DOSSIER SPÉCIAL

Einstein, V.P. Innovation.

Einstein, V.P. Innovation.

Gaëtan Namouric
Nous sommes le 18 avril 1955. Albert Einstein s’éteint à 76 ans à l’hôpital de Princeton, dans le New Jersey. Il était malade, il avait refusé une nouvelle opération, et il avait laissé des consignes strictes pour le repos éternel de son âme : il voulait être incinéré et désirait que ses cendres soient répandues. Il était formellement opposé à ce que ses restes deviennent des reliques ou que son corps soit idolâtré de quelque manière que ce soit. Quelques heures plus tard, l’autopsie est pratiquée par Thomas Harvey. Diagnostic : rupture d’un anévrisme de l’aorte abdominale. Dossier classé. Enfin… presque.
December 10, 2019
October 2, 2026
— 5 MIN. DE LECTURE

Le pathologiste va prendre une décision totalement folle : conserver le cerveau d’Einstein pour tenter de percer le secret de son intelligence. Einstein n’avait laissé aucune instruction précise autorisant son étude. Son fils donnera son accord à des recherches scientifiques, à condition qu’elles restent discrètes.

Harvey photographie le cerveau sous tous les angles, le mesure, puis l’emporte à Philadelphie. Sa préparation prendra plusieurs mois : quelque 240 morceaux et des centaines de fines lamelles pour le microscope. Il contacte des spécialistes et préfère souvent leur livrer lui-même les échantillons.

Les morceaux se retrouvent ainsi dispersés dans différents laboratoires américains. Mais rien de spectaculaire n’apparaît. Un chercheur qui étudie le thalamus n’y voit rien qui distingue Einstein d’un homme ordinaire de cet âge. Les années passent, sans publication scientifique. Le grand projet tombe peu à peu dans l’oubli.

Avance rapide. 1978, vingt-trois ans plus tard. Steven Levy, jeune journaliste du New Jersey Monthly, retrouve Harvey à Wichita, au Kansas. Et ce qui reste du cerveau? Tout simplement dans son bureau : deux bocaux, rangés dans un carton à cidre rempli de journaux froissés.

Le reportage relance l’intérêt pour cette histoire. Les études viendront ensuite, à partir des fragments et des photographies conservés. L’anthropologue Dean Falk et d’autres chercheurs y repéreront plusieurs particularités. De quoi nourrir notre réflexion sur l’innovation… sans prétendre avoir découvert la recette du génie.

Le cerveau d’Einstein pesait 1 230 grammes.

‍La taille ne compte pas.

Non… le cerveau d’Einstein n’était pas particulièrement gros : il pesait 1 230 grammes, un poids qui n’avait rien d’exceptionnel pour un homme de son âge. Ce qui a surtout intrigué les chercheurs, ce sont certaines particularités de son organisation. Les études ne permettent pas d’affirmer qu’il avait 17 % de neurones en plus ni davantage de matière blanche dans l’ensemble du cerveau.

Illustration des connexions cérébrales; plusieurs régions du corps calleux d’Einstein étaient plus épaisses dans les comparaisons étudiées.

Des connexions particulières.

Dans le cerveau d’Einstein, plusieurs régions du corps calleux étaient plus épaisses que chez les groupes auxquels les chercheurs l’ont comparé. Ce faisceau de matière blanche est un réseau de quelque 200 millions de fibres nerveuses qui relient les deux hémisphères. Une étude publiée en ligne en 2013 y voit l’indice possible de connexions plus développées. Elle ne mesure toutefois pas la vitesse de circulation de l’information et ne démontre pas que cette anatomie explique son génie. Pour notre entreprise imaginaire, retenons l’importance de faire circuler l’information. Voyons maintenant quelles fonctions nous pourrions relier…

Certaines régions pariétales du cerveau d’Einstein étaient environ 15 % plus larges que celles des cerveaux comparés.

Sentir, comprendre et se souvenir.

Le lobe pariétal participe à l’intégration des informations sensorielles, à la représentation de l’espace et à certains raisonnements mathématiques. Une étude de Sandra Witelson et de ses collègues, publiée en 1999, décrit le cerveau d’Einstein comme environ 15 % plus large au niveau de certaines régions pariétales que les cerveaux comparés. Il s’agit d’une différence de largeur, qui ne permet pas de chiffrer une capacité intellectuelle supérieure.

Illustration des particularités anatomiques pariétales étudiées en lien avec le raisonnement spatial et mathématique.

‍Penser de manière abstraite

Dans le cerveau d’Einstein, certaines régions pariétales présentaient une anatomie inhabituelle. Ces observations ont nourri des hypothèses sur ses capacités de raisonnement spatial et mathématique, sans démontrer un développement de la pensée abstraite au détriment du langage. Interrogé par le mathématicien Jacques Hadamard, Einstein décrivait une pensée d’abord visuelle, parfois musculaire, dans laquelle les mots intervenaient ensuite. Cette réponse a été publiée en 1945.

Le cortex préfrontal participe aux fonctions exécutives : planifier, décider, prioriser et agir.

‍Une pensée exécutive

Le cortex préfrontal joue un rôle important dans les fonctions exécutives qui (pour simplifier) nous guident pour nous aider à faire ce qui doit être fait : planifier, décider, prioriser et agir. Celui d’Einstein présentait plusieurs particularités anatomiques. Leur observation ne suffit pas à expliquer ses capacités; le rapprochement avec une direction exécutive en entreprise reste une métaphore.

Le vol de cerveau? Une vraie manie!

L’histoire de Goya a, elle aussi, de quoi surprendre. En 1888, on exhume à Bordeaux le corps du peintre en vue de son rapatriement en Espagne. Stupeur… sa tête a disparu. Les circonstances de cette disparition restent mystérieuses; l’attribuer avec certitude à un anatomiste serait aller trop vite. Il faut aussi savoir que la phrénologie passionnait au XIXe siècle : on pensait alors pouvoir lire la personnalité et les facultés intellectuelles dans les formes du crâne. Cette théorie est aujourd’hui discréditée.

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Cet article est aussi paru dans la revue Gestion de HEC.

Ce qu'il faut retenir

Si l’on poursuivait la métaphore d’une organisation sur le modèle du cerveau d’Einstein, elle serait bâtie autour de trois départements : un département « sensoriel », dont la mission serait d’appréhender mieux que quiconque le monde qui nous entoure. Ensuite, un département de création dont la mission serait d’imaginer (avec des images, donc) des concepts et de retarder au maximum l’expression des idées (les mots). Enfin une direction exécutive pratico-pratique, qui sait prioriser ce qui doit l’être, axée sur le concret et sur l’action. Enfin et surtout… ces départements ne seraient rien sans leurs connexions : des agents de liaison doués pour faire circuler l’information, transmettre adéquatement des idées d’un département à l’autre.

Sentez le monde, laissez votre esprit « imaginer », retardez la formulation de votre réflexion, misez sur le concret et l’action. Et surtout… faites circuler l’information! Un dernier conseil : ne vous faites pas voler votre cerveau, vous allez en avoir besoin.

Gaëtan est le fondateur de Perrier Jablonski. Créatif et stratège, il est aussi enseignant à HEC, à l’École des Dirigeants et à l'École des Dirigeants des Premières Nations. Il est membre du C.A. de l’École Nationale de l’Humour. Il est certifié par le MIT (Design Thinking, I.A.), il étudie l'histoire des sciences, la philosophie, et les processus créatifs. Il est l’auteur de deux essais et plus de 200 articles sur tous ces sujets.
Bibliographie et références de l'article

ARCHIVE · Nathan, O. (1955). Déclaration sur l’autopsie et l’étude du cerveau d’Einstein. Institute for Advanced Study. Précise l’absence d’instructions directes d’Einstein et les conditions de l’accord familial.

REPORTAGE · Levy, S. (1978). The Search for Einstein’s Brain. New Jersey Monthly, août. Source du récit de la préparation des échantillons et de la rencontre avec Harvey à Wichita.

ARTICLE SCIENTIFIQUE · Diamond, M. C., et al. (1985). On the brain of a scientist: Albert Einstein. Experimental Neurology, 88, 198–204. Étudie le rapport entre neurones et cellules gliales dans des régions précises; ne démontre pas 17 % de neurones supplémentaires.

ARTICLE SCIENTIFIQUE · Witelson, S. F., Kigar, D. L., et Harvey, T. (1999). The exceptional brain of Albert Einstein. The Lancet, 353, 2149–2153. Documente le poids de 1 230 grammes et la différence de largeur pariétale d’environ 15 %.

ARTICLE SCIENTIFIQUE · Men, W., et al. (2014; en ligne en 2013). The corpus callosum of Albert Einstein’s brain: another clue to his high intelligence? Brain, 137, e268. Compare l’épaisseur du corps calleux; le lien avec l’intelligence demeure une hypothèse.

ARTICLE SCIENTIFIQUE · Falk, D., Lepore, F. E., et Noe, A. (2013). The cerebral cortex of Albert Einstein: a description and preliminary analysis of unpublished photographs. Brain, 136, 1304–1327. Décrit les particularités anatomiques et révise certaines interprétations antérieures des sillons pariétaux.

LIVRE · Hadamard, J. (1945). The Psychology of Invention in the Mathematical Field. Appendice II, p. 142–143. Reproduit la réponse d’Einstein sur ses images mentales et l’intervention ultérieure des mots.

SITE OFFICIEL · Gobierno de Aragón / Museo de Zaragoza (s. d.). Goya. Mito y leyenda en torno a su muerte. Documente l’exhumation de 1888 et les incertitudes persistantes sur la disparition du crâne.

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Et si nous inventions une entreprise organisée comme le cerveau du plus grand génie du siècle? À quoi ressemblerait-elle? Pour le savoir, il faut d’abord découvrir l’incroyable histoire du cerveau d’Einstein.
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Wikipedia
Le cerveau d’Einstein offre à Gaëtan Namouric, de Perrier Jablonski, une métaphore pour organiser l’innovation : observer le monde, imaginer, agir et faire circuler l’information. Conservé par Thomas Harvey après la mort du physicien en 1955, il est retrouvé par le journaliste Steven Levy en 1978. Il pesait 1 230 grammes. L’étude de Witelson et de ses collègues (1999) décrit une largeur supérieure d’environ 15 % dans certaines régions pariétales. D’autres travaux relèvent des particularités du cortex préfrontal et une épaisseur accrue dans plusieurs régions du corps calleux, qui relie les deux hémisphères. Ces observations sur un seul individu ne démontrent pas les causes de son génie et ne justifient ni le chiffre de 17 % de neurones supplémentaires ni l’affirmation d’un excès global de matière blanche.
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