




Richard Thaler est une figure de proue de l'économie comportementale, a dédié sa carrière à remettre en question cette créature de légende, et ce, avec un humour et une sagacité sans pareil. Il est l'un des papas des nudges, auxquels nous avons consacré plusieurs articles. Intéressons-nous ici au concept des econs et la manière dont il illustre un problème fondamental du markerting traditionnel et de l'économique en général. Pourquoi econ C'est une abréviation de « économiste », un personnage fictif purement logique et rationnel. Attention, prononcez à l'anglaise, si vous ne voulez pas être regardés bizarrement quand vous direz fierement "aujourd'hui, je vais vous parles d'econ" — c'est un conseil d'ami :)
Thaler a débuté son exploration en observant des phénomènes que la théorie économique traditionnelle ne parvenait pas à expliquer. L'homo economicus, cet agent rationnel qui maximise son utilité en toute circonstance, est une fiction utile pour construire des modèles, mais il ne représente guère la réalité humaine. Nous sommes plutôt des econs et des humans, selon Thaler : les econs sont rationnels et logiques, tandis que les humans, c'est nous, des humains influencés par des biais cognitifs.
Pour saisir l'impact des biais cognitifs, pensons aux erreurs systématiques que nous faisons tous les jours : surestimer notre auto-contrôle (comme se promettre de faire de l'exercice tous les matins), céder aux tentations à court terme (malgré des objectifs de long terme), ou encore être plus sensibles aux pertes qu'aux gains (la fameuse aversion à la perte). Thaler a su transformer ces concepts en outils pratiques, notamment avec les nudges.
Un econ, c'est l'individu parfait des modèles économiques classiques. Imaginez un être doté d'une mémoire parfaite, qui peut évaluer toutes les options possibles, calculer les probabilités et choisir l'option qui maximise sa satisfaction, toujours et en toutes circonstances. Si vous lui demandez de choisir entre une épargne retraite et un road trip en Europe, l'econ fera instantanément tous les calculs nécessaires pour évaluer les bénéfices futurs de la retraite et comparer la satisfaction immédiate du voyage. Et il choisira toujours la meilleure option, sans se laisser influencer par des émotions ou des biais cognitifs.
L'econ ne se laisse jamais séduire par les publicités (ou s'il l'est, c'est que les marketeurs ont prévu ses réactions parfaites d'econ parfait). Il ne fait jamais d'erreurs de jugement, n'a aucune préférence irrationnelle pour le présent (la fameuse préférence temporelle) et ne ressent pas la douleur de perdre un billet de 50 euros plus intensément que la joie d'en trouver un. Bref, l'econ est un robot qui ne connaît ni le regret, ni la distraction, ni l'auto-illusion. Selon Thaler, c'est un mythe dangereux sur lequel repose toute une partie de la science économique.
Richard Thaler a pris un malin plaisir à démolir cette fiction. Pourquoi Parce qu'en se basant sur cette version idéalisée de l'humain, les économistes échouent à comprendre des comportements réels. Dans son ouvrage Misbehaving, Thaler raconte ses premières confrontations avec l'idée des econs : ses collègues considéraient que la rationalité absolue était un postulat fondamental. Mais lui voyait la réalité autrement. Nous sommes influencés par nos émotions, notre paresse, nos amis, et par mille facteurs irrationnels.
Quand on prend pour acquis que les humains sont des econs, les erreurs deviennent inévitables dans la conception des politiques publiques. Par exemple, on part du principe que les gens épargneront naturellement pour leur retraite si c'est dans leur intérêt. Mais en réalité, la plupart des gens procrastinent, sous-estiment l'avenir, ou ne comprennent même pas les implications des choix qui s'offrent à eux. Si nous étions des econs, nous n'aurions pas besoin de nudges, ces incitations douces qui aident à prendre les bonnes décisions sans forcer les choix. Mais comme nous ne sommes pas des econs, ces mécanismes sont devenus indispensables.
Le contraste entre les econs et ce que Thaler appelle les humans (c'est-à-dire, nous tous, avec nos défauts) est bien plus qu'un simple exercice intellectuel. Cela a des conséquences massives sur la manière dont les économies sont organisées. Par exemple, la théorie économique classique suppose que les consommateurs comparent tous les prix avant d'acheter un produit. Dans la réalité, les humans achètent impulsivement, sont influencés par des habitudes, et peuvent être victimes d'illusions de rareté ou de prestige.
Thaler a montré que dans le monde réel, les humains préfèrent parfois un gain certain à une option plus risquée mais plus payante. Nous sommes aussi extrêmement sensibles aux contextes dans lesquels les décisions sont prises. Un econ, en revanche, ne serait jamais influencé par la manière dont une question est posée ou par l'environnement dans lequel elle est posée.
Pourquoi est-ce important Parce que si vous basez des décisions politiques ou des stratégies d'entreprise sur l'idée que tout le monde se comporte comme un econ, vous courez à l'échec. En revanche, si vous comprenez que nous sommes bien plus humans qu'econs, vous pouvez concevoir des systèmes qui tiennent compte de nos faiblesses. Cela explique pourquoi l'économie comportementale, avec ses découvertes sur la psychologie humaine, est devenue cruciale dans des secteurs comme le marketing, la finance ou la gestion publique.
En marketing, les econs frappent encore. Il sont les consommateurs idéaux des campagnes marketing les plus rationnelles : ceux qui comparent méticuleusement chaque option, analysent les prix, et choisissent toujours l'offre qui maximise leur utilité. Mais en réalité, les humains sont bien plus complexes, et c'est là que l'économie comportementale de Thaler change la donne. Les marketeurs qui continueraient à s'adresser aux consommateurs comme s'ils étaient des econs risqueraient de voir leurs efforts échouer. En comprenant que les choix des consommateurs sont influencés par des biais cognitifs, des heuristiques, et des émotions, les stratégies marketing gagnent en efficacité. Par exemple, jouer sur l'aversion à la perte ou utiliser des biais d'ancrage (comme afficher un prix initial élevé pour valoriser une réduction) sont des techniques qui ne fonctionneraient jamais sur un econ, mais qui sont redoutablement efficaces sur nous, les humains irrationnels. Cette prise de conscience a poussé le marketing moderne à se réinventer, s'appuyant de plus en plus sur les insights de la psychologie comportementale.
Thaler n'a jamais prétendu que ses découvertes allaient tout changer, mais il a souligné que les modèles économiques devaient s'adapter. Les econs, ces êtres imaginaires, ne sont que des outils de modélisation. Pour influencer réellement le comportement humain, il faut comprendre ce que nous sommes : des êtres remplis de contradictions, de biais et de beauté cognitive.
Les econs sont une illusion théorique qui a longtemps masqué la complexité des comportements humains. Richard Thaler a démontré que nous sommes des êtres irrationnels, influencés par nos biais et émotions, nécessitant des approches adaptées comme les nudges. Ce passage de l’idéal rationnel au comportement réel a révolutionné les politiques publiques et les stratégies marketing, rendant nos systèmes plus efficaces en tenant compte de notre nature humaine et de ses contradictions. Pour influencer positivement, il est crucial de comprendre et d’intégrer cette complexité.
Imaginez si vous pouviez prédire le comportement de vos clients avec une simple équation mathématique : Achat = bénéfice - prix. Le résultat de l'équation est positif Bingo! Vous venez de générer une nouvelle vente. À l'inverse, vous obtenez un résultat négatif Ajustez votre prix ou augmentez les bénéfices de votre produit et le tour est joué. Malheureusement, ce n'est pas si simple que ça. Votre rôle en tant que marketeur est d'éviter ce piège pour influencer plus efficacement vos clients.
Mais d'abord, d'où vient cette illusion que le consommateur est cohérent Du début du XXI siècle. Il s'agit d'une ère marquée par des progrès scientifiques majeurs : découverte de la théorie de la relativité (Albert Einstein), de la radioactivité (Marie Curie) et des ondes radio électromagnétiques (Heinrich Hertz). Les sciences pures ont la cote et décrédibilisent les sciences humaines et sociales. Résultat Psychologues, sociologues et anthropologues consacrent leur temps à essayer de mathématiser l'humain pour démontrer l'objectivité scientifique et la rigueur de leurs théories.
On doit l'une des premières mathématisations du comportement humain (achat = bénéfice perçu-prix) à John Watson, père du béhaviorisme américain. Selon lui, l'humain cherche toujours le plus grand bénéfice au moindre coût. C'est ce qu'il appelle le « choix rationnel ». Voyant les failles de cette théorie, son collègue, Clark L. Hull revoit l'équation et y intègre l'intensité du stimulus (V), le niveau de conditionnement (D), la motivation (K), le temps (J), l'intensité de l'habitude (sHr), l'intensité de l'inhibition (sIr), la fatigue (Ir), l'erreur aléatoire (sOr) et le seuil minimal pour provoquer une réaction (sLr). Le résultat donne l'équation suivante : sEr = V × D × K × J × sHr - sIr - Ir - sOr - sL
Même si cette version reflète davantage la complexité de la prise de décision, plusieurs chercheurs se rendent à l'évidence et rejettent les tentatives de modélisation mathématique, les qualifiant de trop simplistes et réductrices.
Aujourd'hui, l'attrait vers la modélisation demeure, puisque, avouons-le, conceptualiser les comportements humains procure une certaine forme de soulagement. Ça donne l'illusion qu'il est possible de prédire les comportements. Mais c'est faux! Bien souvent, il existe un écart entre l'intention et le comportement.
C'est au début des années 1970 que les psychologues Daniel Kahnemam et Amos Tversky se penchent sur l'écart entre l'intention et le comportement. Le premier, récipiendaire d'un prix Nobel, est psychologue et économiste alors que le second est professeur à l'Université de Stanford. Ensemble, ils introduisent les concepts des heuristiques et des biais cognitifs.
On décrit les heuristiques comme tous les raccourcis utilisés par notre cerveau pour prendre des décisions complexes, rapidement.
Prenez l'exemple suivant : nous sommes en novembre, c'est la première tempête de l'hiver. Vous devez vous rendre au bureau et vous savez que le trajet sera plus long qu'à l'habitude. Combien de temps plus long Dur à dire. Ainsi, vous ajoutez 20 minutes à la durée de votre trajet habituel. Sur quoi s'est basée votre décision Peut-être sur une expérience passée ou simplement sur le temps que vous avez devant vous pour partir plus tôt. Mais une chose est sûre, il est plus facile et efficace d'ajouter 20 minutes que d'analyser tous les facteurs impactant la fluidité du trafic (déneigement, accident, accessibilité de certaines routes, etc.). Vous avez pris un raccourci décisionnel.
C'est lorsque les heuristiques mènent à des erreurs systématiques ou des décisions incohérentes qu'ils deviennent des biais cognitifs. Si à chaque tempête vous arrivez en retard au bureau, malgré votre intention d'arriver à l'heure, c'est sans doute parce qu'un biais cognitif affecte votre jugement. Est-ce parce que vous surestimez la vitesse de votre conduite (biais de supériorité illusoire) Ou encore parce que vous refusez d'admettre qu'il faut prévoir 40 minutes et non 20 (biais d'optimisme) Les deux sont possibles puisque 200 à 300 biais influencent notre comportement et provoquent des écarts entre notre intention et notre comportement.
Il est difficile d'évaluer le nombre précis de biais puisque la recherche en neuroscience évolue constamment, mais deux doctorantes en psychologie de l'UQAM ont lancé une encyclopédie pour recenser les plus communs. Cette référence en vulgarisation scientifique propose une classification des biais selon les trois types d'heuristiques développés par Kahnemam et Tversky : disponibilité, représentativité ainsi qu'ajustement et ancrage. Voyons comment ils provoquent des écarts entre les intentions et les comportements, chacun à leur manière.
Il s'agit de choix basés sur la facilité avec laquelle des informations viennent à l'esprit. Prenons le cas des changements climatiques. Une étude de McKinskey a dévoilé que 39 % des gens avaient l'intention de compenser les émissions carbone de leur vol d'avion lors de leurs prochaines réservations.❶ Une plateforme de réservation a plutôt conclu qu'aussi peu que 4% des gens l'ont vraiment fait.❷ Comment expliquer cet écart Les comportements « pro-environnementaux » sont souvent soumis au biais de compassion, c'est-à-dire qu'on attribue à autrui la responsabilité de ses échecs, plutôt qu'à soi. Il est plus facile de blâmer le gouvernement et les grandes entreprises pour les changements climatiques que soi-même. Ceci peut expliquer l'écart entre l'intention et le comportement.
Ce sont les décisions prises en misant sur une perception de similarité entre deux événements ou objets. En marketing, l'heuristique de représentativité entraîne souvent l'effet de Halo. Il s'agit de juger un produit en se basant sur la première impression qu'il crée. Si l'emballage d'un produit est attrayant ou si un porte-parole apprécié y est associé, le consommateur peut développer une attitude positive envers celui-ci. Ainsi, l'effet de halo amoindrit l'importance des autres critères d'achats comme le prix ou la durabilité d'un produit, causant des décisions pas tout à fait rationnelles.
Enfin, cela concerne les décisions faites en attribuant d'abord une valeur initiale (ancrage), puis un ajustement selon une estimation. Pensez à un abonnement au gym. Une étude de l'UQAM a démontré que l'intention des abonnés était d'y aller 3 fois par semaine, mais en réalité, ils ne l'ont fréquenté en moyenne que 1,39 fois par semaine. Pourquoi Parce que l'adhésion à un gym est plus souvent influencée par les recommandations de la santé publique, qui préconisent en moyenne à 2,5 heures d'activité physique hebdomadaire.❸ Le biais d'autorité établit un ancrage qui a eu raison du comportement des abonnés. La preuve : 50 % des gens ne respectent pas les objectifs qu'ils se fixent lors de leur abonnement à la salle d'entrainement, signe qu'il existe bel et bien un écart entre l'intention et le comportement.➄
Vous l'avez compris, le consommateur cohérent est une illusion. Il existe un écart entre son intention et son comportement. Alors, comment influencer efficacement les comportements Rappelez-vous que les biais sont basés sur des heuristiques qui, eux-mêmes, reposent sur le principe de faciliter les décisions complexes du quotidien. Donc plutôt que d'essayer de modéliser et de mathématiser les comportements, facilitez le choix de vos clients!
Vous disposez d'un outil précieux, inventé par Thaler et Sunstein, pour être y arriver : les nudges. L'idée derrière les nudges est de structurer les choix de manière à faciliter le comportement souhaité. Comment Réorganisez l'information, ajoutez un renforcement, imposez une option par défaut ou simplifiez l'information.
Pensez au restaurant du coin. Le plat vedette est mis en évidence sur la carte, la bière est offerte en promotion de 16h à 18h et lorsque vous payez, on vous propose automatiquement 18 % de pourboire. Ce sont tous des incitatifs dont l'intention est de manipuler les décisions en devenant l'option évidente. En maitrisant les nudges, vous deviendrez un architecte du choix.
Mais attention! Être un architecte du choix ne s'improvise pas! Cela demande une compréhension approfondie de vos clients. Il existe différentes méthodes pour bâtir cette intelligence : enquête, sondage, entrevues, analyse des données Web et transactionnelle, CRM, etc. Récoltez de nouvelles sources de données et analysez-les pour développer des nudges qui incitent le comportement souhaité. Le mot clé à retenir Facilité! C'est beaucoup plus fiable que n'importe quelle équation mathématique.
Pour plus de détails sur les nudges, nous avons rédigé un article complet, disponible ici!
Les personas sont souvent mal compris. Ils ne doivent pas se limiter à des données démographiques ou à des catégories génériques comme "homme de 35 ans, cadre supérieur". Ce genre de profil plat échoue à capturer la complexité des motivations humaines. Le vrai persona, tel que l'entend Perrier Jablonski, va plus loin : il incarne un personnage vivant, issu de recherches rigoureuses et centré sur des comportements observables. Cela implique d'explorer les nuances et les tensions derrière les décisions des gens, un travail que seuls des insights qualitatifs bien construits permettent.
Un persona ne doit jamais être créé sans raison. Cette première étape consiste à définir clairement les objectifs du projet. Pourquoi avez-vous besoin de personas Voici quelques exemples de réponses :
Concrètement :
Exemple : Lors d'une collaboration avec un musée, Perrier Jablonski a remplacé des catégories démographiques (par âge) par des profils basés sur les centres d'intérêt des visiteurs. Cela a permis de concevoir une campagne axée sur les raisons réelles de visiter le musée.
Les personas doivent reposer sur des données réelles et non sur des suppositions. Cette étape consiste à explorer en profondeur les comportements, motivations et freins des utilisateurs grâce à des méthodes qualitatives comme les entretiens ou les observations sur le terrain.
Concrètement :
Astuce : Combinez entretiens et observations. Ce que les gens disent ne correspond pas toujours à ce qu'ils font.
Une fois les données récoltées, il est essentiel de les analyser pour en dégager des segments clairs et actionnables. Cette étape permet d'identifier les caractéristiques qui différencient vos groupes d'utilisateurs.
L'objectif est de garantir que chaque persona représente un segment unique, sans ambiguïtés ni recoupements.
Les données qualitatives sont riches, mais elles ne suffisent pas toujours pour justifier des décisions stratégiques. Cette étape consiste à confirmer ou ajuster vos hypothèses grâce à des données quantitatives.
Exemple : Vous pourriez découvrir qu'un segment identifié représente une proportion inattendue (ex. : 40 % de votre audience cible). Cela peut justifier des décisions budgétaires ou stratégiques majeures.
Une fois les segments définis, il faut les transformer en portraits vivants et exploitables. Les personas doivent être détaillés, mais compréhensibles par toutes les équipes.
Les contradictions offrent souvent des opportunités stratégiques. Par exemple, si un segment valorise la personnalisation mais se méfie de la collecte de données, vous pouvez adapter votre approche marketing pour le rassurer.
Les personas prennent tout leur sens lorsqu'ils sont intégrés dans des parcours utilisateurs. Cette étape permet de comprendre comment les utilisateurs interagissent avec votre produit ou service à chaque étape.
Ces parcours révèlent les lacunes ou opportunités pour ajuster votre offre ou vos campagnes. Testez ces cartes avec des utilisateurs réels pour valider leur pertinence.
Pour que les personas soient utiles, ils doivent être adoptés par les équipes qui vont les utiliser. Cette étape consiste à partager, valider et enrichir les personas avec les parties prenantes.
Exemple : Chez Perrier Jablonski, cette étape peut impliquer plusieurs réunions intensives pour aligner les personas sur les réalités politiques et organisationnelles de l'entreprise cliente.
Enfin, documentez votre méthodologie pour conserver une trace des décisions prises. Cela permet de mettre à jour les personas lorsque les comportements ou les attentes du public évoluent. Une révision régulière garantit que vos outils restent pertinents.
Astuce : Gardez à l'esprit que les personas ne sont jamais figés. Ils évoluent avec votre audience et votre marché.
À première vue, les miniatures de Netflix ressemblent à de simples affiches destinées à illustrer un film ou une série. Cependant, elles remplissent un rôle beaucoup plus complexe. Chaque miniature est une promesse visuelle : elle doit convaincre l'utilisateur de cliquer sur un titre parmi des milliers d'options en quelques secondes. Elle doit le faire rapidement, car selon les chiffres de Netflix elle-même, nous accordons seulement 1.8 secondes à chaque visuel avant de prendre une décision. Autant dire que la vignette a beaucoup de travail à faire en moins de deux secondes!
Netflix a compris que les goûts de ses utilisateurs sont aussi variés que leurs habitudes de consommation. Ce qui attire un amateur de comédies ne séduira pas nécessairement un fan de thrillers. Ainsi, au lieu de proposer une affiche unique pour chaque contenu, Netflix en conçoit plusieurs variantes, chacune optimisée pour un type d'utilisateur.
Ce qui rend cette stratégie fascinante, c'est qu'elle combine des avancées technologiques complexes avec une compréhension humaine profonde de ce qui motive nos choix. Les visuels ne sont pas créés uniquement par les machines : ils sont le fruit d'un travail créatif mené par des designers, puis optimisés grâce aux algorithmes.
Prenons un exemple concret : un utilisateur qui regarde principalement des comédies romantiques pourrait voir une affiche pour Stranger Things mettant en avant une scène légère entre des adolescents, tandis qu'un amateur de thrillers verra un visuel axé sur les monstres ou le suspense.

Netflix affirme que cette personnalisation a un impact direct sur l'engagement des spectateurs. Une affiche bien choisie peut augmenter les chances qu'un utilisateur clique sur un titre qu'il n'aurait pas envisagé autrement. Cela se traduit non seulement par une meilleure satisfaction des abonnés, mais aussi par une augmentation de la fidélisation, un enjeu crucial dans un marché où la concurrence est féroce.
La personnalisation des vignettes repose sur une combinaison impressionnante d'algorithmes et d'apprentissage machine.

Netflix ne s'appuie pas uniquement sur des algorithmes ; ses choix visuels sont enracinés dans des principes psychologiques universels :
Netflix gère une bibliothèque de plus de 6000 titres, un catalogue tentaculaire qui pourrait facilement submerger ses 247 millions d'abonnés (Q3 2024). Pourtant, la plateforme transforme cette abondance en opportunité grâce à la personnalisation :
Cette rapidité de décision impose une logique sans compromis : une miniature doit être claire, attrayante et instantanément compréhensible.

Bien que la personnalisation des miniatures soit un succès, elle n'est pas exempte de critiques :
Évidemment, votre organisation n'est PAS Netflix. Mais nous pouvons tout de même retenir au moins trois choses de cette expérience. D'abord, la personnalisation est clé : même avec des ressources limitées, adapter un message ou un visuel à un public spécifique augmente les chances d'engagement. Ensuite, la simplicité est une force : un visuel ou un message clair, qui va droit au but, capte plus facilement l'attention dans un environnement saturé. Enfin, l'importance de tester et ajuster constamment : même à petite échelle, expérimenter différentes approches (images, textes, offres) permet de comprendre ce qui fonctionne et d'améliorer l'impact. En bref, connaître son audience, simplifier son approche et tester sans relâche sont des piliers universels pour bâtir une stratégie efficace.
Nous l'avons vu dans un précédent article, les nudges — coups de pouce — sont un moyen puissant de contrôle du comportement des humains. Ça paraît gros dit comme ça, mais c'est tout petit, au contraire. Un nudge est une incitation au passage à l'acte quasiment imperceptible, et qui repose sur une prémisse universelle : les humains sont paresseux.
L'idée de Thaler et Sunstein (les papas des nudges), c'est qu'il est préférable d'aider l'usager à prendre la bonne décision — éthiquement, c'est aussi la décision que ce dernier aurait prise sans nous, mais il a besoin d'un coup de pouce pour se lancer. Nous avons vu qu'il existait plusieurs types de nudges et qu'ils étaient souvent utilisés dans la santé, dans les services publics, mais aussi en économie (dans les services bancaires, les levées de fonds, etc.) Bref, aucun domaine n'échappe aux nudges. Pourquoi un tel succès? Parce que la plupart du temps, un nudge ne coûte (presque) rien. Tester un nudge est donc peu risqué et très tentant... Il était donc tout naturel que la politique s'empare de cet outil tactique puissant.
L'utilisation des nudges en politique est un terrain éthique miné, qu'il s'agit d'observer avec un regard critique. Un article du Guardian signé Andrew Sparrow➊ sur le conservateur David Cameron, architecte conservateur du Brexit — et de la crise économique traversée par la Grande-Bretagne depuis — a révélé l'importance des nudges dans les décisions politiques. En quelques définitions (parfois un peu cyniques), Sparrow récapitule le travail de Thaler et Sunstein en se lançant dans un exercice que je n'ai pas hésité à personnaliser.
Parce que les mécanismes des nudges peuvent vous aider à comprendre bien des choses en matière de psychologie comportementale. Associé à l'économie, cette discipline s'appelle l'économie comportementale. Elle est riche d'enseignement et évite les raccourcis souvent pris par les organisations, qui se terminent en voie sans issue. Normal : l'humain est complexe... mais passionnant. Cela va vous aider à mieux comprendre la complexité de vos employés, de vos clients, des citoyens de votre municipalité ou de votre province. Mieux comprendre la mécanique de ces coups de pouce, c'est vous préparer à être de meilleurs stratèges du changement.
Daniel Kahneman avait lui-même pavé la voie de la psychologie comportementale en remportant le prix Nobel d'économie en 2002, cinq ans avant Thaler. Ils ont d'ailleurs collaboré, et les recherches de Kahneman expliquent bien des choses➋ . Il a démontré que le cerveau humain fonctionnait à deux vitesses. Le système 1, rapide et intuitif. Le système 2, rationnel, délibéré. Biologiquement, le système 1 ne demande pas beaucoup d'énergie. Le système 2 est plus énergivore, donc plus fatigant. Le nudge est donc un stimulus qui va privilégier le système 1. Il va provoquer une action rapide, qui demande peu d'effort... et notre cerveau adore ça!
→ Misez sur l'instinct. En politique, mieux vaut être sympathique et rassurant que stratégique et brillant. Pourquoi? Parce que la plupart des électeurs ne se rendent pas jusque-là dans leurs réflexions. Cela explique beaucoup de scrutins de ces dernières années, partout dans le monde. Si vous voulez réussir, pensez sans cesse au Système 1. Il faut parler à l'instinct des gens.
Deuxième idée de Thaler et Sunstein, il existe toujours un architecte du choix, assumé ou pas. La personne qui va écrire le menu du jour sur l'ardoise au restaurant, celui ou celle qui va décider de l'emplacement des étals à l'épicerie, ou bien les gens qui ont choisi les photos sur les murs de votre coiffeur... Il y a toujours quelqu'un qui a décidé quelque chose à votre place... et c'est bien normal. L'idée est d'assumer ce rôle et d'en profiter pour influencer ce choix. L'économiste prend l'exemple d'une cafétéria, où l'on peut décider de mettre les salades avant les burgers pour influencer le choix des gourmands, qui savent que la salade est un meilleur choix. En politique, on pourrait parler de "manipuler les questions" si on voulait être cynique ou brutal. Mais si les politiciens sont aussi des architectes des choix, certains d'entre eux ne s'en rendent probablement pas compte. Thaler et Sunstein pensent même que s'ils comprenaient cela, ils feraient mieux leur travail.
Depuis la naissance des nudges, les cabinets-conseils en politique n'ont pas lésiné sur l'usage intensif des coups de pouce pour demander aux citoyennes et citoyens de faire... la bonne chose. Le premier ministre britannique David Cameron, le président Obama, le président Macron ont tous créé des cellules spécialisées dans les nudges, les nudges units➍➎➏. Il s'agit d'un groupe de spécialistes des biais psychologiques. Ces experts font des recommandations de nudges à leurs clients (ici des cabinets présidentiels ou ministériels), afin d'atteindre des objectifs définis. Avec un regard critique, on peut parler de manipulation de masse. Avec un regard pragmatique, il s'agit d'assumer que tout choix est l'oeuvre d'un architecte. Et lui convient aussi d'assumer ce rôle d'architecte.
Le Canada n'est pas en reste. Le gouvernement fédéral s'est doté d'une nudges unit pour gérer la crise du COVID❼. Au Québec, les journalistes se sont peu penchés sur la question, même si on a pu observer les nudges dans la promotion de bonnes habitudes environnementales❽. Bref, les nudges sont vraiment partout!
Par définition, le nudge — l'architecte du choix qui a choisi le nudge — est paternaliste. C'est un terme qu'assument Thaler et Sunstein. L'idée, c'est d'améliorer la vie des gens... même contre leur gré. L'expression originale est "Libertarian paternalism", ce qui ressemble à un oxymore géant. On pourrait la traduire par paternalisme bienveillant, libéral, libertarien (ultra-libéral), ou intrusif et condescendant selon qu'on soit pour ou contre. La cause n'est pas entendue et fait encore débat entre les philosophes et les économistes.
Les économistes (et certains décideurs politiques) ont tendance à travailler sur l'hypothèse que les gens agissent rationnellement et qu'ils font toujours ce qui est le mieux pour eux. Cette hypothèse est fausse. Thaler et Sunstein appellent les gens qui se comportent réellement de cette manière des Econs❼, des sortes de "robots comportementaux" agissant de la bonne manière et toujours de la même façon. Thaler et Sunstein ont démontré que "les vraies personnes" n'agissent pas toujours de manière rationnelle. Elles sont sans cesse influencées par des biais et des émotions qui les empêchent d'être conformes à une norme imaginée par les instituts de sondage, les chercheurs, les économistes et les politiciens. On appelle ces gens imparfaits et irrationnels... des humains.
Thaler et Sunstein ont démontré que l'humain (en tant qu'individu) n'aime pas le changement, et qu'il a tendance à accepter ce qui est proposé. Ce biais de statu quo s'applique aussi collectivement. On parle alors de conservatisme collectif.
Dernier fait intéressant, lorsque les gens sont interrogés sur ce qu'ils ont l'intention de faire dans une enquête, ils sont plus susceptibles de le faire. Si un partisan vient cogner à votre porte, ou si un sondeur vous appelle pour savoir si vous allez voter demain... La probabilité que vous alliez vraiment voter augmente de 25%. Les instituts de sondages ont de beaux jours devant eux!
Des petits malins planchent déjà sur la suite de la saga. En 2021, Cambridge University Press a publié un article➓ sur ces supers coups de pouce, les nudges plus qui incorporent un élément de réflexion dans le nudge, une sorte de nudge "System 1 + 2", donc. Ce sont des études qui valent la peine qu'on surveille leur évolution, même si cette réflexion semble un peu contre-intuitive au regard de la pensée originelle de Thaler et Sunstein.
C'est l'histoire d'un professeur à l'Université de l'Indiana à Bloomington, où il a longtemps été associé au département d'informatique et au Cognitive Science Program. Il est particulièrement connu pour son travail dans le domaine de la science cognitive, un champ interdisciplinaire qui implique la psychologie, l'informatique, la philosophie, la linguistique, et d'autres disciplines.
Hofstadter a dirigé le Center for Research on Concepts and Cognition (CRCC), un laboratoire interdisciplinaire axé sur la recherche en intelligence artificielle et en science cognitive. Son travail là-bas a été influent, notamment en ce qui concerne l'étude de la façon dont les humains perçoivent et traitent les concepts abstraits.
Cette phrase, tirée du livre Gödel, Escher, Bach de Douglas Hofstadter, est plus qu’un clin d’œil à la complexité des projets humains : c’est une observation implacable sur notre incapacité chronique à estimer correctement le temps nécessaire pour accomplir une tâche.
Mais pourquoi cette loi semble-t-elle si universelle, si inévitable Explorons ensemble son origine, ses manifestations et – surtout – comment y faire face dans un monde où le temps est souvent notre ressource la plus précieuse.
L’effet Hofstadter est un rappel à la fois frustrant et universel de notre incapacité à estimer correctement la durée des tâches. Si cette loi nous semble aussi familière, c’est qu’elle est étroitement liée à des biais psychologiques profonds qui influencent notre manière de penser et de planifier. Voici un décryptage des principaux biais qui sous-tendent cet effet.
Nous avons naturellement tendance à minimiser les complications. Cette vision trop rose est renforcée par notre envie de croire que les choses seront simples et rapides. L’optimisme devient un filtre cognitif qui masque la réalité.
Exemple concret : Imaginez un équipe qui planifie le lancement d’un site web. Tout semble évident au premier abord : rédiger les textes, concevoir le design, coder les fonctionnalités. Mais une fois dans le vif du projet, les imprévus surgissent : demandes de modification du client, bugs techniques, délais pour valider les maquettes. Ce qui devait prendre deux mois finit par en prendre quatre.
Ce biais est amplifié par une certaine énergie initiale. Au début d’un projet, la motivation et l’enthousiasme peuvent éclipser les étapes laborieuses à venir.
Nous prévoyons nos projets comme si tout devait se passer dans un scénario idéal, oubliant les détours et écarts inévitables. Ce biais reflète notre incapacité à intégrer les imprévus dans nos estimations.
Exemple concret : Prenez l’organisation d’un événement. Vous prévoyez tout : location de salle, traiteur, invitations. Mais vous n’avez pas anticipé que le fournisseur serait en rupture d’un produit-clé, ou que les conditions météo perturberaient la logistique. Ces petits détails, cumulés, prolongent le projet de manière significative.
En réalité, les imprévus ne sont pas l’exception. Ils sont la norme. Et pourtant, notre cerveau continue de les ignorer lors de la planification.
Nous planifions souvent comme si tout allait fonctionner parfaitement du premier coup. Ce biais est l’un des plus dévastateurs, car il repose sur une surestimation de nos compétences et une sous-estimation de la complexité des tâches.
Exemple concret : Vous prévoyez écrire un rapport important. Vous estimez que cela prendra une journée. Mais ce que vous n’intégrez pas, ce sont les interruptions (réunions, courriels urgents), le temps nécessaire pour vérifier vos sources ou pour éditer le texte. Résultat : la tâche s’étale sur plusieurs jours.
Ce biais reflète également une certaine myopie cognitive : nous prévoyons le déroulement d’un projet de manière linéaire, sans considérer les itérations, corrections ou ajustements qui s’imposent.
Pour contrecarrer ces biais, voici quatre stratégies pratiques :
Quelques outils pratiques :
Voilà. Oui, lire cet article vous a peut-être pris plus de temps que prévu. Maintenant, vous savez pourquoi. Et ce sera vrai pour tous les prochains projets que vous aurez à mener...
La lettre Y trouve ses origines dans l'alphabet grec, où elle est appelée upsilon — Υ. Dans la Grèce antique, l'upsilon était prononcé comme une voyelle proche du son u français. Avec l'évolution de la langue et l'influence latine, sa prononciation et son utilisation ont subi des modifications significatives. Quand les Romains ont adapté l'alphabet grec à leur propre système d'écriture, l'upsilon a été incorporé sous la forme de la lettre Y — toujours pour U —, empruntant sa forme graphique. Dans le latin classique, le Y était principalement utilisé dans les mots empruntés au grec, conservant un aspect d'exotisme et d'érudition. Avec le temps, la sonorité va glisser du U au I. Finalement, upsilon aura accouché des lettres u, v, w et y.
Au Moyen Âge, la lettre Y symbolisait le choix entre le bien et le mal, inspirée par sa forme de bifurcation. Cette représentation a été popularisée dans les manuscrits et les textes philosophiques, où Y incarnait un carrefour ou un choix de vie. Mais ce symbolisme n'était pas une invention du temps. Il avait voyagé avec le corpus de connaissances grecques, importé par les Arabes en Europe, du XIIe au XIIIe siècle.
Au Ve siècle av. J.-C., le grand Pythagore — bourreau des mathématiciens en herbe et énigme pour les historiens de la philosophie — avait déjà fait de cet upsilon un symbole de divergence. Υ était tellement présent dans l'école pythagoricienne qu'on avait fini par donner un petit nom à ce symbole, la « lettre de Pythagore » ou « lettre de Samos » (île de naissance de Pythagore).
Pour Pythagore, Υ était une allégorie illustrant les choix de vie. Il comparait l'existence humaine à un chemin qui, à l'adolescence, se divise en deux branches, comme Υ. La branche de gauche, large et facile, représente la voie du vice et des plaisirs. Celle de droite, étroite et ardue, est la voie de la vertu. C'est l'idée du bivium, la double voie, qui sera reprise par de nombreux auteurs par la suite. Cette parabole illustre une idée fondamentale de la morale pythagoricienne : la vie est faite de choix binaires entre le bien et le mal. La lettre Y devient le symbole de ce bivium, de cette bifurcation existentielle à laquelle nul ne peut échapper.
L'écrivain romain Perse écrit au Ier siècle dans ses Satires : « La lettre de Samos t'enseigna, pour bien vivre, dans son jambage droit, la route qu'il faut suivre. »
Lactance, rhéteur chrétien du IIIe siècle, fait la même référence dans les Institutions divines : « Ils disent que le cours de la vie humaine est semblable à un Y ; que quand les jeunes gens sont arrivés à l'endroit où le chemin se divise en deux, ils échouent et doutent dans lequel ils doivent s'engager. »
Le philosophe et mathématicien allemand du XVIIe Gottfried Wilhelm Leibniz aurait aimé ce symbolisme du Y. Il s'était lancé lui-même dans un projet fou : un alphabet de la pensée humaine (alphabetum cogitationum humanarum), qui serait un système de symboles ou de caractères représentant les idées les plus simples et primitives, à partir desquelles toutes les idées complexes pourraient être composées, un peu comme les lettres permettent de former des mots et des phrases.
Bien que Leibniz n'ait jamais explicitement mentionné la lettre Y dans ce contexte, l'idée d'un tel alphabet universel des pensées implique qu'il devrait y avoir un symbole ou un caractère représentant chaque idée primitive, y compris celles exprimées par les voyelles comme Y.
Le projet ne verra jamais le jour, mais le concept du Y a accouché d'un concept un peu similaire chez Leibniz. Le binaire.
Le XVIIe et le XVIIIe sont des époques obsédées par la rationalisation du monde, la simplification (extrême) des principes, et la mathématisation de tout. Héritier intellectuel de Guillaume d'Ockham — de 300 ans son aîné —, Leibniz poursuit cette idée de la simplification extrême des concepts et des calculs. Il va se rendre à une simplification jamais égalée depuis : la logique binaire. Une série de 0 et de 1 pour représenter le monde entier !
Nous sommes en 1703 et Leibniz publie un essai intitulé Explication de l'arithmétique binaire. Il vient d'inventer les fondements de l'informatique, mais nous ne le saurons que 250 ans plus tard.
Ses intentions sont plutôt philosophiques (dans la lignée de la monadologie), ou de l'ordre de la métaphysique. Nous sommes dans un siècle qui agite les penseurs, qui doivent composer avec l'existence de Dieu, l'intelligibilité du monde qui nous entoure, la mesurabilité de tout, et le rôle des mathématiques. En clair, les humains découvrent (prudemment) qu'il existe des explications rationnelles à tous les phénomènes, qu'il convient de démontrer, expliquer et mesurer. L'univers est écrit dans un langage universel — les mathématiques — et Dieu fait des calculs pendant qu'on s'échine à tenter de tout comprendre. Dans ce fatras intellectuel insoluble, Leibniz voyait dans le binaire la forme la plus simple et la plus pure de représentation numérique, utilisant uniquement deux chiffres, 0 et 1, pour exprimer n'importe quel nombre.
Mais, pour lui, le concept allait plus loin : le système binaire était une représentation symbolique de la création à partir du néant, avec le 1 représentant Dieu ou l'être et le 0 le vide ou le néant.
Le binaire est devenu le langage des ordinateurs, capables d'ouvrir ou fermer des portes. Beaucoup de portes. Beaucoup, beaucoup, beaucoup de portes. Un iMac de l'année comporte 25 milliards de transistors. De minuscules portes — des interrupteurs — qui n'ont que deux états possibles. Zéro ou un. Vrai ou faux. Dieu ou le néant. Et c'est à Leibniz que l'on doit cela…
Notre métier est souvent complexe. Chaque décision repose sur une série de variables, rendant parfois la décision impossible à prendre. Une équation à deux inconnues est déjà un exercice périlleux. À trois inconnues, on a recours à des procédés mathématiques complexes (qui reposent sur… l'élimination des inconnues). À quatre inconnues et plus, on tombe dans l'algorithme, qui nécessite la puissance d'un ordinateur pour arriver à ses fins. Bref, prendre une décision dans un monde complexe va vous imposer une réflexion leibnizienne : en clair, vous allez devoir ramener votre problème à une question qui appelle à une réponse A ou B. Enfin… vous allez devoir le ramener à une série de questions binaires. Ces questions — et leurs réponses — mises bout à bout forment un arbre de décisions qui permet de trouver une solution finale à un problème initial.
Un arbre parfois complexe, mais clair, puisque reposant sur deux chemins possibles seulement. Vrai ou faux. Zéro ou un. Attention, l'idée n'est pas de simplifier le monde qui nous entoure. Ça serait une erreur, car cette représentation simplifiée vous éloignerait du monde réel, et ce n'est pas l'effet désiré. Assumez la complexité du contexte, de la situation, du moment, mais décidez des questions auxquelles il faudra répondre. Énoncez-les clairement, et répondez à ces questions simplement. Ne citez ni Pythagore ni Leibniz sans quoi vous allez passer pour un fou — croyez-moi, ça m'arrive souvent.