Enfin un truc vrai dans la vie d’Elizabeth Holmes. Un vrai succès — ça aussi, c’est nouveau. 15,6 millions USD au box-office, c’est ce qu’a rapporté You Can See Everything pour sa première fin de semaine dans 855 cinémas nord-américains.
Le documentaire commence alors que la fondatrice de Theranos s’apprête à entrer en prison. Trente-quatre jours avant son incarcération, elle invite Nathan Fielder chez elle pour filmer son quotidien et entendre sa version de l’histoire. Après avoir convaincu des investisseurs qu’elle allait révolutionner la médecine, elle tente de convaincre des cinéastes qu’on l’a mal comprise. Il faut lui reconnaître une certaine constance dans le choix de ses outils.
Dans Vos défis de A à Z en passant par BCDEFGHIJKLMNOPQRSTUVWX et bien sûr Y (2024), je m’étais déjà penché sur cette fabrique à héros, au chapitre des valeurs de marque. Theranos y figurait en bonne place. Ses valeurs affichées célébraient l’honnêteté, la communication ouverte et l’intégrité. Ça ne s’invente pas, hein? Maaais si, chez Theranos, tout peut s’inventer!
L’histoire avait tout pour nous plaire. Une jeune femme quitte Stanford parce qu’elle a mieux à faire que de terminer ses études : rendre les analyses de sang accessibles à tout le monde. Quelques gouttes prélevées au bout d’un doigt permettraient de réaliser une multitude de tests, rapidement et à peu de frais. Face à une industrie médicale coûteuse et compliquée, Holmes arrive avec une solution d’une simplicité désarmante, qu’elle présente elle-même comme « l’iPod de la santé ». Et pour ceux qui auraient raté la parenté avec Steve Jobs, elle porte déjà le col roulé.
Aujourd’hui, on connaît la suite. Mais des analyses plus faciles, moins de sang à prélever et des résultats plus accessibles, ça donnait de bonnes raisons de souhaiter que son invention fonctionne.
Pour quelqu’un qui accompagne les entreprises dans leurs pitchs et leur récit de marque, le cas est fascinant. Un problème que tout le monde comprend, une ambition qu’on a envie de partager, une solution qui tient en trente secondes. Chez Perrier Jablonski, nous utilisons une formule pour organiser ces ingrédients : ambition, conviction, crédibilité, crédo. Voici à quoi pouvait ressembler l’ACCC de Theranos au printemps 2015, en reconstituant son discours.
Ambition. Nous voulons révolutionner la santé. Les gens doivent pouvoir prendre leur santé en main, grâce à des analyses de sang simples et abordables… enfin!
Conviction. Nous pensons que la technologie doit nous permettre de tirer beaucoup plus d’informations de beaucoup moins de sang, pour rendre ces analyses plus faciles et les rapprocher des patients.
Crédibilité. Nous avons noué des partenariats avec Walgreens et la Cleveland Clinic. Deux anciens secrétaires d’État, Henry Kissinger et George Shultz, ainsi qu’un ancien secrétaire à la Défense, William Perry, siègent à notre conseil d’administration.
Crédo. « Un monde où personne n’aura jamais à dire adieu trop tôt. » Cette fois, la formule vient bien d’Elizabeth Holmes elle-même, à TEDMED en 2014. L’écriture est laborieuse, la prétention stratosphérique. On part d’une analyse de sang et on arrive à une promesse de salut pour l’humanité.
Le problème, c’est que l’appareil de Theranos ne savait réaliser qu’un petit nombre de tests. Pour la grande majorité des analyses, l’entreprise utilisait des machines achetées à d’autres fabricants — ces mêmes fabricants qu’elle était censée challenger avec son appareil révolutionnaire. C’est ce qu’a révélé la plainte de la SEC en mars 2018. C’est comme si Steve Jobs avait vendu la révolution du Mac en cachant un vieux PC à l’intérieur…
Les revenus avaient eux aussi bénéficié d’une petite amélioration narrative. Pour 2014, Theranos annonçait aux investisseurs plus de 100 millions USD, alors qu’elle en avait réellement réalisé un peu plus de 100 000. Un écart de près de… mille fois. Une paille. Contrairement à sa boîte, son pitch fonctionnait très bien! Elle avait levé plus de 700 millions USD sur des affirmations trompeuses concernant sa technologie, ses activités et ses résultats.
Dans Bad Blood (2018), John Carreyrou raconte comment cette histoire a pu tenir aussi longtemps. Des employés savent que les analyses ne sont pas fiables, tentent de le faire entendre et se retrouvent avec les avocats de Theranos sur le dos. Carreyrou les écoute, vérifie leurs affirmations et poursuit son enquête malgré les pressions. Pendant que Holmes vend sa révolution, d’autres prennent des risques pour qu’on sache ce qui se passe réellement dans son laboratoire.
Holmes a été condamnée à onze ans et trois mois de prison en 2022 pour fraude envers les investisseurs.
Holmes n’a jamais figuré au 30 Under 30 de Forbes. Elle avait eu droit au Forbes 400 et à sa couverture, ce qui est une autre manière de se retrouver au rayon des génies. Elle reste la caricature parfaite de cette fascination de l’économie américaine pour les petits génies. On connaît les ingrédients : jeunesse, études abandonnées, charisme, aplomb, ambition démesurée et talent pour convaincre des gens très riches de financer le tout. Avoir quitté l’université devient presque une qualification. Ça fait très Steve Jobs. Encore lui.
Forbes entretient cette fascination avec son 30 Under 30 (30U30), trente jeunes talents par catégorie, dont on célèbre chaque année les promesses et les levées de fonds. Les 600 élus de la promotion américaine de 2023 avaient obtenu plus de 5,3 milliards USD. Quelle fierté pour l’économie! Enfin… pour l’instant, c’est surtout l’argent des investisseurs qui a changé de poche.
Ces petits génies ont aussi de grandes valeurs. Ils veulent nous soigner, nous éduquer, nous sauver. Faire de l’argent? Oui, évidemment, mais pour notre bien! Les valeurs de marque font une excellente machine à laver la réputation. Maintenant qu’on sait ce qui se passait dans leurs entreprises, il est assez jouissif de relire leurs belles intentions. Voyons voir…
Sam Bankman-Fried, promotion 2021, était un adepte de l’altruisme efficace : faire fortune pour le bien de l’humanité. Le fondateur de FTX, une plateforme d’échange de cryptomonnaies, a détourné plus de 8 milliards USD appartenant aux clients. Cet argent a notamment servi à financer des investissements, des dépenses immobilières et des contributions politiques. Il a été condamné à vingt-cinq ans de prison en 2024. Il avait aussi eu droit à sa couverture de Forbes.
Le service Frank de Charlie Javice, promotion 2019, promettait de simplifier l’accès au financement des études. Pour le vendre 175 millions USD à JPMorgan Chase, sa fondatrice avait annoncé 4,25 millions d’utilisateurs. Ils étaient moins de 300 000. Quand la banque a demandé les données, il a fallu les fabriquer. Javice a été reconnue coupable en 2025.
La valeur fondamentale de Vyera, anciennement Turing Pharmaceuticals, figurait sur son site web, dans un petit paragraphe puissant et émouvant : « Vyera believes that patients should not have to overcome significant barriers to access treatment. » La main sur le cœur, la firme pharmaceutique estimait que les patients ne devraient pas avoir à surmonter d’importants obstacles pour accéder au traitement. Sous Martin Shkreli, promotion 2013, le prix du Daraprim était pourtant passé de 17,50 à 750 USD le comprimé. Des restrictions visant à bloquer les concurrents moins chers complétaient le dispositif. Les documents de la FTC racontent tout cela avec un peu moins d’émotion.
Chez le fabricant de bagages Away, la valeur centrale était « Do good as you do well ». Une valeur magistralement mise de l’avant dans l’identité et la fabrication de ses produits — très jolis, en passant. Do well? La cofondatrice Steph Korey est en couverture de Forbes en 2018. Do good? En 2019, The Verge révèle une culture d’entreprise toxique, avec des salariés épuisés, critiqués publiquement et poussés à limiter leurs congés. Après des départs et un retour médiatisés, elle a fini par s’en aller far away de la direction de la firme qu’elle avait elle-même fondée.
Adam Neumann, lui, voulait « élever la conscience du monde » avec WeWork, son entreprise de location de bureaux partagés. En 2018, celle-ci encaissait environ 1,8 milliard USD de revenus et enregistrait 1,9 milliard de pertes nettes consolidées : environ 1,06 USD perdu pour chaque USD de revenus. Une bonne raison de regarder les comptes de l’entreprise avant de s’occuper de notre conscience.
En bon joueur — mais en mauvais prévisionniste — Forbes a publié un Hall of Shame, que j’aurais bien renommé Fall of Fame. Holmes, elle, avait été consacrée par le Forbes 400, sans passer par le 30 Under 30.
Les Américains adorent le storytelling, et nous avons attrapé leur manie. Nous aimons les fondateurs visionnaires, les débuts modestes et les ambitions démesurées. Nous aimons aussi savoir que nous avions reconnu le génie avant les autres. Une couverture de magazine nous permet de participer un peu à l’aventure, sans même avoir à acheter d’actions.
Les médias ont besoin d’histoires qui se vendent. Les investisseurs cherchent des entreprises capables de grandir et d’enrichir leur portefeuille. Les fondateurs ont besoin d’argent pour avancer. Une belle histoire peut satisfaire tout ce monde pendant un moment, même lorsque les résultats commencent à raconter autre chose.
L’obsession du storytelling est devenue un pousse-au-crime. En théorie, c'est une arme formidable : une belle histoire permet de lever des fonds, d’attirer des talents et de convaincre des partenaires, tous embarqués sur la foi d'un récit inspirant. Mais poussée à l'extrême, cette vertu se transforme en vice. La frontière s’efface entre la vision qui fédère et l'illusion qui aveugle, transformant un puissant outil de persuasion en une fuite en avant toxique.
Nous avons été habitués à un feedback instantané. Des « J’aime », des étoiles, des commentaires, des rires… Ces réactions instantanées nous rassurent et nous encouragent. Mais un feedback plus complet peut être un puissant outil de motivation. Une technique répandue est le feedback sandwich : on camoufle la critique entre deux compliments pour la rendre plus digeste. Elle permet de renforcer le bon, d’identifier le moins bon et de motiver à persévérer. Le problème : on dilue l’information clé et on enlève de l’importance au point à améliorer. Alors, comment amener le feedback à un autre niveau
On s’inspire des techniques de coaching d’un athlète expliquées par Magill et Anderson pour développer une formule complète: un problème, une image, une solution et un timing.
Imaginons un joueur de baseball. Il obtient deux formes de feedback lorsqu’il frappe une balle. Le premier est sensoriel et instantané — il sait automatiquement s’il s’agit d’une bonne frappe. Il ressent le contrecoup dans ses bras, entend le son du choc, regarde la balle qui s’éloigne… et il pourra juger aussitôt de sa performance. Il s’agit du feedback intrinsèque à la tâche. Un problème : ce feedback n’est pas toujours disponible ni instructif : il dépend grandement de la nature de la tâche et de l’expérience de l’athlète.
On s’intéresse spécifiquement à la seconde forme de feedback : le feedback augmenté. Il peut venir d’un tiers comme un coach et on lui reconnaît trois fonctions: faciliter l’apprentissage de nouvelles habiletés, améliorer la performance et motiver à persévérer dans la pratique. C’est la forme de feedback préférée des athlètes puisqu’elle est plus facile à détecter, interpréter, et fait appel à des références connues et des objectifs qui peuvent être mesurés. C’est aussi une forme de feedback nécessaire et bénéfique au travail: on recherche à mieux évaluer le fruit de nos efforts, savoir comment faire mieux ou obtenir reconnaissance et valorisation par la rétroaction directe de nos collègues ou supérieurs.
Une seule erreur
La performance d’un athlète dépend d’innombrables variables: il ne fait bien rarement qu’une seule erreur en développant ses habiletés. Or, la mémoire et l’attention humaines étant limitées — un humain ne peut se rappeler que de 5 à 9 éléments entendus — l’entraîneur ne doit cibler spécifiquement qu’un seul élément à corriger par séance: le plus critique. Deux pièges : donner trop d’information et attribuer d’abord de l’importance aux détails qui ne causeront pas d’amélioration significative du résultat.
Imager la conséquence
Le feedback sera encore plus bénéfique s’il est imagé et que la conséquence est perceptible. L’entraîneur doit faire appel à une référence connue pour que l’athlète se concentre sur la tâche avec un objectif concret en tête.
Par exemple, un entraîneur de baseball pourrait simplement indiquer à son batteur de frapper plus tôt. Par contre, un feedback plus précis aura de meilleurs résultats. Par exemple : la balle doit être frappée à 11h (référence à une image: la position des aiguilles d’une horloge) pour toucher telle cible (la conséquence perceptible — une cible physique).
Préciser la solution selon l’apprenant
L’entraîneur doit déterminer le degré de solution à apporter. Lorsqu’il a affaire à un athlète moins développé, il devrait fournir l’information spécifique et technique sur la tâche ou le mouvement exact à réaliser. Toutefois, pour les athlètes plus élites ou plus expérimentés, il est recommandé d’opter pour une information moins précise pour les encourager à chercher la solution, afin de pousser leur pratique encore plus loin.
Le timing
Un feedback donné trop tôt ou trop vite peut créer une dépendance. Pour y palier, l’entraîneur peut laisser l'athlète choisir son moment optimal pour recevoir le feedback.
Nous sommes en 1944, au Smith College, dans le Massachusetts. Fritz Heider est un psychologue autrichien émigré aux États-Unis, obsédé par une question : comment percevons-nous le comportement des autres Avec sa collègue Marianne Simmel, il conçoit une expérience d'une simplicité désarmante. Ils fabriquent un court film d'animation d'environ deux minutes et demie, produit image par image, en déplaçant des formes de carton sur une plaque de verre. À l'écran : un grand triangle, un petit triangle et un cercle qui se déplacent à différentes vitesses autour d'un rectangle dont un côté s'ouvre et se ferme comme une porte. Rien d'autre. Pas de son, pas de visage, pas de texte.
Heider et Simmel montrent le film à un premier groupe de 34 étudiantes de premier cycle, avec une instruction délibérément vague : « Écrivez ce qui s'est passé dans le film. » Aucune suggestion de personnages. Aucune invitation à raconter une histoire. Juste : décrivez ce que vous avez vu.
Le résultat est spectaculaire. Une seule participante sur 34 décrit le film en termes géométriques : « Un grand triangle solide entre dans un rectangle, en sort, puis un plus petit triangle et un cercle apparaissent… » Même elle finit par craquer : à la fin de sa description, elle écrit « He » — il — en parlant du grand triangle. Toutes les autres participantes, sans exception, interprètent les mouvements comme des actions d'êtres vivants, le plus souvent des personnes. Dix-neuf d'entre elles construisent un récit cohérent, complet, avec un début, un conflit et un dénouement.
L'histoire typique racontée par les participantes ressemble à ceci : un homme a prévu de rencontrer une fille, mais elle arrive accompagnée d'un autre homme. Le premier dit au second de partir. Ils se battent. La fille entre dans la maison pour se mettre à l'abri. Le premier homme la poursuit à l'intérieur, la pourchasse d'un coin à l'autre. Le second homme réussit à ouvrir la porte, la fille s'échappe, et les deux fuient ensemble. Le premier homme, furieux et frustré, détruit la maison.
Des triangles. Un cercle. Un rectangle. Et voilà que surgissent la jalousie, l'héroïsme, la peur, la colère et la vengeance.
Dans une deuxième expérience, Heider et Simmel demandent explicitement à 36 nouvelles participantes de décrire les formes comme des personnes. Les réponses sont d'une uniformité saisissante. Le grand triangle est décrit comme agressif, dominateur, brute, méchant et colérique par 97 % des participantes. Le petit triangle est perçu comme courageux, malin et protecteur. Le cercle est timide, craintif, féminin et dépendant. Quatre-vingt-douze pour cent des participantes affirment que le cercle entre dans la maison pour se cacher, par peur du combat. Soixante-quinze pour cent décrivent le grand triangle comme pourchassant le cercle à l'intérieur du rectangle.
Même quand le film est projeté à l'envers — la troisième expérience, avec 44 nouvelles participantes —, 42 sur 44 continuent de voir des êtres vivants agir avec intention. L'inversion de la séquence modifie les histoires, mais pas le réflexe narratif. Le cerveau ne peut pas ne pas raconter.
Ce qui fascine le plus Heider et Simmel, ce n'est pas seulement que les participantes voient des personnes là où il n'y a que de la géométrie. C'est qu'elles leur attribuent immédiatement des motivations. Comme l'écrivent les auteurs dans leur conclusion : « Dès qu'un mouvement est attribué à une unité figurale considérée comme un être animé, la perception d'un motif ou d'un besoin est inévitablement impliquée. » Autrement dit : quand le cerveau voit quelque chose bouger de manière autonome, il ne se contente pas de noter le déplacement. Il cherche le pourquoi. Il fabrique une intention, un désir, une émotion. Et à partir de là, il tisse une histoire.
C'est précisément ce mécanisme qui explique pourquoi les histoires sont si puissantes en communication. Le cerveau n'attend pas qu'on lui dise qu'il y a un personnage. Il le crée. Il ne demande pas qu'on lui fournisse un conflit. Il l'invente. Le récit n'est pas un format qu'on choisit d'utiliser — c'est le format par défaut de la cognition humaine.
L'étude de Heider et Simmel a été citée plus de 3 000 fois depuis sa publication. En 2021, Ratajska, Brown et Chabris ont reproduit l'expérience avec 32 nouvelles animations en couleur, mettant en scène des situations sociales variées : exclusion, intimidation, protection, trahison. Le résultat est identique : les participants attribuent spontanément des émotions, des intentions et des rôles sociaux à des carrés, des étoiles et des triangles colorés. Huit décennies de réplications confirment la même chose : le réflexe narratif est universel, automatique et résistant au temps.
Mais les travaux récents ne se contentent plus de confirmer le phénomène. Ils en tracent les contours — et surtout les limites.
En 2019, une équipe de Harvard dirigée par Jeremy Wolfe a posé une question que personne n'avait encore formulée : combien d'agents le cerveau peut-il narrativiser en même temps Wolfe et ses collègues ont créé des animations de type Heider-Simmel avec trois, quatre, cinq, six, sept, huit et neuf formes géométriques, chacune suivant son propre comportement. Puis ils ont demandé à des observateurs d'écrire des récits et à d'autres de reconnaître quel récit correspondait à quelle animation. Le résultat est brutal : la performance s'effondre dès que le nombre de formes dépasse trois. Les chercheurs ont baptisé cette limite la « capacité Heider » — la capacité d'inférer l'intentionnalité d'agents dans une scène dynamique et de la communiquer sous forme de récit.
Autrement dit : le cerveau ne peut pas s'empêcher de raconter, mais il ne peut pas tout raconter en même temps. Wolfe compare les stimuli de Heider aux syllabes sans sens d'Ebbinghaus dans l'étude de la mémoire — des stimuli minimaux, dépouillés de toute structure préexistante, qui révèlent les limites brutes du système cognitif. Le récit est puissant, mais il est aussi fragile. Il a besoin de simplicité pour fonctionner.
En 2024, une équipe de l'Université de Saragosse a poussé l'expérience encore plus loin en répliquant le film de Heider et Simmel dans un casque de réalité virtuelle. Les participants qui ont visionné l'animation en VR ont développé des connexions émotionnelles plus fortes avec les formes géométriques que ceux qui l'ont regardée sur un écran traditionnel. Les données d'oculométrie montrent aussi que les participants en VR présentaient moins de déplacements du regard, signe d'un engagement plus soutenu avec l'action. En revanche, l'interprétation des rôles reste la même dans les deux conditions. Le grand triangle reste le méchant. Le petit triangle reste le héros. Le cerveau raconte la même histoire — il y croit juste un peu plus quand l'immersion augmente.
Les animations de type Heider-Simmel sont aussi devenues un instrument de diagnostic. Depuis leur utilisation pionnière par Klin en 2000, elles servent à évaluer l'attribution sociale dans des populations cliniques variées : troubles du spectre de l'autisme, schizophrénie, trouble de la personnalité antisociale, maladie de Huntington, syndrome de Gilles de la Tourette. Les personnes autistes, notamment, produisent des descriptions moins riches en états mentaux que les participants neurotypiques face aux mêmes animations. Le réflexe narratif devient ainsi un marqueur : quand il faiblit, c'est tout le système de cognition sociale qui signale ses limites.
La leçon s'est enrichie. En 1944, Heider et Simmel nous apprenaient que le cerveau ne peut pas ne pas raconter. En 2024, on sait trois choses de plus. D'abord, qu'il ne peut narrativiser que trois agents à la fois — passé ce seuil, le récit se désagrège. Ensuite, que l'immersion amplifie la connexion émotionnelle sans changer l'interprétation. Enfin, que ce réflexe est proprement humain — les primates qui partagent 93 % de notre ADN n'en montrent aucun signe.
Pour un gestionnaire, un communicateur ou un stratège, les implications sont directes. Ne multipliez pas les personnages dans votre récit : trois suffisent, au-delà le cerveau décroche. Si vous voulez de l'émotion, augmentez l'immersion plutôt que la densité d'information. Et n'oubliez jamais que ce réflexe est si fondamental, si automatiquement humain, qu'il est littéralement ce qui nous distingue des autres primates. Si 33 personnes sur 34 inventent une histoire à des triangles qui bougent, vos employés font exactement la même chose avec votre plan stratégique. La question n'est pas de savoir s'ils se racontent une histoire. C'est de savoir si c'est la vôtre.
Le modèle écologique du développement humain formulé par le psychologue américain d’origine russe, Urie Bronfenbrenner, dans les années 70, propose d’étudier le développement d’une personne par l’entremise de ses interactions avec l’environnement. Cette théorie accorde une grande importance aux relations et aux changements, ainsi qu’aux pressions qu’exerce l’environnement sur une personne et vice-versa. Une analyse conduite à partir de ce modèle permettra de faciliter les transitions, favoriser l’adaptation à de nouvelles situations, encourager la prise de décision éclairée, apprendre à reconnaître ses biais, gérer les risques, planifier une intervention, etc.
C'est le nom original de l'analyse de cet environnement qui implique l’assemblage de plusieurs systèmes en interaction. Ainsi, le premier modèle proposé par Bronfenbrenner dans The Ecology of Human Development (1979) était composé de quatre systèmes qui s’emboîtaient les uns aux autres. La métaphore la plus souvent utilisée pour représenter ces systèmes imbriqués est celle des poupées russes [2]. Afin d’assurer la pertinence de son modèle, Bronfenbrenner a réfléchi plus tard à un modèle intégré du développement qui prendrait aussi en compte les dimensions psychologiques, biologiques, comportementales et temporelles du développement. L’intégration de ces dimensions a abouti à la tétrade processus-personne-contexte-temps (PPCT).

Pour comprendre le développement humain, il faut comprendre les types de relations qui existent et coexistent entre les systèmes et à l’intérieur de ces derniers. Le schéma ci-dessous illustre les six systèmes de la version actualisée du modèle écologique de développement humain de Bronfenbrenner:
L’application de ce modèle à des enjeux réels ou perçus vise à améliorer les relations à l’intérieur d’un système ou entre les systèmes, à en créer de nouvelles ou à identifier les relations toxiques ou favorables dans l’environnement. En améliorant les relations, il est possible de réduire les inégalités, mieux comprendre différentes réalités, adapter ou créer des programmes qui répondent à des besoins concrets.
En théâtre classique, la règle des trois unités définit qu’une histoire doit mettre en scène une seule action principale (unité d’action), se déroulant dans un seul lieu (unité de lieu), et dans l’intervalle d’une seule journée (unité de temps).
Issue des commentaires italiens de la Poétique (VII) d’Aristote, cette règle s’est imposée dans le théâtre classique au XVIIe siècle. D’après le philosophe, l’unité d’action était indispensable, et l’unité de temps ne devait pas dépasser une « révolution de soleil ». L’unité de lieu n’est évoquée que plus tard, se dégageant peu à peu des deux autres.
Elle est aussi appelée l'unité de péril. Au théâtre, la pièce met en avant une seule intrigue pour mieux capter le spectateur. Tous les événements représentés sont liés et nécessaires du début à la fin. Si des actions secondaires prennent place, c’est qu’elles sont indispensables au sens de l’action principale.
En pitch, le client ne retiendra pas tout. C’est donc à vous de choisir votre intrigue (le problème à résoudre) et l’ensemble des arguments et preuves qui serviront votre but. D’après le philosophe René Descartes et son idée de raisonnement rationnel, il faut résoudre les problèmes "du plus simple au plus complexe" pour emmener les gens dans votre démonstration. Une solution est expliquée en trois arguments, détaillés en trois parties, puis en trois sous-parties encore plus détaillées (est-ce que cette preuve sert la cause d’un de mes arguments Et est-ce que cet argument sert ma solution ?).
On la nomme aussi l'unité de jour. Au théâtre, l’intrigue représentée ne doit pas excéder les 24 heures. La durée de l’action doit correspondre à la durée de la représentation de la pièce pour éviter que l’histoire ne perde de sa crédibilité auprès du public. Cela permet d’éviter l’invraisemblance.
En pitch, l’invraisemblance c’est la perte de crédibilité de vos propos. Cette situation peut survenir pour plusieurs raisons, notamment si votre démonstration s’éternise. Pour éviter ce piège, soyez bref et concis. Mieux vaut finir plus tôt que tard.
Au théâtre, toute l’action se déroule dans un même lieu, et donc dans un même décor, représenté dans l’espace scénique. Par exemple, on ne peut pas montrer un champ de bataille puis l’intérieur d’un palais.
En pitch, le décor est imposé et, comme en théâtre classique, il est unique. C’est donc à vous de vous adapter dans vos gestes, vos déplacements et vos mots pour créer les ambiances souhaitées. Par exemple, si vous souhaitez créer une atmosphère type entrevue, rapprochez-vous de votre auditoire, faites un pitch plus interactif, parlez moins fort et restez ancré dans votre espace. Au contraire, si vous souhaitez une ambiance de grande aventure, utilisez tout l’espace dont vous disposez, mimez vos propos, faites de grands gestes, parlez plus fort, etc.
En complément, nous pouvons aussi ajouter l’unité de ton. Au théâtre classique, cette unité permet de maintenir la séparation des genres (tragédie, comédie ou satire).
En pitch, le même contenu peut avoir différentes tonalités selon l’impact recherché (comique, tragique, sérieux, etc.). La tonalité de votre pitch peut lui donner une tout autre envergure… Pensez-y !
Un peu de contexte. Nous sommes au milieu du Ve siècle av. J.-C. C’est le siècle de Périclès, un homme d’État pacifique, cultivé et d’une grande intelligence, qui a fait basculer la pensée grecque dans la modernité. C’est une époque pivot où plusieurs révolutions coïncident. D’abord, une révolution territoriale, car la Grèce est composée à l’époque d’une multitude de régions qui se font la guerre. Ensuite, une révolution de la science, qui passe de l’étude de l’Univers à l’étude de l’humain. Puis, une révolution de la pensée, avec la naissance de la philosophie et de la médecine. Enfin, une révolution de la politique, avec l’invention de la démocratie et de la justice.
Un nouveau métier va naître, celui de sophiste. L’idée était simple : donner les moyens à tous de mener et d’exprimer une réflexion éclairée. Grâce à ce nouveau pouvoir oratoire, tout individu pouvait participer à la vie politique en exprimant un jugement articulé. L’art oratoire fabriquait des citoyens. Et ce métier rapportait gros. Ces conférenciers antiques facturaient cher leurs services et certains étaient de véritables vedettes.
Mais un autre métier naît au même moment, celui de philosophe. Le philosophe appliquait la même science pour une quête plus noble : celle de la vérité. Socrate en tête – suivi par Platon – va s’en prendre violemment aux sophistes, accusés de faire commerce de leur savoir.
Au fil du temps, les sophistes vont mettre à profit leur talent pour exercer des pressions commerciales et politiques. Il n’en fallait pas moins pour que les philosophes les détestent davantage. Problème : c’est à travers les yeux des philosophes que nous connaissons les sophistes. Et d’eux, nous avons hérité d’une vision si négative que le « sophiste » est devenu un imposteur et le « sophisme », une technique oratoire qui a pour but de tromper son interlocuteur, sous des airs de raisonnement rigoureux.
Bref, les sophistes sont des penseurs maudits qu’il convient aujourd’hui de réhabiliter pour mieux comprendre l’influence capitale qu’ils ont eue sur la pensée, le raisonnement et la présentation orale d’une argumentation. Les sophistes sont les premiers à avoir réfléchi à l’art d’exposer des arguments. Ils ont inventé l’élaboration du raisonnement, la science de la persuasion. Ils méritent alors toute notre attention. Donc, 2 400 ans plus tard, voici l’art du pitch par les sophistes, en cinq conseils bien pensés.
Les sophistes commençaient leur raisonnement en opposant des contraires (des antilogies) – en pesant le pour et le contre. Cet éclairage leur permettait ensuite de prendre une décision, de choisir un chemin. Pour eux, c’était à l’Homme de trancher. Un bon pitch commence donc par une idée générale, du pour et du contre qui mènent à une décision.
Les sophistes insistaient sur l’importance d’un langage commun et d’une culture générale partagée avec tous. D’abord, pour être compris de tous; ensuite, pour créer un lien social entre les gens. Pareil pour votre pitch : un langage clair, dénué de vocabulaire technique, des arguments universels que tout le monde peut comprendre.
Pour les sophistes, le discours, c’était l’oral. Un discours est fait pour être lu à voix haute. Vous allez vous rendre compte que les pauses, les répétitions, les montées en puissance sont fondamentales pour véhiculer votre message. La parole est « habitée par le rythme ». C’était la définition de la poésie par les sophistes.
Les sophistes avaient une haute estime de la nature et, par extension, de la « justice naturelle », une sorte de vérité universelle indiscutable et indépendante de la volonté de l’Homme. C’est le début de la rationalité avec douze siècles d’avance. Pour nous, cela revient à l’importance d’un raisonnement bien mené, basé sur l’observation de l’univers qui nous entoure. Un bon pitch, c’est un raisonnement évident, un déploiement logique et un argumentaire solide.
Pour les sophistes, il était primordial de créer un climat affectif « propre à entraîner l’adhésion ». Bien avant la psychologie, ils pensaient que la parole avait le pouvoir de soigner les âmes. Aussi, inutile de s’encombrer avec le réel : un discours fort est un discours qui marque l’imaginaire sans devoir désigner le réel. Ce n’est donc pas la vérité qui compte, mais la vraisemblance.
On peut imaginer la dérive possible d’une telle entreprise. Or, il est aujourd’hui le fondement du journalisme et de la parole politique : marquer les esprits plutôt que dire le réel.
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Un merci particulier à Protagoras, Gorgias, Lycophron, Prodicos, Thrasimaque, Hippias, Antiphon, Critias pour ce mode d’emploi.
Cet article a été publié en mars 2020 dans le magazine Gestion de HEC.