L'IA comme stylo blanc
Il existe dans l'édition une pratique ancienne et peu avouée : le ghost writer. Quelqu'un écrit, quelqu'un d'autre signe. On s'en est toujours accommodé, avec une gêne polie. L'IA générative reprend exactement ce rôle — à grande échelle, pour tout le monde, sans contrat ni secret honteux.
Nature a publié en mai 2025 les résultats d'un sondage mené auprès de plus de 5 000 chercheurs sur l'utilisation de l'IA dans la rédaction d'articles scientifiques. Le constat est tranché : plus de 90 % des répondants se disent à l'aise avec l'utilisation de l'IA générative pour éditer ou traduire leur écriture scientifique — corriger la grammaire, améliorer la clarté, restructurer les phrases, surtout pour ceux dont l'anglais n'est pas la langue maternelle.
Jusque-là, pas de scandale. C'est l'usage du correcteur orthographique élevé au carré.
La ligne de fracture : penser ou écrire ?
Le vrai clivage commence quand on parle de rédiger.
Environ 65 % des chercheurs estiment qu'il est éthiquement acceptable, dans certains cas, d'utiliser l'IA pour rédiger une première version ou des sections entières d'un article. Un tiers s'y oppose fermement. Et ce tiers formule une idée plus fine qu'une simple méfiance envers l'outil : écrire, c'est penser. Déléguer l'écriture revient peut-être à déléguer la pensée elle-même.
Un répondant au sondage a résumé la position avec une précision chirurgicale : « Vous pouvez utiliser l'IA pour vous aider à écrire votre article, mais pas pour penser à votre place. »
Cette phrase mériterait d'être encadrée dans tous les départements de communication du monde.
Le paradoxe de la transparence
Si la question éthique était simple, tout le monde divulguerait son usage de l'IA. Or voici ce qui se passe : seulement 28 % des chercheurs ont utilisé l'IA pour éditer un article, et à peine 4 % pour en rédiger une première version — et parmi ceux qui l'ont fait, la majorité a gardé le silence.
On est donc face à un phénomène classique d'écart entre l'attitude et le comportement : on approuve en théorie, on cache en pratique. Cette réticence provient probablement de la peur de la stigmatisation, ou de l'absence de normes claires sur le moment et la manière de déclarer l'usage de l'IA dans les travaux scientifiques.
Autrement dit, le vide se trouve du côté des règles du jeu bien plus que du côté de l'outil.
Ce que ça nous dit sur l'écriture
L'écriture a toujours été une technologie. L'alphabet, l'imprimerie, le traitement de texte — chaque innovation a déclenché les mêmes angoisses. Socrate se méfiait de l'écriture parce qu'elle affaiblissait la mémoire. Il n'avait pas tort. Et pourtant.
Ce que révèle ce sondage, c'est que nous sommes en train de négocier collectivement une nouvelle définition de l'auteur. Certains chercheurs voient l'IA générative comme une calculatrice — omniprésente et ne nécessitant plus de mention particulière. D'autres qualifient l'écriture assistée par IA de « triche » ou de « fraude ». Entre les deux, une majorité reconnaît l'efficacité de l'outil tout en s'inquiétant d'une dépendance excessive ou de rater des apprentissages essentiels.
Cette tension traverse toutes les professions intellectuelles — journalisme, droit, stratégie, communication. Chez Perrier Jablonski, on la vit au quotidien. L'IA peut proposer une structure d'article, reformuler un paragraphe maladroit, suggérer des transitions. Ce qui lui échappe, c'est d'avoir passé trois heures à observer des comportements d'achat dans un supermarché de banlieue, ou d'avoir senti le malaise dans une salle de comité de direction. L'écriture naît là, dans ce qu'on a vu.
Le démocrate et le tricheur
Il y a un argument pro-IA qu'on entend peu dans les débats québécois, mais que le sondage met en lumière avec force : l'IA peut aider à égaliser les chances pour les chercheurs dont l'anglais n'est pas la langue maternelle. Un chercheur brésilien, iranien ou camerounais dont les idées sont brillantes mais dont la prose anglaise est hésitante peut désormais publier sur un pied d'égalité avec ses collègues anglophones.
C'est un argument de justice. Il mérite d'être pris au sérieux, même par ceux qui trouvent la chose inconfortable.
Il pointe aussi vers quelque chose de plus profond : si l'IA démocratise l'accès à une prose irréprochable, que reste-t-il comme marqueur de distinction intellectuelle ? La réponse est vieille comme Aristote : la qualité du raisonnement, la finesse de l'observation, l'originalité de la question posée. Ces choses-là, l'IA ne les invente pas encore.
Ce qui se joue vraiment
La communauté académique est enthousiaste, curieuse, et loin d'être alignée. Les éditeurs prônent la transparence et la divulgation ; les chercheurs, eux, restent divisés — en pratique comme en principe.
Ce qu'on prend pour une crise de l'IA ressemble davantage à une crise du sens de l'auteur. Et elle concerne tous ceux qui produisent du contenu à titre professionnel — chercheurs, stratèges, communicants, enseignants, journalistes.
L'IA peut écrire, la question est réglée. Celle qui reste ouverte : qu'apportez-vous qu'elle n'apporte pas ? Si vous ne savez pas répondre à ça, le problème précède l'outil.
Ce qu'il faut retenir
L'étude de Nature portait sur des scientifiques, mais elle parle à toutes les organisations qui produisent du contenu. La vraie fracture sépare ceux qui savent ce que leur écriture contient d'irremplaçable de ceux qui ne le savent pas encore. L'IA agit comme un révélateur : elle rend soudainement visible ce qui, dans votre pensée et votre voix, a de la valeur. Ce qui n'en a pas, elle peut l'écrire à votre place. Ce qui en a, elle ne peut que vous aider à mieux le formuler.
ARTICLE SCIENTIFIQUE · Kwon, Diana (2025). Is it OK for AI to write science papers? Nature survey shows researchers are split. Nature, vol. 641(8063), p. 574–578. Sondage mené auprès de plus de 5 000 chercheurs sur l'acceptabilité et les pratiques d'usage de l'IA dans la rédaction et l'évaluation d'articles scientifiques.
ARTICLE SCIENTIFIQUE · Kobak, D., González-Márquez, R., Horvát, E.-Á. et Lause, J. (2025). Delving into LLM-assisted writing in biomedical publications through excess vocabulary. Science Advances, vol. 11(27). Prépublication arXiv en 2024. Analyse de 15 millions de résumés PubMed montrant, par l'excès de certains mots, la croissance rapide de l'écriture assistée par IA dans les publications scientifiques.
- Nous utilisons parfois des outils de LLM (Large Language Models) tels que Chat GPT, Claude 3, ou encore Sonar, lors de nos recherches.
- Nous pouvons utiliser les outils de LLM dans la structuration de certains exemples
- Nous pouvons utiliser l'IA d'Antidote pour la correction ou la reformulation de certaines phrases.
- ChatGPT est parfois utilisé pour évaluer la qualité d'un article (complexité, crédibilité des sources, structure, style, etc.)
- Cette utilisation est toujours supervisée par l'auteur.
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