. Le mot apocalypse cesse d’être une métaphore réservée aux sermons.

Un an plus tôt, LIFE promettait déjà en couverture d’expliquer comment survivre aux retombées radioactives. La silhouette en tenue de protection rend l’angoisse domestique : il faut penser à l’abri, à la famille, au lendemain de l’explosion. Cette promesse de survie est celle d’un magazine de l’époque, pas une mesure fiable des chances de sortir indemne d’une guerre nucléaire.
La décennie se conclut pourtant sur une autre hantise : la peur du berceau trop plein. Dans The Population Bomb, publié en 1968 sous le nom de Paul Ehrlich et élaboré avec Anne Ehrlich, l’augmentation de la population annonce de gigantesques famines. Le livre devient un phénomène. Son scénario d’une mortalité mondiale en forte hausse ne se réalise pas comme annoncé.
Cela ne signifie pas qu’aucune famine n’a eu lieu. Certaines ont fait des millions de victimes, notamment dans des contextes de guerre et de crise politique. Le recul permet de distinguer ces tragédies réelles de la certitude d’un désastre démographique mondial. Dans la même décennie, on craint donc de mourir d’avoir fabriqué trop de bombes, puis d’avoir fait trop d’enfants.
Les années 1970 : le terrorisme aux portes et les limites du monde
Au Québec, l’horreur s’invite au coin de la rue. En octobre 1970, les enlèvements de James Cross et de Pierre Laporte par le FLQ installent la peur dans l’actualité quotidienne. L’armée se déploie, la Loi sur les mesures de guerre est proclamée et des centaines de personnes sont arrêtées sans mandat. Laporte est assassiné. La menace n’est plus quelque part sur une carte : elle entre dans les maisons et transforme les pouvoirs de l’État.

Ailleurs, la peur se traduit par des chiffres et des manques. En 1972, Les limites à la croissance, le rapport au Club de Rome, modélise les interactions entre population, production, ressources et pollution. Ses scénarios examinent ce qui peut arriver si la croissance se poursuit sans adaptation. Ils ne donnent pas tous rendez-vous à une catastrophe inévitable : l’action peut modifier la trajectoire.
Le choc pétrolier de 1973 donne au manque une image immédiate : la file à la station-service. Mais le pétrole ne vient pas soudain de disparaître du sous-sol. L’embargo des producteurs arabes et les réductions de production révèlent surtout une dépendance économique et géopolitique. En décembre, TIME annonce le grand gel et emmitoufle Nixon sur sa couverture. Le lecteur comprend le risque sans avoir besoin d’un graphique.
En 1979, Three Mile Island ravive enfin la crainte de l’atome civil. La décennie réunit des menaces très différentes, du terrorisme à l’énergie. Leur point commun est une vulnérabilité que l’on croyait tenue à distance : notre sécurité dépend de systèmes que nous contrôlons moins bien que nous le pensions.
Les années 1980 : le nuage qu’on n’a jamais arrêté
Avril 1986. Le réacteur 4 de Tchernobyl explose. La catastrophe remet la radioactivité au centre de l’angoisse européenne. Le 5 mai, Der Spiegel place un immense symbole nucléaire sur sa couverture et parle d’un atome meurtrier. Le danger est invisible, transporté par l’air, capable d’atteindre des gens qui n’ont jamais entendu parler de cette centrale.

En France, le souvenir prend la forme d’une phrase : le nuage se serait arrêté à la frontière. Il faut ici séparer une attribution devenue légendaire de messages réellement diffusés. Le 30 avril, la météo d’Antenne 2 présente un anticyclone protecteur et une carte marquée « STOP ». La communication rassurante a bien existé. Résumer toute l’affaire à une citation du professeur Pellerin empêche de comprendre comment elle a circulé.
Les reconstitutions de l’ASNR situent l’augmentation de la contamination de l’air dans l’est de la France à partir du 30 avril, puis son extension au territoire. Le nuage n’a donc respecté aucune frontière administrative. La peur était fondée ; la manière de l’expliquer, de la minimiser puis de s’en souvenir a produit une deuxième histoire. Une menace mal racontée laisse aussi des traces dans la confiance.
Les années 1990 : la panique à 300 milliards
La décennie 1990 s’offre une peur plus propre, mais terriblement coûteuse : le fameux bogue de l’an 2000. Certains systèmes enregistrent les années sur deux chiffres. Au changement de siècle, « 00 » peut alors être interprété comme 1900, avec des conséquences possibles sur des calculs, des échéances ou des traitements automatiques. Le problème technique existe. Le récit qui l’accompagne finit par promettre une panne de la civilisation.

En janvier 1999, TIME pose ainsi la question de la fin du monde, avec un énorme « Y2K » au centre de la couverture. Entreprises et gouvernements vérifient, corrigent et testent leurs systèmes. L’estimation Gartner de 300 à 600 milliards de dollars de coût mondial est citée dans une audition du Congrès américain. C’est une estimation, pas le total final d’une facture universelle.
Le 1er janvier 2000? Le grand effondrement n’a pas lieu. Génie de la prévention ou vaste exagération technologique? Les deux ne s’excluent pas entièrement. Le GAO américain rapporte après le passage des incidents le plus souvent mineurs, ainsi que le rôle des corrections et des plans de continuité. On peut avoir dramatisé la menace tout en ayant travaillé utilement à la réduire.
Cette distinction compte. Si une catastrophe annoncée est évitée après des années de préparation, son absence ne suffit pas à prouver qu’elle était imaginaire. Autrement, les gens qui préviennent les problèmes auront toujours l’air d’avoir travaillé pour rien.
Les années 2000 : le retour des vieux démons
Le 11 septembre 2001 ouvre une décennie marquée par le visage du terrorisme mondialisé. Près de trois mille personnes sont tuées. La couverture de TIME consacrée aux attentats montre les tours du World Trade Center frappées en plein ciel. Aucun montage apocalyptique n’est nécessaire. La photographie porte à elle seule le choc d’un événement qui semblait impossible.

La peur accompagne ensuite des guerres d’ampleur, des lois d’exception et une transformation durable des contrôles de sécurité. Elle traverse les lieux les plus ordinaires : prendre un avion, entrer dans un bâtiment, ouvrir un colis. Le geste banal devient une scène où l’on doit prouver que l’on ne représente pas un danger.
Ajoutez à cela le SRAS en 2003, la grippe H1N1 en 2009 et la crise financière de 2008, et les années 2000 rejouent en condensé les traumatismes du passé : l’épidémie, la récession et l’ennemi invisible. La modernité n’a pas remplacé les anciennes peurs. Elle leur a donné de nouvelles voies de circulation, à la vitesse des voyages, des écrans et des marchés.
Les années 2010 : la Terre qui étouffe
L’accident nucléaire de Fukushima en 2011 ravive les vieilles craintes atomiques. Mais la grande hantise de cette décennie est climatique. La menace se présente moins comme une explosion unique que comme une accumulation : température, émissions, chaleur, risques pour des territoires et des populations. Elle s’installe dans le temps long, avec des conséquences déjà observables.

En 2018, le rapport spécial du GIEC sur 1,5 °C estime que les activités humaines ont déjà produit environ 1 °C de réchauffement par rapport à l’époque préindustrielle. Il examine aussi ce qui distingue un monde à 1,5 °C d’un monde à 2 °C. Ces fractions de degré rendent le problème difficile à raconter, même lorsque leurs effets sont considérables. Le 4 août, The Economist choisit une image plus immédiate : des silhouettes face au feu, sous un titre annonçant que nous perdons la guerre contre le changement climatique.
Greta Thunberg commence sa grève scolaire en août 2018, avant que les mobilisations des vendredis prennent une ampleur internationale. Toute une génération réclame qu’on regarde son avenir avant de lui demander de retourner en classe. Le risque est documenté. Reste une question que la peur, à elle seule, ne règle pas : comment transformer la conscience d’une menace en décisions qui en réduisent les effets?
La treizième : le grand vertige de l’IA
Et nous voilà aujourd’hui. Après une pandémie mondiale qui a mis le monde sous cloche en 2020, nous voici projetés dans la grande peur de l’intelligence artificielle. Geoffrey Hinton, Yoshua Bengio, Sam Altman et Demis Hassabis figurent parmi les signataires de l’avertissement de 2023. Leur déclaration place le risque d’extinction lié à l’IA aux côtés des pandémies et de la guerre nucléaire. Elle ne lui attribue ni probabilité chiffrée ni échéance.
Le parallèle est saisissant. Mais ce voyage historique demande mieux qu’un haussement d’épaules. La grippe de 1918 et Tchernobyl n’étaient pas des inventions. La panique nationale de 1938 a été amplifiée. Le maccarthysme montre comment une peur peut devenir un instrument de pouvoir. Et l’an 2000 rappelle qu’une catastrophe évitée peut aussi être le résultat d’un travail de prévention. Tous ces épisodes n’appellent donc pas le même jugement.
Pour une entreprise ou un décideur, le recul sert à poser des questions concrètes. Quel événement redoute-t-on exactement? Sur quelles observations repose le scénario? Qui en évalue la probabilité, et avec quelles incertitudes? Quelle décision permet de réduire le risque? Avant de réorganiser une équipe ou d’acheter une promesse de sécurité, il faut pouvoir répondre autrement qu’en brandissant une une.
Ce que ce voyage à travers le siècle nous montre, c’est la permanence du vertige devant des menaces très différentes. En 2018, l’Horloge de l’apocalypse a été remise à deux minutes de minuit, exactement comme en 1953. Soixante-cinq ans plus tard, c’est le même cadran. Le recul commence lorsqu’on regarde aussi ce qui fait bouger ses aiguilles.











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