Nous sommes le 30 juin 2003, à Caro, une petite ville du Michigan. Un avion ultraléger décolle de l'aéroport de Tuscola. Aux commandes, Joseph P. Overton, 43 ans, vice-président du Mackinac Center for Public Policy. L'appareil s'écrase quelques secondes après le décollage. Overton décède sur place.
Trois mois après ses noces, le jeune libertarien venait de mourir sans savoir que son nom allait bientôt baptiser une des théories les plus sulfureuses de la gestion politique. C'est son collègue Joseph Lehman qui reconstituera ses idées après sa mort, à partir de notes et de conversations. La fenêtre d'Overton est une œuvre posthume.
L'idée centrale du libertarianisme, c'est la liberté individuelle absolue et le libre marché sans entraves. Le Mackinac Center est un puissant think tank libertarien. Le groupe milite contre les syndicats, pour la privatisation des services publics, contre la régulation économique. Du conservatisme économique américain pur jus et assumé. Si tout cela vous sonne une cloche, c'est normal.
Le conseiller de Trump, Steve Bannon, a largement décrit — publiquement et sans gêne — sa stratégie médiatique comme un usage délibéré de la "fenêtre d'Overton" : inonder l'espace public de positions extrêmes pour rendre le trumpisme raisonnable en comparaison. Des think tanks d'extrême droite européens ont publié des guides pratiques pour déplacer la fenêtre sur l'immigration, l'identité nationale, la remise en question des institutions démocratiques.
Comprendre la fenêtre d'Overton nous permet de mieux saisir la stratégie de communication des républicains depuis 2016. Mais elle nous permet aussi de comprendre une mécanique psychologique importante dans la gestion du changement et des perceptions. Comme on le sent déjà, la fenêtre d'Overton sent un peu la mort depuis sa naissance. Et ça va sentir mauvais tout au long du chemin. Mais il est parfois nécessaire de traverser des marécages boueux pour comprendre ce qui se cache de plus sombre dans l'esprit humain. Alors on se pince le nez, et on y va.
L'idée de base est simple. À tout moment, dans une société ou dans une organisation, il existe un ensemble d'idées, de propositions ou de comportements qui sont perçus comme acceptables. Pas nécessairement populaires, pas nécessairement bons — simplement dans le champ du possible. Tout ce qui se trouve hors de cette fenêtre est considéré comme trop radical, trop bizarre, trop risqué ou carrément impensable pour mériter une discussion sérieuse.
Cette fenêtre n'est pas fixe. Elle se déplace. Elle s'élargit ou se rétrécit. Et ce déplacement n'est pas le fruit du hasard : il est influencé par les discours, les événements, les crises, les précédents — et par la façon dont les idées sont introduites dans la conversation.
Overton a décrit six positions sur le spectre d'une idée. Impensable — L'idée est perçue comme choquante, immorale ou absurde. Même la mentionner sérieusement est risqué. Radicale — L'idée commence à circuler dans certains cercles, mais reste marginale et controversée. Acceptable — L'idée entre dans le débat sérieux. Des gens raisonnables commencent à la défendre. Sensée — L'idée est perçue comme une option viable parmi d'autres. Courante — L'idée est largement adoptée, voire attendue. Politique établie — L'idée est devenue la norme. Elle est institutionnalisée. On ne la remet plus en question.
Ce qui est crucial à comprendre : une idée ne saute pas directement de l'impensable au courant dominant. Elle traverse ces étapes l'une après l'autre, à des vitesses variables, sous l'influence de multiples facteurs. Et parfois — on y reviendra — une crise fracasse la vitre et brûle les étapes. Ce n'est pas la même chose.
J'ai délibérément choisi un exemple impensable, inconfortable, dégeulasse — et j'embrasse Carmen, mon petit amour de chat au passage. Mais je voulais un exemple extrême. C'est l'idée. C'est exactement ce dont la fenêtre d'Overton a besoin pour fonctionner. Donc… Et si on mangeait des chats
Impensable. En Occident, l'idée est impensable. Pas illégale dans la plupart des pays — juste socialement inadmissible. Exactement là où était la viande chevaline il y a deux générations. Aujourd'hui, le cheval est au menu des brasseries françaises sans que personne ne s'indigne. Quelqu'un a déplacé la fenêtre. Revenons au chat.
Radicale. On commence par créer les conditions d'un débat légitime. Des chercheurs publient des données sur les traditions culinaires félines en Asie du Sud-Est — elles existent. Des philosophes posent une question gênante : si on mange des cochons, qui sont cognitivement comparables aux chats, pourquoi pas des chats L'idée est encore choquante. Mais elle est maintenant dans la conversation. C'est suffisant pour l'instant.
Acceptable. Viennent ensuite les arguments sérieux. L'empreinte carbone d'un chat de compagnie est réelle et documentée. La surpopulation féline dans les villes nord-américaines est un problème coûteux. Des millions de chats sont euthanasiés chaque année dans des refuges. L'argument de la valorisation d'une ressource déjà disponible n'est pas absurde — il est simplement inaudible. Pour l'instant.
Sensée. Puis les précédents. La Suisse a légalement autorisé la consommation de viande de chat depuis 2022 (ceci n'est pas une blague et… ça change de la raclette 😆). Ce n'est pas anecdotique : ça suffit à faire passer l'idée de radicale à acceptable, étudiable, cartographiable.
Courante. Le basculement se produit quand le contexte change. Une pénurie alimentaire. Une taxe carbone sur la viande bovine. Un scandale sanitaire dans l'industrie porcine. Les arguments qui dormaient dans les marges deviennent soudainement audibles. Des chefs expérimentent. Les médias couvrent sans rigoler.
Politique établie. C'est exactement la mécanique qui a rendu les insectes comestibles acceptables en dix ans. En 2010, manger des grillons en Occident était une blague. En 2023, les farines d'insectes sont en supermarché européen. Personne n'a changé d'avis du jour au lendemain. La fenêtre s'est simplement déplacée — argument par argument, précédent par précédent.
Le chat, c'est peut-être dans vingt ans. Ou jamais. Mais le mécanisme, lui, est déjà à l'œuvre sur des idées que vous défendez en ce moment dans votre organisation — et que vos collègues trouvent tout aussi impensables.
Avant même de penser à utiliser la fenêtre d'Overton comme outil de gestion, il faut apprendre à la lire. Et c'est là que son utilité est la plus immédiate, la moins risquée, et la plus précieuse.
Regardez un enjeu d'actualité — la semaine de quatre jours, la transparence salariale, le droit à la déconnexion, l'intelligence artificielle dans les processus RH — et posez-vous la question : où est-on sur ce spectre, dans mon secteur, dans mon organisation, dans ma culture
Cette lecture vous donne une information stratégique fondamentale : à quelle étape de la fenêtre se situe l'idée que vous voulez faire avancer C'est cette étape qui détermine votre approche. Une idée ne se défend pas de la même façon selon qu'elle est encore impensable ou déjà largement sensée.
Attention aussi aux fenêtres fracassées. Une crise majeure ne déplace pas la fenêtre : elle la brise. Le confinement de 2020 en est l'exemple parfait. En février, interdire aux gens de sortir de chez eux, de voir leur famille, de tenir leur commerce ouvert était proprement impensable dans une démocratie occidentale. En mars, c'était la loi. La distanciation sociale — ne pas s'approcher à moins de deux mètres d'un inconnu, ne pas serrer la main, ne pas embrasser — était devenue une obligation morale et légale en l'espace de quelques jours. Pas parce que les esprits avaient évolué. Parce que les circonstances avaient fracassé la vitre. Et on a vu ce qui s'est passé ensuite : les théories du complot, la résistance aux masques, la défiance vaccinale, la nostalgie d'un avant que certains n'ont jamais vraiment quitté. La fenêtre avait été brisée, pas ouverte. Ce type de changement brutal laisse des traces profondes. Les gestionnaires qui confondent «fenêtre fracassée» et «fenêtre déplacée» se retrouvent souvent à gérer un changement que personne n'a vraiment compris — et encore moins accepté.
Un communicateur interne, un responsable RP ou un directeur des affaires publiques vit en permanence dans cette tension : comment introduire une idée qui n'est pas encore acceptable, sans provoquer un rejet immédiat
Pensez simplement au retour au bureau. Le problème n'était jamais le nombre de jours. C'était le fait d'avoir mal lu où en était la fenêtre — et d'avoir tenté de forcer une porte qui n'était pas prête à s'ouvrir. La réponse de la fenêtre d'Overton est contre-intuitive : il ne faut pas commencer par l'idée que vous voulez faire adopter. Il faut d'abord cartographier où en est la conversation.
Impensable. Votre travail n'est pas de défendre l'idée. C'est de créer les conditions pour qu'elle devienne un sujet de débat légitime. Des chercheurs qui publient, des cas étrangers qui circulent, des événements qui ouvrent des brèches. En 2018, proposer de supprimer les bureaux fixes et de ne plus jamais revenir au bureau était une hérésie managériale. Quelques articles sur le travail nomade dans les entreprises scandinaves ont commencé à faire circuler l'idée.
Radicale. Votre travail est de légitimer l'idée. Pas nécessairement de la défendre vous-même — montrer que des gens sérieux, dans des contextes comparables, la défendent avec des arguments solides. Le but : faire passer l'idée de «bizarre» à «discutable». En 2019, quelques grandes entreprises technologiques annoncent des politiques de télétravail permanent. L'idée devient cartographiable.
Acceptable. Vous pouvez entrer dans le débat directement. Arguments, données, expériences pilotes. La résistance est encore présente, mais elle n'est plus viscérale. C'est là où se trouve aujourd'hui le débat sur le retour au bureau dans la plupart des organisations — un terrain négocié, pas encore stabilisé.
Courante. Votre rôle change complètement. Il ne s'agit plus de persuader, mais d'accompagner la mise en œuvre. Les résistances qui subsistent sont individuelles, pas collectives. C'est le territoire de la gestion de changement classique.
Une des tactiques les plus souvent associées à la fenêtre d'Overton, c'est celle de l'ancrage extrême : pour rendre une idée acceptable, on commence par en proposer une beaucoup plus radicale, de sorte que l'idée visée semble soudainement raisonnable en comparaison.
En psychologie comportementale, cet effet est bien documenté. Daniel Kahneman a montré comment la première proposition dans une négociation influence profondément toutes les évaluations qui suivent. Le principe semble séduisant appliqué à la gestion de changement — et il fonctionne réellement sur la perception immédiate.
Mais attention : efficace à court terme, potentiellement destructeur à moyen terme. Si la tactique est perçue — et elle l'est souvent —, elle détruit la confiance et crédibilise les voix qui dénoncent la manipulation. Dans un contexte organisationnel, perdre la confiance de vos équipes coûte infiniment plus cher que ce que vous avez gagné tactiquement.
L'ancrage peut être utile pour ouvrir une conversation, pas pour conclure une négociation.
Ce que la fenêtre d'Overton enseigne aux gestionnaires les plus habiles, c'est que le changement durable ne s'impose pas — il se prépare. Et cette préparation est un travail de communication qui s'étale dans le temps.
Les précédents internes. Rien ne légitime une idée comme le fait qu'elle ait déjà été testée quelque part dans votre organisation. Une expérience pilote réussie dans un département devient un argument béton pour l'ensemble de l'organisation. Ce n'est plus une idée abstraite : c'est quelque chose qui s'est fait ici.
Les pairs influents. Dans toute organisation, certaines voix ont plus de poids que d'autres pour déplacer la fenêtre. Ce ne sont pas nécessairement les plus hauts dans la hiérarchie — souvent, ce sont les personnes les plus respectées par leurs collègues. Les identifier et les engager tôt dans la réflexion est une des stratégies les plus puissantes pour préparer le terrain.
Le langage. Les idées progressent souvent en changeant de nom. Ce qui s'appelait «contrôle» est devenu «imputabilité». Ce qui s'appelait «réduction de personnel» est devenu «optimisation de la structure». Le choix du vocabulaire n'est pas de la manipulation : c'est de la communication stratégique. Les mots signalent l'intention, et l'intention influence la réception.
Les événements extérieurs. Les gestionnaires intelligents regardent le monde non pas comme une distraction, mais comme un signal : quels événements sont en train de déplacer la fenêtre dans votre secteur Quelles idées que vous défendiez depuis des années viennent soudainement d'entrer dans le champ de l'acceptable
La question éthique est simple : cherchez-vous à déplacer la fenêtre parce que le changement est dans l'intérêt des personnes concernées Ou cherchez-vous à contourner leur jugement
Rappelons que cet outil est né dans un think tank libertarien, et qu'il a été perfectionné par l'extrême droite américaine et européenne pour normaliser des idées qui n'auraient jamais survécu à un débat honnête. La mécanique est puissante. Préparer le terrain pour qu'une idée soit reçue équitablement, c'est de la communication stratégique. L'utiliser pour faire adopter quelque chose que les gens n'auraient pas voulu avec toute l'information, c'est exactement ce que Bannon a fait. La ligne est parfois mince. Et dans une organisation, vos équipes la sentent avant même de pouvoir la nommer.
C'est à Richard Buckminster Fuller que nous devons la théorie de la Knowledge Doubling Curve, une prédiction dictée en 1980 et qui se vérifie aujourd'hui.
Bucky était le mauvais garçon de la Silicon Valley. Plusieurs fois viré de Harvard, il est devenu une inspiration pour le mouvement cybernétique et un gourou pour la communauté technologique naissante des années 60. Véritable touche-à-tout, architecte, designer, inventeur fou et futurologue, il est le papa de la biosphère de Montréal, et celui d'une théorie : la connaissance collective est exponentielle.
Cette théorie a peu été relayée par les universitaires de l’époque, mais tout s’explique par la réputation académique de Bucky. Or, aujourd’hui, elle résonne comme une véritable prédiction. L’idée : la connaissance collective à vitesse exponentielle. Attention, pas l’intelligence collective, la connaissance collective !

Il fallait 100 ans pour que la connaissance collective double en 1900.
Il fallait 25 ans pour que la connaissance collective double au milieu du siècle dernier.
Il fallait 13 mois pour que la connaissance collective double en 2016.
IBM a même poursuivi ces projections et annonce que le savoir doublera toutes les... douze heures, en 2036.
Pensez au corpus de connaissances de la médecine De Humani Corporis Fabrica (sur la structure du corps humain), qui fut l’œuvre majeure d’André Vésale, et véritable référence pour tous les scientifiques du xvie siècle. Tout était là. Toute la connaissance de la médecine rassemblée dans une seule œuvre publiée en 1543. Ce fut un tournant dans l’histoire de la médecine et de l’étude de l’anatomie humaine. Cet ouvrage était si imposant qu’il est souvent confondu avec une encyclopédie en raison de sa vaste couverture du sujet et de sa contribution fondamentale à la compréhension du corps humain. Tout le savoir de l’humanité sur l’humain ! Bon, eh bien De Humani Corporis Fabrica comptait 659 pages illustrées. Imaginez, en moins de 700 pages, on savait tout sur tout, sur la médecine du xvie siècle. Imaginez maintenant le volume de connaissances que nous avons sur le corps humain aujourd’hui !
Ou pensez encore à l’effervescence des sciences après la Deuxième Guerre mondiale, en partie produite par la fuite des cerveaux d’Europe centrale vers les universités américaines après l’élection d’Hitler en 1933. Tous les grands campus américains ont hérité de ces exilés allemands, autrichiens, hongrois, polonais expulsés par le régime nazi — notamment grâce à la fondation Rockefeller. Cette dernière mit en place un fonds d’aide spéciale pour les chercheurs destitués (Aid Fund for Deposed Scholars) destiné à financer des universitaires et intellectuels européens contraints de fuir le nazisme. Entre 1933 et 1942, ce programme permit d’aider plusieurs centaines d’intellectuels à trouver refuge sur des campus américains. Sans faire d’angélisme — l’accueil des chercheurs juifs était tout de même timide : il suffit de s’intéresser au parcours d’Einstein pour s’en convaincre —, ces années furent fructueuses sur le plan scientifique.
Les disciplines se croisèrent, les savoirs s’entrechoquèrent, et de nouveaux modes de pensée ont émergé de ces mélanges. C’est la naissance de la hiérarchie des besoins et des motivations de Maslow, c’est le début du design thinking, des focus groups, de l’informatique de Von Neumann en 1945, et bientôt de l’intelligence artificielle en 1955, avec la fine équipe de Dartmouth.
Ces inventions, combinées, ont accéléré davantage la production de connaissances, liée depuis à la puissance des ordinateurs. Depuis l’invention de l’ordinateur, la recherche est liée à la puissance des microprocesseurs, avec une loi bien connue (et parfois contestée), la loi de Moore. Gordon Moore était un des cofondateurs d’Intel, et un des papas du microprocesseur. Sa loi n’est pas tant une loi physique qu’une observation empirique, mais elle a fait foi pendant des décennies. Voilà ce qu’elle dit : à coût constant, la vitesse des microprocesseurs double tous les 18 mois. Une prédiction de 1965 — que Buckminster Fuller avait anticipée plusieurs années auparavant — restée vraie jusqu’en 2015, la physique imposant des barrières naturelles à la progression de cette vitesse. Moore avait lui-même prévu la limite de sa propre loi. Une limite physique insurmontable, puisqu’en dessous d’une échelle nanométrique (sous 10 nm), il devient difficile de miniaturiser davantage les microprocesseurs sans faire face à des problèmes complexes : effets quantiques, dissipation thermique, limitations de la lithographie, etc. Dès lors, il a été plus facile de multiplier les processeurs que de miniaturiser les microprocesseurs.
C’était sans compter le génie des équipes de Jensen Huang, grand patron de NVIDIA. En 2019, il déclare la mort de la loi de Moore et qu’il faudra désormais compter sur d’autres types de technologie… Optimisation des architectures, parallélisation des cœurs de processeurs et spécialisation des microprocesseurs (notamment les GPU) ont révolutionné l’approche de l’informatique matérielle. L’accélération des ordinateurs est redevenue possible, accélérant encore et encore la production de connaissances.
Aujourd’hui, les chercheurs ne cherchent plus. Ils ont produit des IA capables de chercher à leur place, donc de plus en plus vite. Par exemple, cette IA nommée M3GNet, développée par l’Université de Californie, a « inventé » une base de données de plus de 31 millions de nouveaux matériaux inexistants, en prédisant également leurs propriétés. Grâce à M3GNet, l’humanité découvre de nouveaux matériaux à une vitesse totalement inédite, vertigineuse.

Alors Buckminster était-il fou de considérer que la connaissance allait grandir à une vitesse exponentielle Au-delà de notre ressenti, quelle preuve tangible peut-on produire pour montrer le bien-fondé de son intuition La réponse est arrivée chez Perrier Jablonski au détour d’un mandat, pour lequel nous avions à creuser le sujet. Nous sommes tombés sur une étude édifiante, celle de l’American Clinical and Climatological Association, publiée en 2011.
Cette étude voulait alerter l’administration Obama sur les défis de la formation des médecins, dans un monde où la connaissance grandit si vite. Et le rapport donne des chiffres. Évidemment, ces chiffres sont faciles à obtenir à une époque où tout se compte (brevets, recherches, mémoires, etc.). Les voici.
Il fallait 50 ans pour que la connaissance médicale double en 1950, 7 ans en 1980, 3 ans et demi en 2010... et... 73 jours en 2020. Un étudiant qui a commencé ses études de médecine en 2010 est devenu médecin en 2017. Dans ce même laps de temps, la connaissance médicale a doublé trois fois.
Si vous pensiez que le monde allait certainement ralentir un jour, j’ai une réponse pour vous. Enfin, pas moi, mais le président de Google, Sundar Pichai, qui annonçait en 2019 les premiers tests du premier processeur quantique, le Sycamore 54-qubit. Sycamore a réalisé un calcul complexe en 3 minutes et 20 secondes... alors qu’il faudrait 10 000 ans aux meilleurs super calculateurs du marché. Bien évidemment, il s’agit d’un test réalisé dans des conditions impossibles à reproduire dans le quotidien... Mais ce n’est qu’une question de temps.
Trois minutes contre 10 000 ans. Non, l’accélération n’est pas prête de ralentir...

Ces chiffres donnent le vertige. Mais qui tient le compteur Dans un éditorial publié en 2020 dans Design for Health, Paul Chamberlain reprend la courbe de Fuller et la projection attribuée à IBM d’un doublement des connaissances toutes les douze heures. Il qualifie toutefois cette dernière d’anecdotique et rappelle que les différents domaines du savoir progressent à des rythmes différents. Son texte témoigne donc de la circulation de cette idée jusque dans les publications universitaires, sans en démontrer les chiffres. D’ailleurs, comment additionner une découverte médicale, un brevet et une nouvelle compréhension du comportement humain La courbe de Fuller fournit une image saisissante de l’accumulation des savoirs, dont le rythme exact reste difficile à établir. Chamberlain soulève surtout une question qui nous concerne directement : notre capacité à assimiler et à appliquer ces connaissances arrive-t-elle à suivre Pour nos organisations, voilà un défi bien réel, même sans chronomètre. Source : Paul Chamberlain, « Knowledge is not everything », 2020.
Selon l’enquête AI at Work 2025 du Boston Consulting Group (2025), menée auprès de plus de 10 600 employés dans 11 pays, 36 % seulement s’estiment suffisamment formés à l’IA, et 54 % utiliseraient des outils non autorisés si les bons venaient à manquer. L’IA clandestine est déjà dans vos murs. Et selon le sondage How to implement transformations for long-term impact de McKinsey (2023), 12 % des répondants seulement ont maintenu leurs gains plus de trois ans. Les transformations trébuchent presque toutes au même moment : quand l’essai doit devenir un réflexe.
Avant de recommander quoi que ce soit, nous allons écouter. Des entrevues individuelles, longues, confidentielles, menées par nos ethnographes auprès d’employés de tous les étages. Nous y entrons avec le moins d’hypothèses possible : aucune grille par génération, par niveau hiérarchique ou par département. Bien nous en prend, car ces catégories n’expliquent presque rien. Le « jeune forcément à l’aise » et le « vétéran forcément réfractaire » sont des raccourcis que le terrain dément à chaque mandat.
Au fil de nos mandats nous avons découvert deux variables fondamentales qui permettent de réellement cerner le profil de vos employés : leur tolérance aux risques et leur tolérance à la délégation IA. La première mesure la capacité d’accepter un résultat imparfait, de se tromper devant les autres et d’être jugé par ses pairs. La seconde mesure la disposition à confier à un outil une part de sa rédaction, de son analyse, voire de son jugement. Ces deux variables traversent les générations, les titres et les services.
Elles touchent directement aux trois besoins psychologiques que l’IA vient bousculer, selon Erik Hermann, Stefano Puntoni et Carey Morewedge dans Why Gen AI Feels So Threatening to Workers (Harvard Business Review, 2026) : la compétence, l’autonomie et l’appartenance. Confier une part de son travail à un outil remet en jeu sa compétence et son autonomie; accepter le risque expose au jugement des pairs, donc à l’appartenance. Croisées, ces deux variables dessinent quatre profils. Aucun profil ne vaut mieux qu’un autre; la grille sert à parler un langage commun. Chacun a son besoin en souffrance, et mérite donc son parcours.

Forte tolérance au risque, forte tolérance à la délégation. Dans nos entrevues, il se reconnaît à sa confiance double : en lui-même et en l’outil. Il teste par lui-même sans attendre qu’on lui montre la voie, et les ratés médiatisés de l’IA ne le freinent pas; il préfère se faire sa propre idée. Il a déplacé sa valeur professionnelle : elle réside dans l’analyse et le jugement, et l’effort de production compte peu à ses yeux. « C’est moi le cerveau de l’affaire, ça raccourcit juste le temps. » Il parle de l’IA avec aisance, montre ce qu’il fait, partage ses trouvailles. C’est précisément ce qui peut l’isoler : son enthousiasme avance plus vite que celui de son équipe, et il finit parfois par explorer seul.
Avec lui, le risque s’appelle la solitude, puis le désengagement. Everett Rogers l’avait décrit dès 1962 dans Diffusion of Innovations : les premiers à adopter une nouveauté sont souvent perçus comme marginaux par leur groupe, et l’innovation se propage réellement quand des leaders d’opinion respectés s’en emparent. Donnez-lui donc une place reconnue : un mandat officiel de compagnon IA, du temps protégé dans sa description de poste, des « prompt parties » à animer. Seul critère : la curiosité. Un adjoint administratif passionné fait un meilleur compagnon qu’un cadre compétent et indifférent.
Forte tolérance au risque, faible tolérance à la délégation. Confiant en lui-même, méfiant envers l’outil, il explore volontiers et garde la main sur ce qui compte. Nous l’avons vu tracer une frontière nette : pour la recherche et la synthèse, aucun problème; pour le raisonnement et la création professionnelle, blocage. Il relit tout, refait tout, et ce travail en double lui coûte un temps qu’il juge nécessaire. Sa méfiance a une source : les défaillances de l’IA rapportées dans les médias, qu’il cite volontiers en entrevue et qui confirment ses réserves. Sa rigueur protège la qualité du travail. Elle a aussi un coût caché : tant qu’il ne délègue rien de substantiel, les gains promis par l’IA restent théoriques pour lui.
La recherche montre comment l’amener plus loin. Dans Overcoming Algorithm Aversion (Management Science, 2018), Berkeley Dietvorst, Joseph Simmons et Cade Massey ont constaté que les gens délaissent un algorithme dès qu’ils le voient se tromper, mais l’utilisent bien plus volontiers lorsqu’ils peuvent en modifier les résultats, même légèrement, et obtiennent alors de meilleurs résultats. Offrez-lui des ateliers de prompting sur des cas réels, en petits groupes, et des listes de vérification par métier, construites avec lui. Puis trois paliers sur son cœur d’expertise : l’IA prépare et il décide; l’IA propose et il arbitre; l’IA exécute et il valide. Il passe de relecteur à arbitre, sans rien céder sur la qualité.
Faible tolérance au risque, forte tolérance à la délégation. C’est le profil le plus paradoxal de la matrice : méfiant envers lui-même, confiant dans l’outil. Il utilise l’IA sous la pression de la charge de travail davantage que par conviction, produit beaucoup avec elle, et en parle peu. En entrevue, la gêne affleure vite. Déléguer à l’IA ressemble pour lui à tricher, comme si l’effort fourni faisait la valeur du travail : « C’est comme si c’était pas toi qui avais fait l’examen. » Il craint le regard des collègues et des gestionnaires plus que l’outil lui-même. Il a déjà trouvé les gains; il lui manque la permission de les assumer au grand jour.
Sa crainte est fondée. Dans Evidence of a social evaluation penalty for using AI (PNAS, 2025), Jessica Reif, Richard Larrick et Jack Soll ont établi, auprès de plus de 4 400 participants, que ceux qui utilisent l’IA au travail sont jugés moins compétents et moins motivés. La réponse est collective : une charte du droit à l’erreur signée par la direction, des cercles de pratique sans gestionnaire dans la salle, le rituel du « meilleur ratage IA de la semaine ». Amy Edmondson appelait cela la sécurité psychologique dès 1999 (Psychological Safety and Learning Behavior in Work Teams, Administrative Science Quarterly).
Faible tolérance au risque, faible tolérance à la délégation. C’est le profil le plus résistant de la matrice, et le plus argumenté. Sa résistance est active : il questionne, objecte, documente. Il voit dans l’IA une double menace, pour l’intégrité professionnelle et pour la sécurité des données, et ses objections sur la fiabilité sont souvent fondées. En entrevue, il cite des cas précis d’erreurs, de fuites, de réponses inventées. Comme il ne délègue pas encore, il n’a pas connu l’inconfort de la délégation; son jugement repose sur ce qu’il observe autour de lui. Dans une organisation, il joue un rôle précieux : c’est souvent lui qui pose la question que personne n’ose poser.
Ses objections méritent mieux qu’un argumentaire : un siège au comité de veille qui examine chaque cas d’usage avant déploiement, un rôle de relecteur officiel, un registre public des objections. Sa vigilance solitaire devient une fonction reconnue. La science lui donne en partie raison : dans Navigating the Jagged Technological Frontier (Harvard Business School, 2023), Fabrizio Dell’Acqua et ses collègues ont observé 758 consultants; dès que la tâche sortait du champ de compétence de l’outil, ceux qui utilisaient l’IA se trompaient davantage.
Au contraire. Les parcours peuvent être différents sans créer quatre transformations parallèles. Le sceptique ancré, le gardien vigilant, le délégateur anxieux et l’explorateur assumé doivent tous comprendre la même chose : où l’organisation veut aller, ce qui est permis, ce qui ne l’est pas et vers qui se tourner quand ils hésitent. On peut adapter le rythme, les exercices et le degré de délégation à chacun, mais pas le cadre. Dans nos mandats, ce socle commun repose sur quatre conditions très concrètes : une direction qui parle d’une seule voix, des messages simples et répétés, des compagnons accessibles dans les équipes et une formation qui travaille autant les outils que les croyances. Les voici en détail.
Une direction qui parle d’une seule voix. Quand un vice-président dit « IA générative », qu’un autre parle d’« agents autonomes » et qu’un troisième évoque « l’automatisation », chacun croit défendre le même projet. Les équipes, elles, entendent trois projets différents, et le message se dilue dès le premier étage. Avant de former qui que ce soit, la direction doit s’entendre sur ses mots : ce qu’on appelle IA chez nous, ce qu’on attend d’elle, ce qu’on refuse de lui confier.
Des messages clés, peu nombreux et répétés. Trois ou quatre idées simples suffisent : pourquoi on s’y met, ce qui est permis, ce qui ne l’est pas, ce qu’on gagne. Elles doivent revenir dans chaque réunion, chaque communication, chaque formation, jusqu’à ce que n’importe quel employé puisse les réciter. Un message entendu une fois reste une annonce; répété cent fois, il devient une norme.
Des compagnons dans tous les services. L’adoption se joue à côté du poste de travail, au moment précis où quelqu’un bloque et se tourne vers un collègue. D’où l’importance d’avoir, dans chaque équipe, une personne curieuse, disponible et reconnue pour ce rôle. Les explorateurs assumés en sont les candidats naturels.
Une formation à deux étages. Le premier étage est visible : les outils, le prompting, les cas d’usage. Il s’apprend en atelier, en quelques heures. Le second est souterrain : les croyances, la peur d’être jugé, l’estime de soi professionnelle, le sentiment de tricher. Aucun atelier ne le règle. Il se travaille lentement, dans les rituels d’équipe, les tête-à-tête avec un gestionnaire, les petites victoires partagées.
Ces quatre conditions reposent sur le modèle COM-B de Susan Michie, Maartje van Stralen et Robert West (The behaviour change wheel, Implementation Science, 2011), selon lequel un comportement n’apparaît que lorsque trois éléments sont réunis : la capacité, l’occasion et la motivation. La capacité, c’est le premier étage de la formation : savoir se servir des outils. L’occasion, ce sont les compagnons à proximité et une direction dont le langage clair rend l’usage permis et visible. La motivation, c’est le second étage : des croyances apaisées, une estime de soi préservée, et des messages répétés qui donnent un sens à l’effort. La plupart des programmes IA financent la capacité et espèrent que l’occasion et la motivation suivront d’elles-mêmes. Elles suivent rarement.
Reste à mesurer. Un questionnaire court et anonyme, repris tous les six mois, montre si les gens se déplacent dans la matrice : combien de gardiens vigilants commencent à déléguer, combien de délégateurs anxieux osent en parler, combien de sceptiques ancrés acceptent un premier cas d’usage.
On a beau parler de transformation technologique, de licences et de feuilles de route, ce qui reste à la fin, ce sont des habitudes : le réflexe d’ouvrir l’outil devant un document à résumer, l’aisance d’en parler à un collègue, la confiance de montrer son travail sans craindre d’être jugé. Ces habitudes naissent profil par profil, au rythme de chacun.
L’IA devient une culture le jour où le sceptique ancré siège au comité qui encadre les usages, où le gardien vigilant dispose de protocoles qui lui laissent le dernier mot, où le délégateur anxieux reçoit la permission d’assumer ce qu’il fait déjà, et où l’explorateur assumé trouve un rôle à la mesure de sa curiosité. Ce jour-là, l’outil se fond dans la manière de travailler.
Rien de tout cela ne se devine depuis un bureau de direction. Chaque organisation a ses propres croyances, ses propres peurs et ses propres façons d’apprivoiser l’IA. Tout cela se découvre sur le terrain, une conversation à la fois. C’est notre métier. Et si on allait écouter vos équipes
Que vous le vouliez ou non, le contexte dans lequel vous évoluez change. Nouvelles attentes des consommateurs, nouvelles tendances, nouvelles réglementations, nouveau contexte concurrentiel... Ces éléments externes s'ajoutent aux changements que vous faites vous-mêmes : nouveaux produits, nouvelles aptitudes, nouvelles embauches, nouveau processus ou nouveau système informatique... Tout change dehors, et tout change dedans.
Deux défis se posent alors. Et c'est à Luc de Brabandère, de Boston Consulting Group, que l'on doit ces observations pertinentes. D'abord, vous devez décider d'un rythme acceptable pour "arrêter la machine" et réfléchir. Cette fréquence dépend de votre industrie, de votre capacité à inventer de nouvelles solutions ou d'opérationnaliser le changement.
Deuxième défi : vivre avec vos décisions raisonnablement. Si vous décidez d'une nouvelle stratégie chaque semaine, votre organisation ne pourra pas suivre. Vous devez donc attendre le "prochain rendez-vous" stratégique pour prendre une nouvelle décision. Il se crée alors un stress qui repose sur les épaules des gestionnaires : être tentés de changer... mais devoir attendre, pour ne pas devenir une "poule sans tête".
Le troisième défi : créer un équilibre entre agilité et constance.

C'est à l'auteur John Coleman, collaborateur régulier du Harvard Business Review que l'on doit cette observation et propose un cadre de réflexion intéressant pour avancer. Il oppose l'agilité et la constance sur deux axes, ce qui permet d'identifier quatre profils d'entreprise.
Manque de sérieux : ni inspirantes, ni fiables, ces organisations n'ont aucune chance d'être comprises en interne ou à l'externe.
Manque de focus : certaines startups sont très agiles, mais elles manquent du focus nécessaire à rassurer les employés, les actionnaires, l'industrie, etc.
Trop de rigidité : de l'autre côté du spectre, les grandes organisations, les institutions financières ont une obligation morale à "protéger et servir". C'est ce qu'on attend d'elles. Mais cette fiabilité vient avec un coût : la rigidité.
Le Graal : la position désirée, c'est un équilibre entre l'agilité et la constance. Oui, mais comment? Nos missions en entreprise nous permettent d'émettre une théorie très très simple. Très.

Afin de devenir une entreprise cohérente, il faut créer un écosystème de décisions cohérent. D'abord, avec une ambition claire (ce que certains appellent une vision). C'est votre destination désirée, et réaliste : nous voulons devenir cela. Ensuite, cette ambition doit devenir le filtre actif de toutes les tactiques de votre plan. Posez-vous la question suivante : ce petit pas tactique mène-t-il au bon endroit stratégique Si la réponse est oui, alors vous devez avancer. Sinon, vous savez quoi faire...

Le mot a vingt-cinq siècles. Chez Thucydide, dans La Guerre du Péloponnèse, l'anomia désigne ce qui s'installe à Athènes pendant la peste de 430 avant notre ère : les rites funéraires abandonnés, les lois ignorées, chacun cherchant le plaisir immédiat puisque personne ne s'attend plus à vivre assez longtemps pour en rendre compte. Chez l'historien, le mot décrit déjà une relation : celle d'un désir humain qui ne tient que si quelque chose au-dessus de lui le contient.
Les philosophes modernes traitent la question sans employer le mot. Thomas Hobbes, dans le Léviathan (1651), imagine une société privée de loi commune et n'y voit qu'une guerre de chacun contre chacun. Puis, en 1885, le philosophe Jean-Marie Guyau ressort le terme dans son Esquisse d'une morale sans obligation ni sanction et, chose rare, il y voit une promesse : une morale enfin libérée des règles imposées de l'extérieur. Durkheim lira le livre et retournera le mot contre son auteur.
Le terme « anomie » puise ses racines dans le grec anomia (absence de loi), mais ce sont deux sociologues majeurs qui lui ont donné ses fondements théoriques.
À la fin du XIXe siècle, Durkheim observe les ravages de la révolution industrielle. La modernisation rapide détruit les structures traditionnelles (famille, village, religion) sans que de nouvelles normes collectives n'aient eu le temps de s'installer. Pour Durkheim, l'anomie apparaît lorsque la société ne parvient plus à réguler les désirs des individus. Sans limites claires, l'être humain glisse vers une insatisfaction permanente et une anxiété existentielle.
En 1938, Merton — qui nous a déjà inspiré cet article et celui-ci — réadapte le concept. Selon lui, l'anomie découle du décalage entre les buts valorisés par la culture (la réussite financière, la propriété) et les moyens légitimes réellement accessibles à tous. Lorsque la structure sociale promet le succès universel tout en restreignant l'accès effectif aux opportunités, les individus subissent une tension qui les pousse vers la déviance, la marginalité ou le cynisme.
Aujourd'hui, l'anomie ne se manifeste plus uniquement au rythme des usines du XIXe siècle, mais à travers les écrans et les mutations accélérées de notre société.
Les plateformes numériques promettent une connexion constante tout en isolant fréquemment les individus. La recherche de validation numérique remplace les rites collectifs traditionnels, tandis que les normes de civilité s'y dissolvent souvent au profit de la polarisation.
L'effritement des carrières linéaires, l'essor de la gig economy et l'automatisation rapide ont fragmenté le monde professionnel. Les jeunes générations font face à une forme d'anomie mertonienne : l'injonction à la réussite reste forte, mais les garanties de sécurité matérielle s'amenuisent.
Une méfiance grandissante s'installe envers les piliers traditionnels — politique, médias, justice, science. Quand ces repères perdent leur légitimité, la notion même de vérité partagée s'effondre.
La crise climatique installe l'idée d'un avenir instable. Lorsque le futur devient une menace plutôt qu'un projet, les règles fondées sur la projection à long terme perdent leur sens.
Les répercussions de cette perte de repères s'étendent du domaine de l'intime jusqu'à l'échelle de la vie publique.
À l'échelle individuelle, elles prennent la forme d'une hausse de l'anxiété et de la solitude, d'un sentiment d'inutilité, d'épuisement professionnel, de cynisme défensif et de repli sur soi. À l'échelle collective, elles se traduisent par une polarisation politique extrême, une dégradation du civisme, la montée des discours populistes et la rupture du dialogue démocratique.
L'absence de repères partagés prive la collectivité de sa capacité à faire société. Lorsque plus personne ne s'accorde sur les règles du jeu, le débat citoyen se transforme en un affrontement stérile de récits individuels.
L'anomie n'est pas un destin inéluctable ; elle constitue un signal d'alarme indiquant qu'un modèle social doit réinventer ses fondations.
La cohésion se reconstruit d'abord sur le terrain. Investir dans les espaces physiques de rencontre (associations, tiers-lieux, initiatives citoyennes) permet de retisser des solidarités concrètes. C'est, à peu de chose près, le remède que Durkheim lui-même proposait dans la préface à la deuxième édition de De la division du travail social (1902) : des corps intermédiaires, assez proches des gens pour que leurs règles soient vécues et non subies. Un siècle plus tard, Robert Putnam mesure dans Bowling Alone (Simon & Schuster, 2000) le recul de ces lieux d'appartenance, et Eric Klinenberg, dans Palaces for the People (Crown, 2018), montre que les bibliothèques, les parcs et les commerces de quartier font le même travail de couture sociale que les institutions d'autrefois.
Il est nécessaire de repenser le contrat social en garantissant des filets de sécurité adaptés aux nouveaux parcours de vie, tout en valorisant des formes de réussite non uniquement axées sur la consommation. On reconnaît ici Merton mot pour mot : réduire l'écart entre ce que la société promet et ce qu'elle rend accessible. Anne Case et Angus Deaton, dans Deaths of Despair and the Future of Capitalism (Princeton University Press, 2020), documentent ce qui arrive quand cet écart se creuse : chez les Américains sans diplôme universitaire, la mortalité par suicide, surdose et alcool progresse depuis la fin des années 1990, sur fond de disparition du travail stable et des institutions qui donnaient une forme à une vie.
Instaurer une véritable éthique de l'attention et réguler les plateformes pour qu'elles favorisent la délibération sereine plutôt que la recherche de l'outrage. La piste est la plus intuitive des quatre, et la moins établie. Shoshana Zuboff, dans The Age of Surveillance Capitalism (PublicAffairs, 2019), et Jonathan Haidt, dans The Anxious Generation (Penguin Press, 2024), en font le procès ; mais les travaux de Haidt sont contestés par des chercheurs comme Candice Odgers et Andrew Przybylski, qui jugent le lien causal fragile. Et Chris Bail, dans Breaking the Social Media Prism (Princeton University Press, 2021), montre qu'exposer les gens à des opinions opposées peut aggraver la polarisation plutôt que l'apaiser. Réguler, oui ; savoir quoi réguler demande encore de la recherche.
Placer le bien-être collectif, la santé mentale et la résilience écologique au cœur des objectifs communs afin de redonner un cap lisible à long terme. Le chantier existe déjà du côté des politiques publiques : le rapport de la commission Stiglitz-Sen-Fitoussi (2009) sur la mesure de la performance économique et du progrès social, ou les budgets « bien-être » adoptés par la Nouvelle-Zélande depuis 2019. Aucun de ces travaux ne se présente comme un remède à l'anomie ; ils en partagent l'intuition, celle d'une société qui a besoin de savoir vers quoi elle avance.
Face à la désorientation contemporaine, la réponse ne réside pas dans le regret nostalgique d'un ordre passé, mais dans la création délibérée de nouveaux repères collectifs adaptés aux enjeux du siècle.
Mobilité ou immobilisme? Deux mille ans plus tard, Galilée viendra départager ces deux écoles de pensée par l'observation du mouvement perpétuel de la Terre sur elle-même, et autour du Soleil. Le match se termine donc en 1610 avec la victoire du changement permanent, donc d'Héraclite.
Or, limiter Parménide et Héraclite au mouvement, c’est se priver d’une pensée beaucoup plus riche, bien plus intéressante, et plus profonde encore. Nous avons eu recours aux lumières de plusieurs philosophes pour éclairer notre chemin. D'abord l'illustre Jean-François Mattéi (1941-2014). Ensuite Barbara Cassin, philosophe spécialiste des philosophes grecs et enfin André Laks, professeur de philosophie ancienne à la Sorbonne.
Évidemment, il convient de mesurer les innombrables altérations de ces textes primitifs à travers l'histoire — des fragments qui nous sont parvenus partiels et transformés. Cependant, ils ont occupé les pensées de Platon, Aristote, Hegel, Heidegger, Nietzsche et bien d'autres... et préoccupent de nombreux philosophes contemporains. Ils ont le mérite de susciter chez le lecteur curieux des questionnements profonds et utiles.
Loin de moi la prétention d'ajouter une pierre à cet édifice. Je propose l'emprunt, la ruse. Je veux aller chercher à la source même, de nouveaux mécanismes, de nouvelles métaphores. Cet article s'adresse aux curieux. À celles qui n'ont pas peur des acrobaties. À ceux qui n'ont pas peur du feu. Bref, à celui ou à celle qui a déjà osé lire jusqu'ici.
D’abord, Parménide était le penseur du Tout, comme Pythagore avant lui. Il y avait l'être... et rien d’autre. Le non-être ne pouvant être amené à notre conscience est inexistant. Le fragment 6 trop simplement traduit par L'être est, le non-être n’est pas a donné beaucoup de travail aux philosophes, aux philologues et aux traducteurs, qui continuent encore aujourd'hui à se contredire sur le sens profond de cette pensée fondatrice.
Pour Parménide, il n'y a que deux voies possibles : est et n'est pas. Mais est — du grec esti — peut prendre plusieurs formes : il existe, il est possible, il y a. Aussi, la tautologie (une formule qui ne peut être que vraie) pose que si A est A, alors A est parfaitement A, et A n'est rien d'autre que A — c'est la naissance des axiomes mathématiques.
Le Tout se définit donc par tout ce qui ne change pas, par ce qui est permanent, immuable. C'est ce qui est vrai et qui restera vrai. C'est l'identité ontologique : ce qui se définit dans l'absolu. Dès lors, ce qui change n'est qu'opinion (doxa), éphémère et sans valeur. Dans le Tout se trouve l'idée d'une Unité de tout l’univers dans tous les temps. Le passé, le présent et l’avenir cohabitent... avec l'impossibilité du devenir.
Si la traduction pose quelques problèmes aux philosophes encore aujourd'hui, on peut aussi retenir que nommer le néant... c'est le détruire, puisque c’est lui donner une consistance. Le néant est donc impossible, impensable. Tout est, et c'est tout. Dès lors, Parménide propose un Tout « tout puissant », immuable, impossible à changer. Rien ne change jamais, donc.
Pour sa part, Héraclite propose l'idée que Tout est composé d'opposés. La route monte et descend en même temps, selon le sens qu’on prend. Le fleuve dans lequel on se baigne change chaque seconde, mais reste le même et unique fleuve qui porte pour cette raison le même et unique nom. Pour Héraclite le monde est tissé de contraires pour mieux affirmer son unité, et Héraclite fustige les hommes incapables de reconnaître ces jeux de contraires logiques, les privant alors du pouvoir de raisonnement.
Héraclite était le philosophe qui pleure, sans cesse effondré par l'attitude des hommes qui ne savaient que faire la guerre. Nietzsche en avait fait le philosophe du combat, en révélant que si Tout contient des contraires, il faut les départager. Une lutte s'enclenche alors entre ces deux possibles, pour que l'un des deux l'emporte. Pour Héraclite, tout est un combat potentiel pour décider d’une voie à prendre plutôt qu'une autre. Tout est alors composé d’un changement à venir, d’un état de transformation permanent. Tout change tout le temps, donc.
Tout devenir naît de la lutte des contraires. Les qualités définies qui nous semblent durables n’expriment que la suprématie momentanée de l’un des combattants, mais la lutte n'en continue pas moins, le combat se poursuit éternellement. C'est en fonction de ce combat que tout ce qui se produit advient et c’est précisément ce combat qui révèle la justice cohérente et sévère, liée à des lois éternelles. — Nietzsche.
C'est l'harmonie des paradoxes. Ce qui est différent de soi-même s’accorde avec soi-même. Et celui qui s'enferme dans son propre raisonnement est un rêveur isolé qui ne participe pas au raisonnement collectif. Ce penseur recroquevillé sur lui-même porte un nom en grec ancien : l'idiot. L'idiot n'est pas l'imbécile. L'idiot est celui qui ne croit que lui-même. Et la langue française a conservé une trace de ce sens, avec l'idiosyncrasie — une disposition à réagir de manière particulière aux agents extérieurs. Ici, particulière doit être pris dans le sens d'individuel.
Déjà à l'époque, jeu de dualités n'était pas nouveau. Sans rien ôter à ces deux fondateurs de la pensée, il convient tout de même de rendre à Pythagore ce qui lui revient. Sur le fronton de l'École qu'il créa à Crotone, on pouvait lire "Dieu a tiré la Terre du néant comme il a créé le Un du rien pour créer la multitude". Au-delà de l'incroyable poésie de cette sentence, on y perçoit toute la richesse philosophique qu'elle porte en elle. C'est le début du Tout, de l'unité, du rien et de tout ce qu'il y a entre eux.
Ces questionnements du rien et du tout, de l'unité et du multiple, du vrai et du possible, de l'harmonie et des opposés, ont forgé à la fois notre vision du monde, notre raisonnement, notre langage et nos mathématiques. Ils sont la source de tout. Par exemple, puisqu’il existe une frontière entre quelque chose et rien, que se passe-t-il précisément à cet endroit Le calcul infinitésimal d’Archimède, Newton et Leibnitz répondra à cette question. Et puisqu’il existe plusieurs possibilités d’un présent à venir, comment s'organise ce choix Ce sont ici les bases des mondes possibles de Leibnitz...
Pour finir, il est cocasse de souligner que l'unité (le Tout) est composée d'unités (les objets) qui se mesurent... avec des unités (poids, taille, etc.) Les unités des unités de l'unité. Un seul mot pour décrire l'infiniment grand et l'infiniment petit, le pourquoi, le quoi et le comment. Voilà une pensée parfaitement parmédienne, héraclitéenne... et pythagoricienne.