




L'humain peine encore à comprendre sa propre nature : conscience, raisonnement, intelligence émotionnelle et mentale... autant de domaines qui restent à élucider. Si notre compréhension de notre propre intelligence est encore imparfaite, comment pourrions-nous alors la programmer dans un algorithme L'avènement de l'IA nous pousse à réexaminer ces concepts, à questionner leur sens et notre compréhension.
Selon une définition générale, l'intelligence implique la faculté d'adaptation, la capacité à faire des choix, à adopter un certain comportement ou à poursuivre une intention. Or, à ce jour, l'intelligence artificielle ne possède pas ces capacités. Si on s'en tient simplement à une définition plus technique de l'intelligence, qui ressemblerait à celle de l'intel des anglos — le renseignement, l'information —, alors le « robot OpenAI » n'est pas plus intelligent qu'un moteur de recherche. Cependant, il est bien plus puissant mais il camoufle ses lacunes derrière une façade de certitude — ce que Gemini semble éviter.
Un avocat new-yorkais en a fait l'amère expérience en mai 2023. Préparant ses plaidoiries à partir de recherches légales effectuées par ChatGPT, il s'est rendu compte que la majorité des informations étaient purement inventées par le système. Pour vous en convaincre, faites un test : recherchez des informations sur un sujet qui vous est inconnu, vous serez probablement impressionnés. En revanche, sur un sujet que vous maîtrisez, le résultat pourrait bien vous faire rire.
Le Petit Robert nous rappelle que le mot « artificiel » a une multitude de sens. Artificiel veut dire « faux » (des fleurs artificielles), il veut dire « fait par l'humain et pas par la nature » (un lac artificiel), mais aussi « qui manque de naturel, forcé, exagéré » (une gaieté artificielle), mais aussi « arbitraire, qui ne tient pas compte des faits réels » (une classification artificielle), ou encore « non-humain » (une jambe artificielle). Or aujourd'hui, on considère uniquement l'intelligence artificielle comme étant non-humaine — et c'est vrai.
Histoire de la remettre à sa juste place, il convient de considérer l'intelligence artificielle au prisme de TOUTES les définitions de l'artificiel. Dès lors, il est tout aussi vrai qu'elle est fausse, faite par l'humain, elle manque de naturel, elle est arbitraire et elle échappe aux faits réels.
Évidemment que l'I.A. est impressionnante, elle peut générer une quantité d'information vertigineuse — et la formuler de manière crédible. Sa capacité à chercher, trouver et formuler rapidement donne une illusion d'intelligence, mais en aucun cas il s'agit d'arbitrage, d'opinion, ou de morale. Dès lors intelligence artificielle est un abus de langage. Il n'est pas question de conscience, mais bien de puissance — au sens technologique.
L'intelligence artificielle repose (encore) sur la gestion de l'erreur. La machine dit « voici tel résultat, avec telle estimation de mon erreur. » Un humain doit alors évaluer la qualité de cette estimation (je simplifie, ok?) À force de rétroactions, la machine affine ses prédictions et elle devient meilleure.
C'est d'ailleurs la raison du rachat de l'entreprise reCaptcha — cette petite boîte qui vous demande sans arrêt de confirmer que vous êtes un humain — par Google en 2009. En quelques années, on est passés de « quels sont les caractères bizarres écrits ci-dessous » à « cliquez sur les images de Street View où vous voyez un bus ». Ce changement s'est produit en 2012. Pourquoi Parce que Google avait besoin de validation de masse. Elle devait vérifier la précision des prédictions de son algorithme. Sur les cases 1 à 9, l'algorithme estime avoir identifié un bus dans les images 2, 6 et 7, avec un taux de confiance — confidence score — de x% (je simplifie encore, hein!) C'est votre tour, à vous de déclarer où vous voyez un bus! Ce faisant, vous (un humain) validez simplement la prédiction d'une I.A., et vous améliorez sans le savoir un algorithme. Cette vérification, multipliée par des millions chaque jour, est une manne de main-d'œuvre gratuite au service d'une machine qui donne des airs d'autonomie.
Depuis le début de l'année dernière, ces images de Google Street ont été remplacées... par des images générées par de l'I.A. Encore une fois, c'est vous qui faites le boulot de valider ou corriger la machine.
Google n'a pas racheté reCaptcha pour sécuriser les sites web du monde entier, mais pour nous faire travailler gratuitement.

Mais ce n'est pas tout. Dans plusieurs pays du monde (Kenya, Madagascar, Inde, Venezuela, Argentine…) des ressources « humaines » sont employées à bas coût pour effectuer ce genre de tâches de validation (ou de censure), mais aussi pour nourrir les machines de leur savoir. Des jobs si mal payées qu'elle créent un Tiers Monde 2.0. Cette exportation du travail dégradant de l'I.A. est si massive que les experts la qualifient de « recolonisation ».✱
Pendant ce temps, nous regardons la locomotive, ébahis par le génie de la machine, ignorant tout de ceux qui la nourrissent de charbon, à la force de leur bras, au prix de leur sueur et parfois de leur sang.
Pour l'instant, l'intelligence artificielle a besoin de BEAUCOUP de ressources humaines pour avoir l'air… humaine.
Pour l'instant (la nuance est importante), l'intelligence artificielle n'a rien d'intelligent et tout d'artificiel.
Le bon fonctionnement des I.A. génératives repose sur un accès à un volume de données immense qui repose elle-même sur... des connaissances humaines.
Des mathématiques mésopotamiennes à la relativité d'Einstein, de la sagesse de Lao Tseu à la poésie de Ferland, de Thalès à Henri Bergson, toute production de connaissance est un acte humain délibéré. Toute découverte, le fruit d'un labeur. Toute trouvaille, le résultat d'une quête obsédée. Toute création est la sueur d'une conscience, d'un effort, d'une maturation humaine. Dès lors, notre savoir, notre culture et nos croyances sont un magma de récits, de réflexions et de pensées millénaires, mûries au fil de notre lente évolution.
Ensuite, ces connaissance ont dû être collectées par des humains méticuleux. Tout fragment de savoir a été validé par des humains, trié, catégorisé, classé et indexé par des humains.
Ce corpus de connaissances a été rassemblé en grimoires, en ouvrages, en encyclopédies, en dictionnaires, en manifestes, en herbiers et cabinets de curiosités de toutes sortes, en bibliothèques et en collections muséales, puis finalement en serveurs informatiques. Tout cela a été le travail acharné et entêté d'humains décidés à partager le savoir.
De siècle en siècle, cette tâche a été facilitée par des techniques qui se sont additionnées. L'écriture (mésopotamienne), le papier (chinois), l'imprimerie (germanique), l'informatique puis l'internet ont été des accélérateurs puissants de cette conservation du savoir, et ces inventions ont été des actes créatifs humains délibérés.
Aujourd'hui l'I.A. repose sur des algorithmes créés par des humains — tout comme l'électricité, la physique, l'électronique, la logique et les mathématiques qui les ont rendus possibles.
La volonté même de voir une machine penser comme nous est humaine. Rien ne découle d'un désir « deus ex machina » (dieu sorti de la machine).
Mais soudain, le résultat sort de l'automate, et l'on crie au génie et à la magie, louant cette capacité soudaine des machines à « créer par elles-mêmes ».
L'époque croit dur comme fer que le lapin est vraiment sorti du chapeau sous le coup de la baguette magique.
Au risque de décevoir les croyants, les machines n'ont pas cette capacité de créer. Elles n'en ont ni la technique, ni le savoir-faire, ni le talent, ni l'intention, ni la volonté, ni le pouvoir. Elles ne font que suivre des ordres, qu'exécuter des commandes, que reproduire des mécanismes, pensés et enseignés par des humains.
Mais face aux prouesses des I.A., on oublie les fils de la marionnette et la main qui la contrôle. Mais où est passée notre fierté d'homo sapiens Quel âge avons-nous pour croire aux magiciens
Nous sommes encore TRÈS loin de l'Intelligence Artificielle Générale promise par OpenAI. Tout est humain dans l'intelligence artificielle.
GPT signifie Generative Pre-trained Transformer. Il s'agit pour l'I.A. de générer des contenus, au-delà de simplement les compiler. Générer du texte, des images, de la musique, en s'entraînant sur des masses importantes de données. Par exemple, après quelques commandes très simples auprès de MidJourney, Stable Diffusion ou Dall-e, l'ordinateur vous fait quelques propositions de « création ». C'est bluffant. Avec de l'entraînement, cela devient fascinant.
Mais ce n'est pas une création. C'est un collage malicieux d'images recherchées sur le net, dépouillées de leurs droits d'auteurs et savamment mélangées sans aucune autorisation, pour en créer une autre. Philosophiquement, le procédé se défend. L'artiste lui-même ne fait-il pas la même démarche d'inspiration et de collages dans son esprit
Mais légalement c'est une autre histoire. En janvier 2023, GettyImage a poursuivi ces trois plateformes pour violation de droits d'auteur, après avoir retrouvé son propre logo dans des créations censées être originales. En retour, Emad Mostaque, le patron de Stable Diffusion a sèchement répondu sur Twitter « models and data for all », brandissant encore le mythe de l'open source. Voulait-il dire « from all »
Saviez-vous que les abeilles sont capables de faire de la reconnaissance faciale avec un cerveau d'un millimètre cube Elles savent même compter jusqu'à 8! En plus de ce miracle de miniaturisation, l'insecte fait tout cela sans intervention humaine, en totale autonomie énergétique — le tout en veillant à l'équilibre de notre agriculture, donc à notre survie.✱
Pour la même opération, un ordinateur a besoin d'une quantité astronomique d'énergie, sans compter l'impact environnemental écrasant de sa fabrication.
La prouesse de l'abeille, c'est de réaliser une tâche complexe avec très peu d'énergie.
La prouesse de l'humain, c'est la neuro plasticité : notre cerveau se reconfigure biologiquement sans cesse, pour effectuer des tâches complexes avec moins d'énergie. Réalisez à quel point tenir en équilibre sur un vélo est un miracle de complexité pour notre cerveau! Et pourtant, à force, nous le faisons sans même y penser!
Pour vous donner une image de la puissance du cerveau humain, une collaboration internationale entre chercheurs japonais (Riken et OIST) et allemands (Institute of Neuroscience and Medicine, Forschungszentrum Jülich) a effectué une simulation sans précédent de l'activité cérébrale humaine grâce au supercalculateur K de Fujitsu (TOP4 des plus puissants ordinateurs au monde en 2013, année de l'étude)
Ce super calculateur représente la puissance de 83.000 ordinateurs et la mémoire de 250.000 ordinateurs.
Alors combien de temps pour calculer 1 seconde de 1% d'un cerveau?! 40 minutes! Notre cerveau est un super calculateur d'une puissance infinie comparée à n'importe quelle I.A. du monde… et pour longtemps! Et nous faisons tout cela au prix minime de 2000 à 2500 calories par jour!✱
En passant, c'est à peu près (1800 cal.) l'énergie nécessaire à une ruche de 50 à 60.000 individus pour fonctionner quotidiennement en été.✱
Au final, la prouesse de l'I.A., c'est de… faire quelque chose à notre place. Ok, mais à quel prix Pour quels impacts ChatGPT a lui seul mobilise 3617 serveurs, et un total de 28936 processeurs graphiques (GPU). D'après SemiAnalysis (2023), cet arsenal consomme à peu près 564 MWh par jour. C'est plus que la production journalière d'Hydro-Québec en 2022, avec 554 MWh.✱
J'ai posé la question à ChatGPT de son impact sur l'environnement. La réponse est sans équivoque et prouve le manque total de conscience : « c'est pas moi, ce sont mes serveurs » — traduire « j'en n'ai rien à foutre! ».

Concrètement, la recherche en intelligence artificielle est principalement ❶ privée, ❷ masculine... ❸ blanche.
Il faut constater avec prudence plusieurs échecs de l'I.A. sur le plan de la démocratie — dans le sens du pouvoir et de la représentativité du peuple, bien que la démocratie fut elle-même un mythe, dès son berceau à Athènes (sujet pour lequel je vous redirigerais vers l'historien Patrice Brun)
Commençons par quelques exemples.
D'abord celui de la reconnaissance faciale chez les personnes noires, pour qui le risque d'erreur est multiplié par 100, ce qui a été dénoncé par Amnesty Internationale.
Ensuite, l'objectification de la femme, permise par les outils de création d'images, qui facilitent la surproduction d'images sursexualisées. Dernier exemple concret : les deep-fakes pornographiques de la chanteuse Taylor Swift ont été vus 47 millions de fois avant d'être stoppées… 17 heures plus tard par la plateforme de l'uuuuultra libéral Elon Musk, laissant amplement le temps à la bulle conservatrice américaine de s'enflammer contre la chanteuse.
Ensuite, la perpétuation des biais, comme dans le cas d'Amazon, qui avait mis en place un système de recrutement automatisé en 2014. Le but : recruter les meilleurs CV en se basant sur leurs données historiques. Résultat La machine a proposé... des hommes blancs en grande majorité, perpétuant les bonnes vieilles habitudes de recrutement du groupe.
Enfin, le biais scandaleux de l'algorithme COMPAS (Correctional Offender Management Profiling for Alternative Sanctions) utilisé présentement dans le système judiciaire américain. L'idée Prédire la probabilité de récidive d'un délinquant. Or, le modèle a prédit deux fois plus de faux positifs chez les délinquants noirs (45 %) que les délinquants blancs (23 %). On est carrément dans un Minority Report buggé!
Ce sont des hommes blancs et riches qui programment les machines. Et, même voulant bien faire, ils se prennent les doigts dans les curseurs de la diversité.
La semaine dernière, un épisode d'hallucination de Gemini a créé l'émois. Quelle que soit la demande de génération d'images faite à la nouvelle I.A. de Google, tous les résultats représentaient des personnes noires ou asiatiques : Vikings, autochtones ou nazis. L'incident n'a pas échappé à l'uuuuultra libéral Elon Musk, qui en a profité pour pointer le woksime des modèles d'I.A. existantes. Ben tiens…
On voit bien le lien ténu entre ces nouveaux outils technologiques et la récupération politique. Oui, l'I.A. est une promesse de progrès… à condition que vous soyez un homme blanc riche. Dans les faits, elle n'est pour l'instant qu'une machine à exacerber les discriminations, qu'un accélérateur de problèmes sociétaux, qu'un générateur de commotions politiques inutiles.
Et ce n'est pas vraiment la définition du progrès.
Quand viendra le temps de prendre position, ou de prendre des décisions importantes, comment l'IA va-t-elle raisonner Admettons que nous lui demandions son avis sur la peine de mort, le port d'arme, ou plus simplement l'application d'une loi, l'interprétation d'une consigne Comment va-t-elle pouvoir répondre
Prenons l'exemple du port d'arme. Comment décider En prenant en compte le point de vue des deux camps
blablabl
Nous sommes en 1883 en Italie, et Carlo Collodi invente une histoire, celle de Geppetto. Un soir, le vieux menuisier transforme un morceau de bois magique en une marionnette, qui prend vie et se présente comme Pinocchio. Geppetto se prend d'affection pour Pinocchio et l'aime comme son propre fils... mais le jeune pantin est désobéissant et insouciant. De mauvais choix en mensonges, le petit se retrouve dans toutes sortes d'histoires, qui l'obligent à mentir davantage, lui faisant allonger le nez. Pinochio a la tête dure — normal, elle est en bois — mais heureusement, Jiminy Cricket est là pour tout arranger, il est en quelque sorte la conscience qui manque au pantin. S'en suivent des aventures rocambolesques. Pinocchio continue de mentir et Jiminy Cricket continue de penser à sa place. L'histoire se termine par une scène épique, où Pinocchio sauve Geppetto d'une baleine qui l'avait avalé — une belle leçon sur l'honnêteté, la bravoure et l'amour familial. La fée bleue reconnaît les efforts de Pinocchio et le transforme en un véritable petit garçon.
31 août 1955. John McCarthy (Dartmouth College), Marvin Minsky (Harvard), Nathaniel Rochester (IBM) et Claude Shannon (Bell) co-signent un document de treize pages prophétique intitulé « Proposition de projet de recherche sur l’intelligence artificielle ». Il a pour ambition de tracer la route des recherches qui seront nécessaires pour doter un jour les machines de "systèmes informatiques ayant des capacités intellectuelles comparables à celles des hommes". La tâche est immense : formaliser le raisonnement d’un humain grâce à une suite d’opérations informatiques. Pour concrétiser son rêve fou, l’équipe sollicite auprès de la très influente Fondation Rockefeller un budget de 14 500$ pour financer un atelier de réflexion de deux mois avec une dizaine de chercheurs à la pointe de ces sujets. Il aura lieu l'année suivante sur le campus du Dartmouth College. Et c'est la naissance de l'idée d'intelligence artificielle. Cette collaboration n’est qu’un début, puisque McCarthy et Minsky vont fonder beaucoup plus tard (1971) le département d’intelligence artificielle au Massachusetts Institute of Technology (MIT). Ce document propose d'explorer plusieurs champs de recherche : la logique symbolique, le raisonnement automatisé, l'apprentissage automatique, la perception, le traitement du langage, la robotique et la psychologie de l'apprentissage. Je le rappelle, nous ne sommes... qu'en 1955.

Soixante-dix ans plus tard, nous voici. Les rêves les plus fous contenus dans le Projet Dartmouth sont devenus une réalité — une banalité, même. Il y a de l'I.A partout. Dans votre ordinateur, votre téléphone, votre montre, votre télévision, votre réveil-matin, le haut-parleur du salon, le toaster ou le distributeur de bouffe pour chat... partout. Mais depuis la fin de 2022, une passion nouvelle a submergé nos sociétés. Elle a pris la forme d'une sorte d'hystérie économique, d'emballement médiatique, sur fond de catastrophisme apocalyptique. Un coupable, ChatGPT — un outil puissant de recherche qui peut maintenir une conversation crédible avec vous. Le projet est sorti des cartons de OpenAI, une organisation sans but lucratif fondée en 2015 par un groupe d'investisseurs impressionnants de la Silicon Valley, dont Elon Musk, Peter Thiel et Reid Hoffmann — aussi surnommés la Paypal Mafia (ils ont cofondé Paypal ensemble et leur influence est sans limite aux USA). L'idée, créer une organisation ouverte, qui permette une démocratisation de la technologie, mais aussi la participation de toute la communauté IA, pour fabriquer, améliorer, et peaufiner des modèles ambitieux. L'approche séduit les plus grands chercheurs du marché, qui acceptent des salaires bien inférieurs à ceux payés par les géants Google ou Méta. L'obsession était claire : ne pas laisser l'I.A. dans les mains d'une seule entité, mais en faire un projet collaboratif, une sorte d'ONG du progrès. La mission était écrite noir sur blanc sur leur site internet : faire en sorte que l'intelligence artificielle générale profite à toute l'humanité — attendez, le LOL arrive.
En 2019, l'organisation devient privée, mais la promesse open source demeure : la technologie développée autour de l'intelligence artificielle doit demeurer accessible et gratuite pour tout le monde, afin de s'assurer d'une meilleure gouvernance — LOL numéro 1. Mais à peine un an plus tard... Patatra, une entente est signée avec Microsoft. L'organisation à but "non lucratif" devient alors une entreprise privée, dont la valeur est estimée à 29 Milliards USD. Elle sonne le glas de l'ouverture. L'utilisation devient payante, les licences deviennent commerciales et le code devient secret — LOL numéro 2. Le hold-up de la communauté A.I. est complété, et certains organismes influants de la communauté I.A. s'insurgent. The Center for AI and Digital Policy interpelle la Federal Trade Commission pour "pratique déloyale et trompeuse". Le mythe de l'ouverture, du projet de société, de la transparence et de l'entraide n'aura pas tenu cinq ans. Début 2023, un collectif de 1 000 chercheurs sonne l'alerte et appelle à un contrôle éthique, dans une lettre ouverte (elle!), patronnée par Yoshua Bengio, qui avait pourtant conseillé Greg Brockman — président d'OpenAI — lors du lancement du projet.
Cet épisode n'est pas sans rappeler l'histoire de Google qui avait pour crédo Don't be evil, avant de l'abandonner quelques années plus tard et de collaborer avec le Pentagone sur des projets d'attaques de drones pilotés par l'I.A.

Et aujourd'hui? Aujourd'hui l'excitation générale et la paranoïa collective nous empêchent de voir sereinement les limites de l'I.A. De nombreux chercheurs, mathématiciens, physiciens, philosophes appellent à la prudence. D'un côté, la prudence est de mise en cas de réussite, avec des conséquences sociétales importantes — en filigrane, la détérioration de la cherche, de l'éducation, de l'emploi, des égalités, etc. De l'autre, la prudence quant aux capacités réelles de l'I.A — jugées décevantes par le patron d'OpenAI Sam Altman lui-même : "People are begging to be disappointed and they will be". En clair, il y a beaucoup de mystifications autour du sujet. Ce flou est entretenu par la Silicon Valley qui y voit l'opportunité de se refaire une santé financière — et une réputation — après le fiasco absolu des métavers début des années 2020. Alors sur quels mythes reposent l'enfumage dont nous sommes victimes en ce moment À première vue, j'en vois douze.



En attendant, l'intelligence artificielle est un pantin mal élevé, qui ment, qui raconte toutes sortes d'âneries... mais que son inventeur adore quand même. C'est un morceau de bois qui a besoin d'un Jimily Cricket — nous — pour lui donner une âme et rectifier ses erreurs. Ce pantin est très impressionnant, mais il n'est pas nouveau. Le philosophe Archytas avait fabriqué le premier automate de l'histoire, un pigeon mécanique au IVe siècle avant J.-C. Le mathématicien Héron d'Alexandrie avait fabriqué plusieurs automates hydrauliques dans le premier siècle après J.-C. Léonard de Vinci avait conçu un chevalier mécanique, et Descartes s'était bricolé Francine, une enfant-automate après le décès de sa fille. Le Turc mécanique de Von Kempelen jouait aux échecs au XVIIIe siècle, alors que le canard mécanique de Jacques de Vaucanson semblait manger et digérer de la nourriture.
Les automates ont toujours été fascinants et ils le sont encore. Ils frappent notre imaginaire et nous questionnent sur notre propre nature, nos habiletés, nos capacités, notre créativité, mais aussi sur nos intentions, notre morale ou notre éthique. Bref... sur notre singularité — celle qui rend les humains si singuliers. Mais il ne sont que des pantins, encore moins autonomes que Pinnochio. Les mains qui dirigent ce bout de bois surdoué a des intentions douteuses. Tel un public médusé, nous sommes en train de croire au ventriloque, et les fils de nylons se dissipent. Or il sont bien présents. La marionnette de l'I.A. est dépourvue de ce qui fait notre intelligence. Des capacités tout à fait mystérieuses pour nous, encore aujourd'hui. L'humain est miracle, l'I.A. un automate. Sa puissance le rend arrogant et sûr de lui — les seuls traits humains dont il a réellement hérités jusqu'alors.
Pour conclure cette réflexion, je vais convoquer John McCarty lui-même — de la bande de Dartmouth, souvenez-vous. C'est lui qui a inventé le terme Artificial Intelligence en 1956, pendant l'atelier d'été. Un peu plus tard, il va faire une déclaration qui explique bien des choses : "As soon as it works, no one calls it AI anymore". Dès que ça fonctionne, on n'appelle plus ça de l'intelligence artificielle. Et c'est vrai! Un ordinateur, un téléphone, une montre, une télévision, un réveil-matin, un haut-parleur, un toaster ou un distributeur de bouffe pour chat... tout cela relève de l'intelligence artificielle, mais puisque ça fonctionne, on appelle ça autrement. Et c'est un signal à repérer dans le discours des marchands du temple. Dès que vous entendez les mots "intelligence artificielle", c'est que... bah ça ne marche *peut-être* pas encore...
Pour mesurer l'ampleur du phénomène, la revue Nature a mené en mai 2025 une vaste étude auprès de plus de 5 000 scientifiques à travers le monde. Les résultats peignent un paysage contrasté : si l'enthousiasme est quasi unanime pour la simple relecture, la fissure apparaît dès qu'il s'agit de générer de la matière textuelle.
Pour la grande majorité des chercheurs, la machine n'est qu'un super-correcteur. Mais l'étude révèle un vrai tabou : parmi ceux qui confient une partie de la rédaction à l'IA, la très grande majorité préfère ne pas le déclarer.
Dans l’édition, le ghostwriter existe depuis toujours : quelqu'un écrit dans l'ombre, un autre signe. L'IA n'a rien inventé, mais elle floute encore un peu plus les pistes. Elle traduit, restructure, polit... et rédige désormais des pans entiers de textes.
Si le fait de corriger la grammaire ou de polir le style s’apparente à un simple correcteur orthographique amélioré, la vraie ligne de fracture se situe ailleurs : l'IA doit-elle servir à écrire, ou à penser
Écrire, est-ce seulement poser des mots sur une idée Ou est-ce l'acte même de penser Un chercheur résumait parfaitement le problème dans le sondage : « On peut utiliser l’IA pour nous aider à rédiger, pas pour réfléchir à notre place. »
Cette nuance change tout. La question n’est plus de savoir si une machine a touché au texte, mais ce qu’on lui a délégué.
Il existe une frontière marquée entre ce qu'on juge acceptable et ce qu'on pratique en douce.
Si 28 % des chercheurs avouent utiliser l'IA pour l'édition et 8 % pour rédiger leur premier jet, la majorité omet de le déclarer. Ce silence ne provient pas forcément d'une intention malveillante, car l'absence de directives claires dans les revues alimente ce flou. On se retrouve ainsi face à une situation ironique : les scientifiques trouvent l'outil légitime, mais ils hésitent à avouer qu'ils s'en servent.
Pendant que la communauté débat, les mots des machines s'infiltrent progressivement partout. Une étude publiée en 2025 dans Science Advances à partir de données recueillies jusqu'en 2024 estime qu'au moins 13,5 % des résumés biomédicaux analysés portent l'empreinte statistique indéniable des grands modèles de langage.
L'écriture elle-même constitue une technologie qui effrayait déjà à son apparition. Dans le Phèdre de Platon, Socrate s’inquiétait de l’invention de l’écriture, redoutant qu’elle ne rende les hommes amnésiques en les incitant à chercher leur mémoire hors d'eux-mêmes.
Chaque fois qu'un outil automatise une tâche cognitive, il nous force à redéfinir la valeur de l'effort humain.
Une IA peut suggérer un plan, reformuler une lourdeur ou créer une transition élégante. Elle n'a cependant jamais passé trois heures sur le terrain à observer les comportements humains, ni ressenti la tension d’une réunion où personne n'ose répondre à la vraie question. Le matériau brut de l'expérience reste irremplaçable.
La science se publie en anglais. Les grandes revues et les colloques internationaux passent presque tous par cette langue, et les chercheurs qui ne l’ont pas apprise au berceau ont toujours dû écrire leurs travaux dans une langue seconde.
Il faut pourtant rendre justice à ces modèles : pour les chercheurs non anglophones, l'IA constitue un égaliseur puissant. Pendant des décennies, des scientifiques brillants ont souffert d’un désavantage injuste face à leurs collègues natifs, mais l’IA gomme aujourd'hui cette barrière.
Cette avancée soulève néanmoins un nouveau défi : si tout le monde peut désormais produire une prose irréprochable, comment distingue-t-on la véritable valeur d'un travail
Pendant longtemps, un anglais impeccable passait pour un gage de sérieux. Ce signal ne permet plus de trier quoi que ce soit. Une belle plume n'a jamais garanti la rigueur d'un raisonnement ni l'originalité d'une observation. Les machines écrivent bien, mais bien écrire ne suffit pas.
Les éditeurs scientifiques ont d’ailleurs devancé le débat et ils ont tranché — contrairement aux éditeurs de littérature qui se remettent à peine de l’invention de la machine à écrire. Alors que le monde littéraire se perd encore dans des querelles romantiques sur le « style » et l'authenticité de l'âme de l'auteur, la science a choisi le pragmatisme.
Chez Springer Nature, la règle demeure limpide : l’IA peut soutenir le travail, mais la responsabilité scientifique reste 100 % humaine. Une IA ne deviendra jamais co-auteure, car elle ne peut pas répondre de ses actes devant ses pairs ni devant un jury.
Pendant qu’on s’épuise à mesurer des règles de style (triades, phrases binaires), à chasser la ponctuation douteuse (points-virgules, cadratins) ou à repérer des structures louches (démonstrations en trois parties), les scientifiques proposent un autre débat beaucoup plus intéressant : qui accepte d'être le garant d’un texte
Quand on regarde la montagne de l’IA, le premier réflexe est le vertige. Comment, moi, petite ou grande organisation du Québec, puis-je rivaliser avec la Californie ou la Chine La réponse est simple : vous ne vous battez pas seul. Vous faites partie de l'un des écosystèmes les plus denses, les plus respectés et les plus structurés au monde.
L’IA au Québec n’est pas une collection de chercheurs isolés dans leurs tours d’ivoire. C’est une mécanique de précision, une « filière » complète et intégrée, comparable à ce que nous avons bâti avec l’hydroélectricité au siècle dernier. C’est une fusée à plusieurs étages, où chaque palier joue un rôle critique pour propulser vos projets du laboratoire jusqu'au marché. Voici comment cette machine de guerre est construite.
La leçon à tirer de cette cartographie est claire : au Québec, l’innovation ne se fait plus en silo. La densité de ce réseau permet de dérisquer vos projets d'IA. Chaque étage de la fusée est là pour absorber une part de l'incertitude, que ce soit par la validation scientifique, le soutien financier ou l'accompagnement stratégique.
Regarder la montagne de l’IA seul est effrayant. La gravir avec l'appui de l'un des écosystèmes les plus structurés au monde est une opportunité historique. N'attendez pas que la compétition mondiale vienne à vous. Profitez de ce maillage exceptionnel, tendez la main à ces partenaires et faites de l'intelligence artificielle le levier de votre propre croissance.
Cette question du bonheur au travail est récente. Les racines mêmes du mot travail — du latin tripalium, un instrument de torture — nous rappellent que travail et bonheur n’ont pas toujours fait bon ménage. Alors que le XVIIIe siècle fera du travail un moyen d’émancipation, la révolution industrielle va consacrer une nouvelle aristocratie, celle des entrepreneurs qui réussissent par le travail, rompant avec la tradition d’une élite oisive. Les années d’après-guerre vont organiser le travail et le rendre moins pénible. Les années 80 vont célébrer l’épanouissement par le succès. Travailler. Travailler toujours plus.
Trente ans plus tard, de nouvelles générations arrivent sur le marché du travail. Un marché dont elles contestent les principes. Vision, valeurs communes, vérité, qualité de vie, etc. : elles cherchent plus qu’un salaire.
Face à cette révolution, tous les départements de ressources humaines se sont questionnés sur leur méthode de recrutement et de rétention. Et depuis quelques années, un vent californien est venu souffler sur la culture de nos entreprises, imposant le bonheur au travail comme nouvel idéal. Des classiques baby-foot et chefs étoilés à la cafétéria, la Silicon Valley est rapidement passée aux toboggans géants, aux horaires libres en passant par l’holacratie, où la hiérarchie n’existe plus. Chief Happiness Officier, Jolly Good Fellow, ou encore Mister Happiness, l’imagination (et le ridicule) n’a pas de limites quand on doit faire valoir l’intérêt primordial du bonheur des employés dans son entreprise.
En décembre 2022, on comptait déjà 137 000 licenciements dans le monde merveilleux de la Silicon Valley. Un réveil brutal pour la machine à rêves. Mais c'était sans compter sur janvier 2023 : Amazon, Twitter, Meta, Google, Yahoo, GitHub, GoDaddy, eBay, Dell, Paypal... on dépasse déjà les 77 000 nouveaux licenciements début 2023. Le premier mois de l'année représente déjà 50% des licenciements de l'année précédente. Si ce retour à la réalité est brutal, il ne l'est pas pour tout le monde. Dans une déclaration de février 2022, Mark Zuckerberg annonçait qu'il était temps de mettre à jour les valeurs de l'entreprise, pour "Meta, Metamates, Me". Traduction : la boîte d'abord, les collègues ensuite, l'individu en dernier... Avant de couper 13% des effectifs — 11 000 personnes. Il avait prévenu : l'individu en dernier. Résultat de ce grand ménage : la fortune du patron de Meta a grimpé de 23% en février 2023 pour atteindre un record historique de 68 Milliards US. L'individu en dernier, vraiment
Aujourd'hui, les Chiefs Happiness Officiers passent leurs journées à envoyer des courriels de licenciements automatisés et à remercier pour les bons et loyaux services. En passant, n'oubliez pas de rendre votre carte d'accès au bureau du Jolly Good Fellow.
Non, la Californie n'était pas un modèle à suivre. Non, le bonheur au travail n'était pas un outil d'épanouissement de l'individu. C'était juste un truc marketing au profit de l'entreprise. Un bidule qui ne fonctionne que par beau temps, qui déconne à la première vague et qui se brise en cas de tempête. Il faut tout remettre à plat.
Les entreprises ont tout misé sur le haut de la pyramide de Maslow, en prônant l'élévation, en motivant l'appartenance, l'estime de soi et l'accomplissement. Ce faisant, elles ont peut-être délaissé les besoins de base, comme la sécurité. C'était vrai avant la pandémie pour certains employés... C'est vrai aujourd'hui pour la totalité des employés. L'inquiétude collective nous force à une bienveillance nouvelle, tournée vers des besoins primaires. Vos employés ont besoin de sécurité. Mais pas seulement.

Le confinement et le télétravail ont écrasé des décennies d'efforts centrés autour de l'expérience physique des employés. Événements, lieu de travail, etc. Sans ces atouts, les entreprises ont dû réinventer un vivre ensemble au rythme des attentes et des déceptions liées à la santé publique, et ce lent réveil s'est fait en plusieurs étapes.
Attention cependant à cette idée d'amour et d'appartenance imaginée par Maslow. Il convient de trouver une distance raisonnable, et une juste place de l'employeur dans la vie de l'employé. D'une manière ou d'une autre, le bureau s'est installé dans la cuisine ou le salon. Il est temps de faire un peu de ménage et de créer des frontières plus saines pour tout le monde.
Le bonheur au travail est un argument marketing plus qu’une véritable mission managériale. Trop souvent, les entreprises misent tout sur des arguments de façade (locaux attrayants, horaires flexibles, culture du party), alors que le bonheur... c’est plus que ça.
Offrir un bon salaire, de bonnes conditions de travail, un bon équilibre avec la vie de famille... soit... Mais le bonheur Vraiment Que pouvez-vous vraiment pour un employé malheureux La philosophe Julia de Funès et l’économiste Nicolas Bouzouki ont étudié le mythe du bonheur au travail dans un ouvrage sans concessions : La comédie (in)humaine, « Le bonheur ou la joie comme conséquence d’un travail réussi, oui ; le bonheur ou la joie comme condition de performance, non. »
Dans cette période post-traumatique, où il est encore difficile de planifier, il demeure une chose sur laquelle nous pouvons garder le contrôle : notre relation. À l’individu. À ce qui fait que nous ne sommes pas seuls. Et cette règle ne fait pas exception aux entreprises.
Voici quelques pistes de solutions amenées par une psychologue du travail, Océane Marchand :
C’est en 1857 que Wilhelm Grimm (un des frères Grimm) publie un essai portant sur la comparaison de dix légendes avec le mythe de Polyphème (le plus sauvage et le plus célèbre de tous les Cyclopes, qui inspira Hansel et Gretel). Il démontre alors que ce conte originel en a inspiré des dizaines d’autres, des variations sur les mêmes thèmes, pris et repris, modifiés au fil du temps et des cultures. Plus tard, Julien d’Huy, docteur en Histoire à l’Institut des mondes africains confirme la théorie de Grimm, en décomptant 65 contes et légendes issus du Polyphème.
En 1910, le Finlandais Antti Arnes propose une indexation complète des contes et récits oraux, en remontant le plus loin possible dans l’Histoire des histoires. L’idée Les classer en fonction des mécaniques narratives, des thèmes, des ambiances, des personnages ou des actions - ce qu’on appelle des motifs. Ce travail est complété en 1927 et en 1961 par l’américain Stith Thomson, puis par l’allemand Hans-Jörg Uther en 2004. Au total, des milliers de récits issus de toutes les cultures du monde sont décortiqués, référencés, indexés et catalogués. Aujourd’hui appelée la classification ATU (pour Arnes Thomson Uther), cette indexation titanesque nous permet de réaliser que toutes les histoires que nous côtoyons répondent toujours à des schémas narratifs ancestraux. Est-ce à dire que nous n’avons rien inventé depuis des millénaires Pas si vite.
Plus récemment, l’anthropologue Jamie Tehrania fait deux découvertes fascinantes. D’abord, il révèle que les récits n’échappent pas à la loi de l’évolution des espèces de Darwin. Pour survivre, les contes passent de peuple en peuple en s’adaptant aux cultures et au temps. À travers une lente évolution, les fables muent et mutent, et seules les espèces de récits les plus adaptées à l’époque résistent aux ravages du temps… jusqu’à ce qu’elles nous parviennent. Preuve de cette adaptation des contes, La belle au bois dormant n’était pas réveillée par un doux baiser du prince dans sa version originale, mais plutôt d’un viol commis par le roi. La belle se réveille neuf mois plus tard, après avoir donné naissance à deux enfants — on est loin de vivre heureux et avoir beaucoup d’enfants. Pour survivre, une fable doit s'adapter d’époque en époque, de moeurs en moeurs, de conteur en conteur.

La seconde découverte de Jamie va encore plus loin. Il s’associe avec Sara Graça Da Silva pour contribuer à ce champ de recherche inédit : la phylogénétique. Les deux chercheurs démontrent que les récits contiennent une sorte d’ADN, avec un génome et mes marqueurs inspirés des critères de la classification ATU. Ce séquençage effectué, ils ont pu déterminer la proximité de telle ou telle histoire, les liens de parenté de telle ou telle autre. Mieux encore : ils ont pu recréer l’arbre généalogique des récits. Ainsi, ils ont pu déterminer que Le petit chaperon rouge des frères Grimm est un emprunt à Charles Perrault, qui s'est lui-même inspiré du conte du premier siècle de notre ère, le Loup et les sept chevreaux. On sait aussi que Jean de la Fontaine a largement pillé les fables d’Ésope, poète grec du VIe siècle av. J.-C., qui a laissé une œuvre colossale de 500 fables écrites en prose.
Mais l’emprunt le plus scandaleux remonte à une découverte de Georges Smith, le 3 décembre 1872. Devant la prestigieuse assemblée du British Museum, le jeune chercheur présente douze tablettes écrites en caractères cunéiformes, une écriture jusque-là inconnue datant du troisième millénaire avant notre ère, et née en Mésopotamie (Irak). Après des années de travail et de recomposition d’un immense casse-tête de fragments, il traduit ce qui est encore à ce jour le texte écrit le plus ancien de l’Humanité : l’Épopée de Gilgamesh, un héros mythologique des années 2700 avant notre ère. Ce texte avait traversé les âges et Gilgamesh était encore raconté trois cents ans avant Jésus Christ. Par ailleurs, quiconque lira l'Odyssée d’Ulysse (XVIIe siècle avant J.-C.) y trouvera des parallèles troublants. Mais c’est la révélation de la onzième tablette qui a l’effet d’une bombe dans l’Angleterre corsetée du XIXe siècle. Elle décrit un déluge et une arche dans laquelle on fait monter tous les animaux de la création deux par deux. Dans les moindres détails, c’est le récit de l’arche de Noé décrit dans la Bible des chrétiens et des Juifs… Et c’est le drame! Le texte premier, originel, fondateur de notre civilisation n’était finalement qu’un plagiat, ou du moins un agrégat de fables bien connues à l’époque.

Je vous épargne le récit de la vie du jeune ouvrier Georges Smith, devenu le seul traducteur fidèle du l’écriture cunéiforme — 600 signes composés chacun de sept traits en moyenne, et pouvant se prononcer de trois à quatre façons différentes. Son ascension au British Museum vaudrait un roman à elle seule. Je vous le dis, les histoires sont partout. Et elles sont toutes fascinantes.
Bien évidemment les marques n'échappent pas à ce devoir de récit. Par ailleurs, elles le font avec beaucoup de liberté, puisqu'aujourd'hui, de nombreuses histoires de marques... sont de pures fictions.
Alors comment construit-on une fable? Comment bâtit-on un récit? Comment compose-t-on une structure de pitch qui emporte l'adhésion d'un auditoire? Ça... c'est une autre histoire!

Notre passion pour la langue française n'a pas de limite... Notre curiosité non plus... Et notre culot non plus. Alors avant de partager notre invention avec vous, plongeons rapidement dans le monde merveilleux des mots "bigenrés", que nous avons décidé de qualifier et de catégoriser. Décidément, on ose tout...
Les épicènes de genre sont des mots qui ont un sens différent selon qu'ils soient féminin ou masculin. Ils sont aussi rares qu'ils sont obsolètes, mais ils existent... ils sont aussi appelés les mots de double genre :
Les épicènes de nombre sont ces mots qui changent de genre quand ils changent de nombre. Il n'en existe que trois :
Les épicènes de fonction ou de métier se disent de la même façon pour un homme et pour une femme: un et une juge, une et un élève, un et une architecte, etc. Cela fonctionne aussi avec certains adjectifs: sympathique, malade, responsable, etc.
Passons par-dessus les faux épicènes... "un autoroute", "une aéroport" ou "une avion" sont des erreurs.
Restent alors ces épicènes orphelins que rien ne distingue du masculin ou du féminin. Parfois, leur sort a été tranché par les linguistes tout récemment, mais l'usage continue de semer le doute. Parfois, ils opposent encore les linguistes dans des fils de blogues enflammés. Parfois, l'Académie française elle-même n'a pas osé décider de leur sort. Nous... nous avons osé. Nous nous sommes penchés sur leurs berceaux et leur avons choisi un nouveau destin. Nous avons décidé de les baptiser les épicènes de circonstance — mais ils regroupent les épicènes de toute nature.
Météorite? Trampoline? Après-midi Comment trancher? Voici la décision que nous avons prise, qui précise — selon le genre — le sens ou l'intention de la phrase.
Donc. Nous avons décidé qu'au féminin, le mot aurait une connotation positive. Au masculin, ce sera une connotation négative. Voilà. C'est tout. Mais c'est riche! Pourquoi la prévalence du féminin? Parce que le masculin l'a déjà beaucoup emporté dans l'histoire de la grammaire française... alors il est temps de céder la place.
Et puisque nous inventons une règle, nous avons décidé de respecter une certaine tradition grammaticale en introduisant une exception : le perce-neige. En effet, malgré nos efforts nous n'avons pas trouvé d'usage négatif possible pour cette invention de la nature si délicate. Alors le perce-neige vaudra pour la perce-neige.
Maintenant, il nous semble important de signifier au lecteur que nous faisons tout cela pour nous amuser. 🙃 Inutile de nous écrire votre révolte ou votre indignation — dans l'équipe de rédaction, cet article a été DE LOIN le plus débattu, contesté, écrit et réécrit... 🤓 Bref, laissez aller votre créativité! 😉
Voilà. C'est réglé.
En vous souhaitant une belle après-midi, donc.